dans L'etudiant malien

La chronique de l’étudiant malien: Dans le cybercafé


Kalabancoro, fin de journée. Le soleil s’apprête à disparaitre derrière les montagnes. Ciel envahi par une fumée de nuages, la circulation est bloquée et on y roule serré comme des harengs. Les motards se faufilent parmi les voitures en tançant le chauffeur de Taxi qui a osé emprunter la partie de la chaussée qui leur est réservée.
La devanture du cybercafé est parsemée de motos, à l’intérieur une foule d’étudiants est gagnée par l’envie de connaître leur sort : les résultats des facultés des sciences humaines et des sciences de l’éducation sont disponibles ; des sites d’informations locales permettent désormais d’y avoir accès sans coup férir. L’effet internet. Restons dans le cybercafé. Payer une petite somme de cent francs pour découvrir si votre nom est suivi de « Admis », «Exclu » ou « Redouble », ou bien se rendre sur la fameuse colline du savoir pour s’engager dans une effarante et ennuyeuse bousculade devant les listes affichées sur les tableaux. Tels sont les choix qui s’offrent aux étudiants. En règle générale, on opte toujours pour le moindre mal.
Frémissement de peur, la sueur colle la chemise sur la peau, le brouhaha est insupportable. Le premier à s’adresser au gérant est un étudiant qui a chaussé du quarante deux-fillette, n’a pas le physique pour l’emploi : maçonnerie par exemple. Au lieu du résultat, il veut savoir si un monsieur n’a pas demandé après lui. Puis ce fut au tour d’une étudiante d’offrir à la foule une effroyable scène de pleurs, informée de son redoublement avant d’étaler son incrédulité quand le gérant lui a fait savoir qu’il a lui-même échoué : après une année blanche, bien sûr. Un sentiment de compassion domine tout le monde, y compris le présent chroniqueur bien qu’il ne soit pas concerné. D’autres, admis, se confondent en remerciements à l’égard du Dieu de tout le monde, et ensuite bondissent hors du Cybercafé, comblés.
L’étudiant venu le premier a le téléphone collé à son oreille gauche et affiche un regard qui laisse comprendre que celui qui se trouve à l’autre bout du fil tarde à décrocher. Et voici que brusquement, il laisse s’échapper de sa bouche : « le voilà clignoter pour se garer ! Ce maudit de chef DER. » Il avance en direction de la porte de sortie pour aller à la rencontre de la personne attendue.
T’as une idée de celui qui vient de garer sa voiture ?, demande le gérant à un monsieur qui prend racine sur une chaise, à coté de la sienne et dont nous allons protéger l’anonymat. Il dit être de l’AEEM. La couleur de cette voiture flaire bon celle du chef DER de votre faculté, répond-il. Il doit avoir rendez-vous avec le petit qui vient de sortir ; il n’a pas passé lui aussi ! N’en croyant pas ses oreilles, le gérant hoche la tête. Je peux moi aussi arranger ta situation, poursuit le monsieur, la somme à payer qui est au goût du moment s’élève à cent vingt cinq mille. Si tu es prêt à payer ça ! Parce que nous aussi, on aura à négocier avec les secrétaires.
Il est vrai que pendant la période de la proclamation des résultats, les étudiants deviennent esclaves de l’incongruité, descendent dans les travers les plus insolites et se laissent prendre en otage par une idée, qu’ils ont bâties eux-mêmes, d’après laquelle il est inadmissible de redoubler tant qu’il existe mille et un chemins pour passer !
Tout sauf ça, payer pareille somme ça va pas, réplique le gérant, ça m’est égal ; je sais que sur la « colline » rien n’est clair. Il y a un système inconséquent, dévorateur, qui est entrain de déranger les espoirs fondés sur l’avenir de ce pays. Moi j’ai plus intéressant à faire que de monnayer mon passage.
Et voici que deux autres étudiants, malheureux à l’examen, l’approchent et lui demandent de trouver un rendez-vous avec le chef DER. C’est comme si c’était fait, dit-il, je vais de ce pas voir la sœur du jeune homme là ; elle est en bons termes avec lui.
On demandera alors : Pourquoi tout cela dans une Université où le savoir devrait être la seule chose qui vaille ? Je privilégie, ici, la réponse d’un professeur qui, en guise de parenthèse lors d’une conférence-débat sur un tout autre sujet, avait dit ceci : « la privatisation du domaine public. » C’est bien cela, et ne riez pas car c’est très grave. Les Facultés semblent être à la discrétion de ceux qui en ont la responsabilité. Tout y passe sauf ce qui rime avec la bonne pratique. Les sales mentalités y sont érigées en reine, alors que le bon sens est enterré sans fleurs ni couronne…
Boubacar Sangaré

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bouba68
Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).

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