La mécanique du racisme anti-journaliste…

Il y a une année de cela, je n’ai pas hésité à donner le même titre à un « édito »* du journal « LE Flambeau », à une époque où les journalistes au Mali étaient soumis à une véritable chasse à l’homme du fait du délire des « militaires de salon » de kati d’avoir la mainmise sur tout le pays. Pour mémoire, dans le courant du mois de juillet de l’année 2012, une centaine de journalistes, de professionnels de médias publics et privés, des personnalités politiques et associations de la société civile, ont marché dans les propos de donner carrière à un désaveu vis-à-vis de la terreur que subissaient les journalistes. En seulement trois mois, le bilan faisait état de cinq interpellations de journalistes dont deux ont été cruellement malmenés. Je n’ai pas résisté à l’envie d’écrire que le gouvernement d’alors était dans l’obligation de faire la lumière sur cette situation, pour ne pas permettre au « si tu porte plainte, on va te tuer et il n’y aura rien »** ou encore au « si tu lèves ta tête, je te tue. C’est vous qui semez la pagaille dans ce pays »***d’être réconforté et renforcé. Même si je concède que les agressions et les menaces sont le piment du métier de journaliste.
Aujourd’hui, la situation n’a rien de reluisant, surtout avec l’interpellation le 06 mars dernier de Boukary Daou, le Directeur de publication du journal « LE REPUBLICAIN ». Pour avoir avoir avalisé la publication d’une lettre ouverte adressée au présidant de transition, Dioncounda Traoré, rédigée par un militaire se trouvant au front (le Nord du Mali) dans l’intention de dénoncer le salaire et autres royalties offerts au capitaine Amadou Haya Sanogo qui vient d’être bombardé président du Comité Militaire de Suivi et de Réforme des Forces Armées du Mali. Boukary Daou a été interpellé par la Sécurité d’État et n’a jusqu’ici pas été libéré. Et nombreux sommes-nous à nous interroger sur ce qu’on reproche concrètement à notre confrère, d’autant que le ministère de l’intérieur se refuse à faire tout commentaire.
Mais, il n’est point besoin de réfléchir à l’infini sur les raisons d’une telle atteinte à la liberté de presse dans un pays qui, depuis le coup d’État foireux du 22 mars, est entre les mains d’hommes (militaires et personnalités politiques) vivant dans un univers où le racisme anti-journaliste est de mise. Aussi faut-il relever qu’une mise en garde sérieuse a été adressée aux responsables d’organe et aux professionnels de la communication, après que l’État d’urgence a été décrété, le samedi 12 janvier 2013, sur toute l’étendue du territoire. Dans un communiqué de presse du ministère de la communication, on pouvait lire ceci: »…les décrets instituant cette mesure stipule en son article 14 les dispositions suivantes: Conférer aux autorités judiciaires compétentes ainsi qu’au Ministre de l’intérieur, aux Gouverneurs et aux préfets le pouvoir d’ordonner en tout lieu des perquisitions de jour et de nuit; Habiliter l’autorité administrative compétente à prendre toutes les mesures appropriées pour assurer le contrôle de la presse et des publications de toute nature ainsi que celui des émissions radiophoniques ou télévisées, des projections cinématographiques et des représentations théâtrales… »
Le dimanche 13 janvier, du rédacteur en chef du bihebdomadaire « La NOUVELLE PATRIE » (journal auquel je collabore aussi), j’ai reçu le message suivant: « ligne éditoriale: ne pas fustiger la France et le gouvernement de transition… » J’ai tout de suite été saisi par un violent mal de tête, au point que j’avais décidé de tourner le dos à la presse, la laisser entre les mains de ces « militaires de salon » et ces caciques carriéristes occupés à sauver leur peau. Et justement, l’interpellation de Boukary Daou n’est, pour ne pas dire autre chose, que l’arbre qui cache la forêt d’une volonté d’indiquer à ces confrères si valeureux et si combatifs qu’ils sont sous une sorte de coupe réglée qui ne dit pas son nom.Mais ce qui est rassurant, c’est d’entendre cette presse dire qu’elle ne se laissera pas marcher sur les pieds. C’est pourquoi à partir de ce mardi 12 mars commencera une journée sans presse: les kiosques seront vides, les rotatives ne tourneront pas et les micro resteront éteints. Tant que Boukary Daou n’est pas libéré! Pauvres journalistes maliens.
Boubacar Sangaré
* La mécanique du racisme anti-journaliste, éditorial Le FLAMBEAU, 25 juillet 2012
** propos tenus par les agresseurs d’Abdrahamane Keïta, Rédacteur en chef du journal L’AURORE
*** Propos tenus par les agresseurs de Saouti Haïdara, Directeur de publication du journal L’INDEPENDANTBoukary-Daou

