La N’velle patrie, le journalisme et la vie sans sel !

Photo-montage à partir de Photo de géralt sur Pixabay

Photo-montage à partir de photo de géralt sur Pixabay

Cela peut choquer – mais il n’empêche ! – de dire que c’est grimper à l’arbre de la naïveté que d’espérer vivre du métier de journaliste. Surtout dans un pays où l’on a déjà fait de la lecture son ennemi numéro un que l’on combat avec le même acharnement qui a poursuivi Oussama Ben Laden ou Mouammar Kadhafi.

D’ailleurs, dans les potins entre étudiants, nous aimons nous taquiner en disant que « si tu veux cacher une chose précieuse au Malien, mets dans le livre ! ». Une boutade qui provoque toujours une salve de rires, parce qu’elle colle fort bien à la réalité et permet à quiconque de se rendre compte des raisons de la sécheresse intellectuelle qui s’est installée dans le pays et qui se répand comme une lèpre.

Dans une telle situation, il est bien facile de deviner que pour le journaliste, la vie n’est vraiment pas de sel ou de repos. Il y a quelques jours, je lisais « L’œil du reporter » (*) où la chroniqueuse Françoise Wasservogel s’est employée à brosser le tableau de l’emploi des jeunes. On y lit un tableau sombre, car il présente une jeunesse aux prises de l’injustice sociale, du népotisme, de la précarité.

Et pourtant, « l’article 19 de la Constitution du 25 février 1992 garantit l’égal accès des citoyens à l’emploi ».

 

Résultat, « la déception est un sport national » ; les jeunes heureux d’avoir décroché un diplôme, leurs familles, la société qui les a vu grandir n’ont récolté que déception du fait de l’entêtement de la classe dirigeante à descendre encore plus dans le puits de la corruption, du népotisme, du favoritisme et que sais-je encore.

A ce constat assez éloquent sur la détresse à laquelle toute une jeunesse est en proie, il faut ajouter qu’un nombre fort considérable de jeunes réussissent la traversée de l’université avec à la clé un diplôme. Le métier de journaliste est devenu un recours unique. On l’embrasse, pour la plupart, sans conviction aucune en ayant en tête ce dicton :

« Quand on n’a pas ce qu’on aime, on prend ce qu’on a ».

 

En disant cela, j’ai bien conscience de remuer le couteau dans la plaie, mais le fait est que la majorité de ces jeunes journalistes dits « reporters » ne font pas honneur à cette profession ; ils méritent aussi d’être accusés. D’une part, il y en a qui, bien que travaillant dans un hebdomadaire, s’exténuent à couvrir trois à quatre événements en un seul jour. Le plus souvent sans avoir été invités, l’essentiel pour eux étant d’empocher… D’autre part, nous avons ceux qui, pendant les pauses-café, se ruent sur les tables couvertes de boissons. On les appelle : les prédateurs pour les premiers, les adeptes du « journalisme alimentaire » pour les seconds (l’expression est d’un lecteur du site Maliweb).

On me dira, à raison d’ailleurs, que c’est le seul moyen de tirer son épingle du jeu, compte tenu du fait que dans l’immense majorité des rédactions, hormis deux à trois journalistes qui sont payés, tous les autres vivent du « nom » du journal. Et c’est peut-être la seule raison qui pourrait arracher au modeste chroniqueur que je suis un salut pour mes jeunes confrères qui croient dur comme fer que le meilleur viendra, qu’ils finiront tôt ou tard par prendre le chemin de la réussite.

Mais le chemin de la réussite n’est pas court. Combien sont-ils aujourd’hui de journalistes, dans l’aurore de leur carrière, à se débattre dans la toile d’araignée de l’inquiétude (pour l’avenir) ? Combien sont-ils étranglés dans des tunnels de peur ? Ils sont nombreux et, sans se lasser, continuent de recevoir du directeur de publication des leçons sur les vertus de la patience. Patience ! Patience ! C’est cela qui me prend aussi la tête et c’est pourquoi d’ailleurs je suis entré dans une colère farouche lorsque mon ami, Boubacar Yalkoué, m’a informé qu’il venait de démissionner de son poste de rédacteur en chef à La Nouvelle Patrie et qu’avant de le laisser partir, son directeur lui a dit ceci :

« Tout ce que je te conseille, c’est d’être patient dans la vie ! ».

