dans L'etudiant malien

Carnet de voyage: une journée à Koulikoro

Koulikoro, aujourd’hui, semble faire figure d’une ville fantôme. Ce n’est pas donner une opinion fantasque que de le dire. Seul le vrombissement du moteur des voitures symbolisant la modernité et d’une marque de moto qui fait un tabac en capitale (Bamako) _ il s’agit de la moto Djakarta_, indique à l’étranger qu’il foule le sol d’une ville, qui pourtant, a été aussi naguère un véritable épicentre de l’activité industrielle d’un pays qui a pour nom Mali.

Parlant d’activité industrielle à Koulikoro, on éprouve une douleur, dure à souffrir, en pensant à l’Huilerie cotonnière du Mali (HUICOMA), qui a aujourd’hui fermé ses portes. La première personne à qui je me suis adressé, plus par curiosité, est un vieillard chenu, qui a la cinquantaine bien entamée ; il est né et a grandi dans la ville. Un koulikorois. « Depuis qu’HUICOMA a fermé ses portes, la vie est difficile. Il n’y a plus de travail. La ville n’est plus aussi remplie qu’avant. Les seules activités qui font gagner sont l’exploitation du sable, du gravier et la pêche. », m’a-t-il expliqué sur un ton qui en dit long sur la tristesse dont il était rempli. A l’entendre, on comprend sans grand mal que Koulikoro, c’est aussi une ville qui est économiquement voire socialement en panne. Un choc. Quelques minutes passent et je lui pose une autre question sur la fréquence des accidents de la route qui relie Koulikoro à Bamako. « Les accidents, dit-il, sont fréquents. C’est surtout entre les camions à benne et les motocyclistes. » Cela ne doit en rien prêter à l’étonnement, d’autant que sur cette route, le nombre de camions à benne que l’on croise, dame le pion à n’importe quel autre véhicule. Il faut s’armer de vigilance. Ce vieillard, disons-le, est le digne représentant d’une génération qui sait qu’elle a désormais tout derrière elle. Une génération qui ne parle plus d’avenir, mais qui sait si bien entretenir la jeunesse du film d’un passé qu’elle garde encore et encore.

Mais toute cette atmosphère de tristesse s’efface tout d’un coup quand je vous annonce que ce même jour, à Koulikoro, un ami politicien, au sens noble du mot, pour ne pas dire un camarade de lutte, convolait en justes noces. De son nom Mahamane Mariko, il a été, par le passé, le secrétaire général du bureau de coordination de l’Association des Elèves et Etudiants du Mali (AEEM) et demeure aujourd’hui à la tête du mouvement cadre de réflexion et d’actions des jeunes (CRAJ). C’est pourquoi, à l’hôtel de ville de Koulikoro, ces anciennes têtes brulées de l’AEEM n’ont pas boudé leur plaisir : ils ont fait répéter à la mariée ce discours propre à l’époque Sankarienne (Sankara), devenu l’apanage de l’AEEM. En voici un extrait : « Oser lutter, c’est oser vaincre. Les traîtres.  A bas les dirigeants dirigés ! A bas les démagogues ! A bas les hommes demoiselles (sic) ! A bas … ! » En guise de mot d’ordre, la mariée a décrété 72 heures de grève. Nom de Dieu ! Ensuite est venu le temps d’un cortège de voitures qui accompagne les mariés pour saluer quelques parents.

En ce moment, le soleil telle une vieille femme qui tombe de fatigue après une journée de marche, s’estompe. La nuit déploie ses ailes et survole Koulikoro. L’attention littéralement absorbée par le cortège, deux badauds n’ont pu se défendre de s’écrier : « c’est sûrement le cortège de quelqu’un qui a le bras long ; seul le pauvre passe inaperçu. » Mentalité si banale, prégnante dans les conversations quotidiennes, où la richesse est encore aux prises avec la pauvreté. Deux autres frères siamois. Ils sont en perpétuelle lutte.

Oui, Koulikoro est une ville qui a un chemin de retour. Pour ne pas dire autre chose, on retourne comme on va. Sauf qu’à Tienfala (un bourg), on est frappé par un constat : les vendeuses d’oranges savent si bien superposer les fruits dans une petite tasse, qu’on est persuadés qu’elles sont sorties tout droit d’une école de marketing. Je mets ma main au feu qu’à Tienfala, il n’y a que des orangers… Dans la voiture, ça discute, parlotte, et ça commence à débiter des mots durs contre MUJAO, AQMI, Ansardine, MNLA. Deux professeurs de philosophie agitent aussi les idées sur la politique, sur Machiavel et son ‘’ le petit prince’’ que tout homme d’Etat doit avoir lu. L’un pense que la politique, par essence, est machiavélique. L’autre n’est pas d’accord et trouve que cette définition est incomplète. Je me suis alors mis dans la peau d’un arbitre pour dire que « l’on comprend que pour Machiavel, la fin doit justifier même les pires moyens ! » J’ai tranché. Rires.

Boubacar Sangaré

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Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).
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