Mali: La necessité d’un printemps politique

On sait que le Mali s’est résigné au souhait de nombre de ses partenaires internationaux qui est d’organiser des élections qui donneront au pays des dirigeants légitimes. On sait aussi que le gouvernement de transition travaille à l’organisation de ces élections qui ne suscitent pas beaucoup d’intérêts pour la presse locale, tant il est vrai que la guerre contre les terro-jihadistes au Nord du pays occupe toutes les attentions.

Mais, on sait autre chose. En voyant la fierté soutenue avec laquelle les caciques carriéristes de la planète politique se déclarent candidats, il faut se dépêcher de crier à l’insondable. Cette ruée vers les élections, au vrai, traduit une propension des formations politiques et de « leurs hommes graves » à vouloir tourner une page sombre qui appelle pourtant un éclairage direct pour que le malien puisse accéder à davantage de vérités sur les raisons qui ont précipité le pays dans le gouffre. Pour être simple, il faut dire que la situation dans laquelle nous vivons est, encore une fois, la démonstration qu’au Mali la démocratie n’était qu’une forme sans contenue. Et s’il y a une réalité que nombre de pays d’Afrique, au sud du Sahara, ont en commun c’est que les populations se sont accommodés d’une démocratie bloquée, qui a du plomb dans l’aile et les maintient dans une forme d’esclavage qui ne dit pas son nom. Sans avoir la prétention de dresser un bilan de la pratique de la démocratie dans ce pays, le moins que l’on puisse dire c’est que tous les écueils d’une telle démarche politique étaient réunis : corruption qui s’est taillée une place dans les mœurs, népotisme, favoritisme… A cela vient s’ajouter le fait que l’imbécilité et les saloperies sont devenues une norme dans l’administration publique, où les usagers sont présentés comme des dérangeurs qui sont indignes d’une once d’estime et qui n’ont droit qu’à un mépris masqué mais réel. L’arrivisme et le « pourquoi pas moi ? » (Il a volé pour réussir, pourquoi pas moi ?) ont eu le nombre de leurs adeptes grossi et sont vus comme les clés de l’ascension sociale. Résultat : partout, les premiers et les méritants sont les derniers. Tout passe par le piston.

Beaucoup de pays connaissent bien ces phénomènes néfastes, qui y ont joué un rôle critique dans le déclenchement d’une guerre civile. Comme ce qu’a connu l’Algérie, et que les Algériens refusent d’appeler « une guerre civiles » mais préfèrent plutôt parler « de décennie noire », « année du terrorisme » ou « guerre contre les civils » (1). Tout cela pour insinuer que le Mali est toujours une eau trouble qui est loin de se calmer : colère après les régimes précédents et leur clientèle rampante, étalage insolent du chômage, profonde dégradation de la santé économique… Un pays ankylosé. Et ce n’est en rien verser dans le catastrophisme que de dire que le pays n’est pas sauvé de l’embrasement.
Auprès de l’immense majorité des maliens, ceux qui votent compris, la démocratie n’est que du khorti, le mensonge. Ils ont tourné le dos à la politique pour se ruer vers le religieux, surtout islamique, faisant du coup des « hommes graves » de la planète politique des vils courtisans des leaders religieux qui, incontestablement, tiennent en laisse une grosse partie de l’opinion nationale. Et déjà des rumeurs affirment que les leaders religieux sont prêts à donner des consignes de vote pour les élections à venir.

L’urgence d’un printemps politique
La vérité, c’est que le Mali a besoin d’un renouveau, d’un printemps politique qui aura la vertu de donner au peuple d’autres visages, une autre race d’hommes politiques qui éviteront de tenir des discours où la démagogie coudoie la nullité. Un printemps politique, car il ne servira pas à grand-chose d’organiser des élections qui porteront au pouvoir les mêmes hommes. Et c’est là que résident les raisons de la crainte pour l’après élections si les mêmes têtes devraient revenir.

