dans L'etudiant malien

Enseignement Supérieur: Paysage d’une période de grève

Dans l’amphi « Aula Magna », à la Faculté des Lettres et des Sciences du langage, le micro qui permet à 290  étudiants de suivre le professeur, est resté éteint. Les Etudiants sont là à ne rien faire. Les uns ont l’attention littéralement absorbée par un film que joue un P.C., les autres agitent les idées, parlent de politiques, de l’enseignement supérieur, d’Internet. Et surtout, surtout de Facebook. Il y en a aussi qui « facebooke » au moyen de leur téléphone portable. Ambiance bon enfant, scènes de drague… Direction, Faculté de droit privé. Des étudiants font bande à part. Ils désirent poser le thé, cette drogue nationale. Rares sont les maliens qui n’en prennent pas. Deux groupes, tous ont les matériels pour faire le thé. C’est ainsi dans cette Faculté, qu’il y ait cours ou pas! Insultes faciles, film de la rencontre avec cette fille dans un night club de la place, et presque immédiatement vient le temps pour eux de parler des bourses d’étude, qui, comme de coutume, tardent à tomber. « Cela fait quatre mois qu’on a pas eu de bourses. Ecobank veut aussi changer les cartes magnétiques en cartes à puce. Nous attendrons encore et encore. Quel bordel! »
Les bourses. Elles représentent presque la raison, la seule, d’étudier. Etudier, faire des efforts pour passer et continuer d’en bénéficier. Sans les bourses, l’Enseignement Supérieur au Mali serait un marigot sans poissons. Il n’y a pas matière à surprise en voyant des étudiants en maitrise chercher à reprendre la même classe. Tout cela pour la bourse. Bourses aujourd’hui, bourses demain. Il y a aussi la peur, peur de croiser le fer avec cette réalité qui veut que, désormais, la valeur de ces diplômes s’arrête au seuil du marché de l’emploi. Après l’Université, l’adversité. Des journées longues occupées par des discussions byzantines, des flâneries; les livres, la presse deviennent accessoires. Les rêves laissent la place à la désespérance. La haine, la rancœur. Angoisse. Au Mali, il y a une bombe jeunesse. L’avenir de la jeunesse interroge les politiques. Qui a la réponse? On ne saurait le savoir maintenant. Mais, demain…quand viendront les élections on le saura.
Cet enseignant a la misère de comprendre les Étudiants. Il est scandalisé de les voir chercher à travailler, fraichement sortis de l’Université. « A l’Université, on n’apprend à personne à travailler. On y fournit un savoir universel. L’enfant reçoit d’abord des connaissances sur sa famille, sur le village. Ensuite, il cherche à connaitre le pays dans lequel il vit. Enfin vient l’Université, qui englobe toutes les connaissances. C’est après l’Université qu’on apprend à travailler… » Voilà qui est bien dit. Sauf que l’étudiant, malien, n’entend pas les choses de cette oreille. Juste après l’Université, il est saisi par l’envie de réaliser ses rêves d’enfance. La femme la plus belle du monde, un gratte-ciel, et une voiture…En un temps record. La patience, il ne connait pas. Pris dans le piège de l’impossibilité d’y parvenir, il désespère du pays, de tout, devient blasé. Il ne se dit jamais que le meilleur viendra, qu’il faut toujours attendre. L’enseignant ajoute: «Soyez fiers de vous-mêmes, de votre pays qui vous donne une bourse. Et vous avez aussi Internet. Nous, à notre époque, on n’avait pas de bourses. Les livres seulement! Marchez la tête haute! » Discours simple voire simpliste, folie de ramener tout à sa personne, à son époque. La vérité, elle est ailleurs. Il suffit juste de tourner la tête pour la saisir.
La grève est toujours là. Ce qui inquiète le plus avec ce pays, c’est la sécheresse de communication qui y sévit. A l’Université des Lettres et des Sciences Humaines, des enseignants, depuis bientôt trois semaines, observent une grève. Ni le ministère de l’enseignement supérieur ni l’administration de l’Université n’a pipé mot sur les raisons de pareille rupture. La presse aussi ne s’y intéresse qu’avec désinvolture. Les Étudiants sont encore angoissés. Le souvenir de l’année blanche est présent, vif. On chasse de sa tête en vain l’idée d’une autre blanche.
Quatorze heures. Le soleil règne en maitre, boucane la peau. La vendeuse d’eau fraiche est assaillie de commandes. Elle au moins sent que les étudiants sont là, là pour rien, après s’être arrachés du lit.
Sur le campus. Les Etudiants en ont plein le cul de cet optimisme forcené, et commencent à s’éveiller aux dangers qui les guettent. Quatre mois sans bourses. Que faire pour mettre quelque chose sous la dent? Pour se payer des vêtements? Des documents? Et ceux qui partent suivre les cours à des distances très, très éloignées du campus? Quel cauchemar nommé « Université de Bamako »! On cherche à s’en sortir. On s’en sort, chacun a son plan. N’est pas étudiant qui veut au Mali, il y a une condition absolue: avoir une âme blindée, d’acier. Sur le campus, disons-le, le nec plus ultra de la désespérance a été atteint. Les chances de sortir indemne de ce cercle vicieux deviennent de plus en plus maigres. Un cercle vicieux, c’est bien cela. Continuer à y croire, à espérer, c’est vendre son âme aux démons de l’illusion. Le soleil d’un revirement de la situation tardera à poindre. L’enseignement supérieur n’a jamais été au centre des préoccupations. Ces « sales étudiants » (l’expression est de Hamadoun Traoré, l’ex-secrétaire général de l’aeem) n’ont toujours inspiré que pitié et désolation.
« L’Université de Bamako, c’est une perte de temps. Elle ne fait qu’avorter des futurs savants. On n’y apprend rien, si ce n’est à chômer. Moi, je ne sais pas ce que nous allons devenir, ce que demain nous réserve. Autant suivre, comme l’ont fait beaucoup d’étudiants, le chemin du marigot de l’immigration. Partir. Partir pour échapper au système, pour être respecté. » En effet, quand l’année blanche a été décrétée dans certaines facultés, en 2011, des étudiants ont jeté l’éponge. Ils sont partis. L’Etudiant malien peut réussir, mais il aura à attendre encore et encore…
Boubacar Sangaré

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bouba68
Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).

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