Oui, c’est vrai que « tout vient à point nommé à qui sait attendre », mais quand on est dépassé dans la patience le mieux est de reculer, cela permettra de mieux sauter. Et c’est ce qu’a fait Boubacar en démissionnant. « Je ne tenais plus, moralement surtout ! », m’a-t-il confié le vendredi dernier. Aucun estomac, disent les Autrichiens, n’est satisfait par de belles paroles. Et la plus grande erreur de nombre de « dirpub » est d’exiger en permanence de ces jeunes journalistes qu’ils continuent de fournir encore et encore des papiers sans leur faire en retour un beau geste !

On peut remplir les pages de toutes les gazettes du pays pour exprimer la déception que je partage avec nombre de confrères, jeunes, nantis d’un diplôme supérieur, mais cela ne servirait à rien. Surtout que pour moi, comme pour eux, ce métier est devenu une passion. Et pour finir, j’aimerais citer cette phrase d’un ami, journaliste et essayiste, Akram Belkaïd :

« J’ai choisi de faire le journalisme, c’était cela ou travailler. »

 

(*) Bonjour, ça va ? Oui, ça va, et toi ? ça va…à la malienne !, Le Reporter du 14 mai


Boubacar Sangaré

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Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).
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3 réflexions sur “La N’velle patrie, le journalisme et la vie sans sel !

  1. J’ai de plus en plus l’impression que faire un métier qu’on aime est devenu une utopie qui nous en fait payer le prix tous les jours et que beaucoup de gens ne le comprennent pas: « tu fais ce que tu aimes et tu voudrais en plus être (bien) payée?! » Un ami m’a dit récemment que la solidarité n’étais pas un travail et que je ferais mieux d’aller postuler chez orange et faire de la solidarité comme un passe-temps. Mais malgré tout, je continue à croire qu’il vaut peut être mieux se battre pour un salaire décent (ou un salaire tout court) que de faire un travail que l’on à choisi par défaut sans avoir aucune autre motivation pour se lever le matin que l’argent que l’on aura gagné le soir et que l’on dépensera pour combler ce vide. C’est peut-être ça justement la vie sans sel, et c’est bien fade!!! Continuons de nous battre pour nos passions !

  2. J’ai aimé ta manière d’aborder le travail de journaliste chez nous et vous souhaite du courage et de continuer de fournir des efforts en vue de l’amélioration de votre condition de travail. Ce tableau est presqu’identique chez nous, surtout que nous avons, en Centrafrique qu’une seule école nationale de journalismes ouverte il y’ a moins de 5 ans et qui, à ce jour n’a pas encore formé plus d’une cinquantaine. Pourtant, nous avons un réel besoin quant à ce métier qui a pour vocation d’informer objectivement le peuple, en faisant un travail d’investigation idoine, qui puisse être la clé de la réussite du journaliste. Nous avons encore des efforts à faire en Afrique pour le traitement des professionnels des médias, un travail qui n’est pas trop valorisé du fait que les dirigeants dans leur globalité voient aux journalistes, ceux qui ‘mettent des épines à leur chemin ». La clé de tout cela, c’est l’application de la démocratie et la bonne gouvernance.
    Que du courage, la fin du tunnel est proche pour vous mes frères et sœurs journalistes
    Peace for you
    Baba

  3. Bouba, j’ai lu qu’il ne fallait pas manger trop salé. Banni le sel, c’est plus sûr. Ton homonyme a quitté la rédaction, je te souhaite bon courage. J’allais ajouter au courage de la patience, mais tu en as déjà si tu as choisi de remplir les pages d’autres.

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