Mais, seul le peuple est arbitre. Au nombre de cet essaim d’ « hommes graves », le peuple sait qui est qui et qui a fait quoi, où, comment. Comme pour dire que le malien a son avenir entres ses mains. Quand même bien que les élections dans ce pays, comme dans beaucoup d’autres du continent, n’ont jamais été à l’abri de la fraude. C’est au peuple malien d’éteindre le feu de l’impatience d’écolier de tous « ces hommes graves » de se retrouver dans le logement de Koulouba.
Aussi faut-il se désoler de dire qu’en ces temps de démocratie intéressée, hélas, il ne serait pas étonnant de voir ces caciques carriéristes mobiliser la foule lors des campagnes électorales. En ces temps où la jeunesse n’a plus confiance dans la force du travail, le printemps politique n’aura pas lieu, car naïve qu’elle est, cette jeunesse va encore mourir dans les rets de ces mêmes démagogues qui ne se gêneront pas de faire de lui un bétail électoral, pour reprendre l’appellation courante. C’est là aussi que réside l’inconscience du malien.

(1) Un regard calme sur l’Algérie, Akram Belkaïd, ed SEUIL

Boubacar Sangaré

Pape noir-pape blanc: un débat creux

Le pape Benoît XVI célébrant une messe solennelle à l'occasion du 50ème anniversaire du décès de Pie XII - 09 octobre 2008, par Mangouste 35 (Wikimedia Commons)

Le pape Benoît XVI célébrant une messe solennelle à l’occasion du 50ème anniversaire du décès de Pie XII – 09 octobre 2008, par Mangouste 35 (Wikimedia Commons)

Il y a quelques semaines de cela, le chef de l’Église catholique, Benoît XVI, a annoncé urbi et orbi, au grand étonnement de tous, sa démission. Après avoir passé huit ans sur le trône du Vatican, celui dont le ministère a été agitée par nombre de scandales (prêtres pédophiles, trahison de son majordome, opposition au port du préservatif…) a cessé d’occuper son poste depuis le 28 février dernier.
Je ne m’avancerai pas jusqu’à émettre des jugements sur les raisons avancées par le Cardinal allemand Joseph Ratzinger à propos de sa démission. Mais depuis peu de temps, blogs, Internet et la presse sont empoisonnés par un débat sur une éventuelle élection d’un pape noir pour succéder à Benoît XVI à la tête de l’Église catholique. Un pape noir ! Disons-le tout de suite, j’ai enfourché une colère mêlée de rire lorsque j’ai entendu pérorer « des chercheurs de ce qui est racontable » – c’est-à-dire les journalistes et autres spécialistes des questions religieuses – sur ce sujet qui met encore aux prises le blanc et le noir. Et le fait est que ce débat n’est rien de moins que la vérification de l’incapacité du monde à échapper au schéma classique du blanc contre le noir, et, le plus souvent c’est l’accusation de racisme qui risque de suivre. Avec un tel débat creux, on se désole de constater que le monde en est encore à se cramponner à des considérations telles que raciales à propos de certaines questions qui n’ont rien à voir.
Il y a vraiment de quoi être déboussolé! Car voilà un monde où les digues de la justice, de la morale, de l’égalité et de la retenue sont en train de se casser. Voilà un monde où, l’homme étant ennemi de l’homme, le sadisme est devenu une norme. Voilà un monde qui cède devant la folie des terro-bandits, la peur d’une dégradation de la santé économique, la propension des puissances mondiales à vouloir maintenir le Tiers Monde dans sa situation défavorable. Face à toutes ces inquiétudes qui appellent une réflexion globale et intégrée, il n’y a vraiment pas lieu de réchauffer un débat aussi vieux que le monde, qui, de plus risque d’aggraver des plaies qui sont loin de se cicatriser.

Pour moi, certains confrères ont eu beau jeu de dire qu’un pape qu’il soit blanc ou noir reste un Pape ! Alors, pourquoi créer un problème là où il n’en existe pas ? Une amie chrétienne, catholique, m’a aussi demandé mon avis sur la possible nomination d’un pape noir et j’ai répondu, irrité, qu’un « imam qu’il soit blanc, noir…voire rouge a pour rôle de guider les fidèles. »

A ceux et celles qui se sentent choqués par cette analogie, je leur dis de rester zen. Mon propos était tout simplement de leur faire comprendre que c’est une question qui est en décalage par rapport à la conjoncture actuelle. Bonne chance à celui qui héritera de la lourde tache de diriger l’Église catholique !

Boubacar Sangaré