Le baccalauréat, quelques candidats et moi

 

le sujet de dissertation au baccalauréat (photo-crédit: Boubacar

Le sujet de dissertation au baccalauréat (photo-crédit: Boubacar)

 

A la veille des épreuves de littérature, j’ai été saturé d’appels reçus de certains candidats qui disaient avoir le sujet… Il y aurait eu des fuites.

Jeudi 13 juin. Il est 22 heures, et la nuit commence à engloutir la voix des hommes, le bruit du moteur des véhicules. Ciel nuageux.
Premier appel. « J’espère que je ne t’ai pas réveillé ? Ah, tu n’es pas encore au lit ! D’accord, il faut que tu viennes ici tout de suite, ça ne peut pas attendre. Je ne t’ai pas appelé au début de la soirée parce que je croyais que tu allais venir. Il y a eu une fuite relative au sujet de littérature de la série LLT (Langues, Littérature Terminales). J’ai eu le sujet de dissertation, je l’ai donné à Alassane (professeur de français) pour qu’il traite, mais je lui fais pas confiance. Je compte sur toi. »
Après qu’il eut raccroché, des souvenirs se disputaient mon attention, souvenirs du temps où n’était pas bachelier qui voulait et où le mérite n’était pas vain mot.

Second appel. « Allô, Hampaté Bâ (c’est le surnom qu’on m’a donné au lycée) ? Ça te surprend peut être que je t’appelle, mais on aura le temps d’en parler. Tu devines pourquoi je t’appelle ? Voilà, nous avons le sujet de dissertation qui doit être donné demain en littérature et il nous faut quelqu’un pour le traiter tout de suite. Tu es où ? A Kouloubleni (un quartier) ? Tu peut arriver tout de suite ? D’accord, nous allons t’attendre. »

Encore une fois, un blizzard de déception m’a fouetté. J’ai tout de suite pensé à ce commentaire très en vogue chez les officiels, étrangers surtout, sur le Mali :

« C’est vraiment à désespérer du Mali. »

Et oui, c’est à désespérer du Mali. Il va sans dire que les fuites relatives aux sujets d’examens au Mali sont non seulement le symbole patent de la faiblesse de l’Etat, mais aussi d’une inconscience nationale. Sinon dans quel pays sérieux au monde peut-on admettre qu’un sujet d’examen national circule dans les rues, dans les salons, à la veille même des épreuves ? Et dire que ce phénomène ne date pas d’aujourd’hui – cela fait 4 à 5 ans qu’on y assiste – et que jamais des enquêtes n’ont été diligentées pour situer les responsabilités. C’est vraiment à désespérer du Mali.

Quelques minutes se sont écoulées. Je sors mon téléphone de ma poche et l’écran indique que j’ai manqué 4 appels. Des numéros qui me sont inconnus.
Troisième appel reçu. « C’est Boubacar ? J’ai reçu ton numéro avec Demba (un ami). Je me permets de t’appeler parce que nous avons un sujet de dissertation qu’il nous faut traiter tout de suite. Tu es occupé ? Oui, je comprends. Mais nous allons te rappeler quand nous aurons un problème, hein ? »

Et curieusement, mon premier interlocuteur avait un sujet de dissertation, le même qui a été donné le matin en épreuve de littérature. Voici le sujet que j’ai vu dans la nuit de la veille des épreuves, avec seulement quelques soucis de ponctuation :

« La poésie est à la fois un hymne et un cri de révolte : hymne chanté, l’amour, l’amitié et la liberté, mais aussi un cri de révolte pour dénoncer l’injustice et l’inégalité. »

La suite ? Ils entreront en salle avec le corrigé des sujets dans les téléphones portables et n’auront qu’à le mettre sur la feuille d’examen. Au vu et au su des surveillants. Et pourtant, les candidats doivent être dépouillés des téléphones portables avant qu’ils ne reçoivent les sujets.

Une discussion que j’ai eu avec Marthe Le More (une réalisatrice) à Dakar me revient à l’esprit. Elle a parlé de la jeunesse malienne et a été désolée de m’entendre dire que le Mali n’a pas à attendre grand-chose de sa jeunesse. Et je n’ai pas changé d’avis. Quand dans un pays les voyous et salopards deviennent des archétypes pour la jeunesse, c’est qu’il y a un problème. Et quand tout un peuple ou presque s’éloigne des valeurs sociétales et morales les plus simples, c’est qu’il y a un autre problème.

Voilà aussi l’attitude interlope du malien : se dire pays de la dignité, d’un passé noble et, dans le même temps, encourager au vol et à la tricherie ceux qui sont destinés à conduire le pays dans les années à venir.

La jeunesse malienne ? Elle fout la honte ! Son truc, ce n’est que la morale à deux sous. C’est vraiment à désespérer du Mali.

Boubacar Sangaré

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Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).
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8 réflexions sur “Le baccalauréat, quelques candidats et moi

  1. c’est drôle, j’ai comme l’impression que c’est une maladie des pays pauvres. je dois faire des recherches sur ce sujet pour savoir si ces fuites sont possibles dans la cour des grands.

  2. J’ai été étonnée de lire cette fraude au Maroc aussi; si nous nous rapellions du commentaire de saura sur la tricherie dans mon ifm on ne peut que désespérer car c’est a se demander quand on pourra voir la fin de ce tunnel Bouba. Intéresse toi a la santé tu te diras que c’est plus pourri que l’éducation…oh pauvres de nous pauvres!!!

  3. En Afrique, on étudie pour avoir des diplômes, et non pour avoir des connaissances. Voilà ce qui nous tue. Si on mettait plus l’accent sur la compétence, certains comportements disparaîtraient.

    PS: j’espère que tu ne les as pas aidés à traiter ce sujet, sachant que c’était une fuite.

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