dans L'etudiant malien

Un enfant

Bamako, Boulevard de l’indépendance. La chaleur monte, le son du moteur des voitures et motos s’impose à l’oreille du citadin, piéton, qui n’y fait guère attention, occupé qu’il est à réfléchir aux dépenses énormes du lendemain : des femmes et des enfants qui, tous les jours, doivent avoir de quoi mettre sous la dent pour maintenir le sourire, pour prêter attention et tenir debout…
Le soleil s’acharne sur les têtes à la quête d’un abri. J’ai hésité à traverser la route, par crainte de me faire renverser par ces chauffards et motards en permanence pressés, mais, grand scandale, qu’il ne faut pas être surpris de retrouver assis quelque part pour prendre du thé ! J’ai traversé et me suis retrouvé nez à nez avec un enfant, qui, les yeux chargés de déception, m’a tendu cinq petits doigts m’implorant de lui fournir de quoi payer à manger. Agé d’à peine douze ans, il a une hache suspendue au cou et parle un bambara (la langue vernaculaire la plus parlée au Mali) qui ne tient pas. Entre lui et la hache, c’est comme cul et chemise ! Aux tombereaux de questions que j’ai eues à lui poser, il a répondu qu’il vient de Bandiagara (cercle de la cinquième région, Mopti), qu’il fait tous les jours un tour dans les rues de Bamako pour proposer son service aux familles qui auraient du bois à fendre, et qu’il n’a aucun parent ici. Après qu’il eut terminé de dire tout cela, j’ai glissé dans sa main une pièce de cent francs qu’il a prise en tournant les talons pour se diriger vers la table d’une vendeuse de sandwich.
En le voyant s’éloigner, c’est le désastre du Mali que j’avais à l’esprit. Cet enfant est le symbole d’une génération sacrifiée. Une génération qui a conscience que rien ne l’attend, pour qui l’école est un cul-de-sac, et, donc qui préfère décrocher que de perdre une grosse partie de sa vie dans ces écoles publiques où les salles de classe ne valent pas mieux qu’une bétaillère. Une génération qui ne cesse de se poser en victime, qui se sait abandonnée et dont le lot est d’avoir la malchance d’appartenir à un pays où députés, ministres, voire militaires ne font que tirer les marrons du feu pour un seul homme : le président.
Tout compte fait, cet enfant, ces clodos et autres avortons qui occupent le long des routes sont à Bamako ce qu’étaient Monsieur Poiret, Vautrin, Christophe…à Paris dans Le père Goriot de Balzac. Des êtres qui ne disent rien) personne, et qui n’ont d’autre choix que de se résigner à la misère à laquelle la vie les a condamnés.
Le jeune de douze m’a aussi expliqué qu’il n’a pas été à l’école, et qu’il est venu à Bamako chercher de l’argent d’ici à la saison pluvieuse, période à laquelle les jeunes gens, filles et garçons, qui inondent la capitale, rentrent au village pour cultiver… Ce jour-là, c’est la voix de Faty (une bloggeuse) qui m’a arraché de ma méditation et de la colère qui grondait en moi. Nous avions rendez-vous à l’Institut Français. Le soleil déchirait les nuages et dictait sa loi aux hommes et aux bêtes.
Boubacar Sangaré

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Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).
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