Chronique : un bastion de l’arnaque intellectuelle

Black Board, White Chalk par hellosputnik via Flickr CC

Black Board, White Chalk par hellosputnik via Flickr CC

C’était il y a quelques mois, à Magnambougou, un quartier de Bamako, dans une école supérieure non loin de la gare routière de Sogoniko. Suivez mon regard. Dans cette rue, on peut noter une gendarmerie de brigade territoriale, un hôtel – que l’administration de l’école en question n’a de cesse de citer pour orienter les gens – et une station d’essence à gauche de laquelle se trouve l’école.
La route est étroite, on y roule serrés comme des harengs. Tous les matins se place une plaque pour crier gare à ces mauvais conducteurs de faire attention aux élèves qui fréquentent les écoles qui longent la route. Évidemment, ici, on conduit comme on vit : c’est-à-dire mal.

Commençons le récit : le soleil brille au dessus de nos têtes en ce jeudi ce soir. On rentrait les uns après les autres dans cette école, qui ambitionnait d’organiser un concours qui ne primera que le candidat qui sera au dessus de la mêlée : le premier. Avec en prime un ordinateur portable et l’assurance de trois longues années d’études gratuites. Les autres, nous a-t-on dit, bénéficieront d’une réduction sur leurs frais d’études. Promesses mirobolantes : nos yeux dansaient dans leur orbite, on souriait même au vent.

L’esprit enfiévré, les questions pleuvaient sur le Blanc qui avait dépensé presque une heure à discourir pour recueillir notre adhésion. « Nous organisons ce concours dans un but purement social », avait lancé une dame à la voix mince, qui, nous a-t-on fait savoir, est la directrice. Après ce fut une explication sur le déroulement du concours. Lorsqu’une question était posée sur les maths, l’anglais, la culture générale, les doigts luttaient dans l’air pour répondre. Sentiment de rivalité, regard impressionné, sourire taquin, moue maussade et impatience d’en finir avec toutes ces questions ennuyeuses. D’ailleurs, nous n’ étions pas dupes, ce concours était organisé dans la perspective de la rentrée, donc c’était pour donner plus de visibilité à cette école supérieure de commerce qui venait d’ouvrir ses portes il y a à peine une année.

Le concours s’est tenu. J’étais gagnant. Le Blanc, qui était le promoteur, m’a fait savoir que c’était bien, que les statistiques affirment que le gros des chefs d’entreprise ont d’abord fait des études littéraires. Dans mon for intérieur, je n’avais rien à cirer de tout cela, seul m’intéresse le P.C. Un soir, blotti dans le fin fond de ma chambre, on m’appela pour m’annoncer la nouvelle. Escomptant un ordinateur, je n’ai eu que dalle. Je n’en revenais pas ! Gêné devant ma déception, le Blanc objecta qu’ils allaient me donner trois ans d’études gratuites. Et d’ajouter que s’ils devaient en plus me donner un ordinateur, ce serait beaucoup trop ! Dieu du ciel ! Je n’ai rien dit, j’ai pris mon mal en patience comme on prend son sac de voyage.

Qu’importe, me direz- vous, qu’ils n’aient pas donné le PC, puisque je peux étudier gratuitement. Vous avez le droit de le penser, mais je ne suis pas de cet avis. La vérité est qu’ils ont fait une promesse, et ne pas la tenir équivaut à commettre un crime contre la parole donnée. Au départ, je subissais une pression acharnée de certains camarades avec qui j’avais passé le concours. Lorsque j’ai été voir la directrice, elle m’a fait des yeux, puis a ajouté qu’ils n’avaient jamais promis d’ordinateur à personne. Déjà, j’étais fixé. Et les dés étaient jetés : pas de PC/ Ce qui m’a encore désespéré, c’est le jour où j’ai entendu dire que ma bourse ne durerait finalement qu’une année. J’ai cru recevoir le ciel sur la tête.

C’est ainsi qu’en janvier, j’ai arrêté de suivre les cours. Et lorsque j’ai réclamé les cinquante milles francs que j’ai payés pour l’inscription, la directrice m’a fait savoir qu’ils ne sont pas remboursables. Mon œil. Finalement, c’est plutôt eux qui ont gagné le concours. Le comble, c’est qu’ils comptent vivre d’une école dont même la qualité des profs laisse à désirer. Car, si mes souvenirs sont bons, le prof qui faisait communication passait le clair de son temps à assassiner le français.
En réalité, je ne pouvais continuer. Celui qui n’a pu rester à cheval en se cramponnant à la crinière ne pourra se maintenir en s’accrochant à la queue ! Mais il est temps pour moi de vous laisser. Et la prochaine fois je vous dirai que dans cette école supérieure de commerce, certains profs n’épargnent pas aux étudiantes leurs avances… Je vous le dirai, oui, bien sûr !

Boubacar Sangaré