Les casques bleus et ces accusations récurrentes

Des casques bleus au Mali (photo: Malijet.com)

Des casques bleus au Mali (photo: Malijet.com)

A Tombouctou, tous ou presque ont retenu leur souffle à cause de l’attaque par des kamikazes qui a visé, samedi, un camp malien et y a blessé des militaires. A la naïveté de certains Tombouctiens qui croient que tout est devenu normal, il faut opposer ce constat qui est que les régions libérées de la férule des terro-djihadistes sont tout sauf « des zones paisibles ». C’est toujours « le calme avant la tempête », cela qu’on le déplore ou pas. Par contre, à Gao, outre cet évènement tragique qui arrive comme un cheveu sur la soupe, il convient de signaler que ce sont les accusations d’abus sexuels et de mauvaise conduite contre des casques bleus qui occupent encore les attentions.

 

En effet, quiconque s’intéresse aux affaires maliennes et lit régulièrement les dépêches d’agences de presse, occidentales surtout, a du s’émouvoir devant les informations sur « les accusations d’abus sexuels (à Gao) et de mauvaise conduite portées contre des casques bleus». Surtout qu’il y a bien longtemps que des amis de Gao, blogueurs, disent avoir reçu des témoignages faisant état des cas de viol contre  des jeunes filles dont se seraient rendu coupables des casques bleus déployés dans le cadre de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma).

 

Disons-le tout de suite, ce n’est pas la première fois que de telles accusations éclaboussent les casques bleus, quand on sait que « ces sales pratiques » ont commencé à faire surface en 2004 en République démocratique du Congo. Et le malheur a été qu’au Congo, des officiers n’ont pas voulu coopérer dans le cadre des enquêtes menées par l’ONU. Puis, il y a eu la Côte d’Ivoire en 2011 où l’opération des Nations unies pour la Côte d’Ivoire (Onuci) a aussi reçu « des allégations dénonçant des abus sexuels des casques bleus sur des mineurs depuis 2006 ». A l’époque, l’Onuci s’est dit très préoccupée, car son « nom » avait été traîné dans la fange en 2007 par de pareils cas occasionnés par des casques bleus marocains qui étaient basés à Bouaké.

Et aujourd’hui, c’est au tour du Mali d’assister à une résurgence de ces mêmes comportements fangeux de la part de certains casques bleus qui ne sont rien de moins que des cocos – le mot n’est pas fort. Ainsi, après la RDC, la Côte d’Ivoire…, il est donc à remarquer que les accusations d’abus sexuels et de mauvaise conduite sont en instance de devenir l’étiquette des casques bleus; et de là à dire qu’ils sont comparables à une boîte de Pandore qui s’ouvre d’elle-même, il n’y a qu’un pas qu’il ne faut d’ailleurs franchir sans la moindre réserve.
Ainsi, ces accusations qui pèsent sur ces casques bleus viennent tout simplement à donner raison à une opinion publique malienne qui, forte des cas d’abus sexuels en d’autres pays du continent, n’avait pas tardé à manifester son hostilité au déploiement des ces forces onusiennes dont on dit qu’elles ont des agendas personnels : trafic de drogue, abus sexuel…

La nationalité des casques bleus concernés n’a pas été révélée. Et on sait que « les pays contributeurs de troupes portent la responsabilité d’ouvrir une enquête et de veiller à prendre les mesures disciplinaires et judiciaires appropriées si les allégations s’avéraient fondées », comme l’a affirmé Martin Nesirky, le porte-parole du secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, dans une dépêche. Mais on ne peut s’empêcher de poser la question suivante : pourquoi après la RDC, la Côte d’Ivoire… les mêmes accusations continuent de refaire surface ? On peut répondre que c’est parce que, peut-être, entre « la politique de tolérance zéro à l’égard des abus sexuels » et le comportement des casques bleus, il y a un fossé, immense. Et on peut aussi évoquer le fait que c’est parce que le recrutement des casques bleus n’est toujours pas soumis à des critères suffisamment sévères, ce qui fait qu’il n’est même pas surprenant de retrouver dans leur rang des forbans.

L’opinion publique malienne attend donc de voir les conclusions des enquêtes qui seront menées et les sanctions qui frapperont les coupables pour qu’enfin le cas malien soit un rempart contre d’autres abus sexuels dont se rendront coupables des casques bleus.

Boubacar Sangaré

Ces voix qui font désespérer du monde

Photo credit: Yelli Fuso

Photo credit: Yelli Fuso

Il arrive des moments où on a le sentiment que ceux qui luttent pour la justice, l’honnêteté, la vérité…se trompent dans un monde déjà gagné par l’imbécilité, la perfidie et la saloperie. Ils n’y peuvent rien. Le même sentiment m’a envahi, un mardi soir, lorsque je suis tombé sur une émission sur les antennes de la Radio Klédu (fréquence 101.2, Bamako).

« Voix de cœur », c’est le titre de l’émission en question, qui, m’a-t-on appris, bénéficie d’une grande audience qui dépasse les seules limites de la capitale. Ce succès, à mon sens, n’est pas le fait du hasard, mais plutôt tient au fait que l’émission donne la parole aux auditeurs pour qu’ils exposent leurs problèmes, d’ordre conjugal, familial et souvent sentimental. Ensuite, vient pour les animateurs- qui, à les entendre parler, ont chacun des connaissances sur les us et mœurs du pays, sur la religion (l’islam surtout)- le temps de donner leur avis, des conseils. D’autres auditeurs aussi appellent pour réagir.

Mais ce n’est pas tout. Le fait est que les histoires racontées dans cette émission relèvent pour la plupart de faits divers dont raffolent les Bamakois. A ce sujet, je ne saurais oublier de souligner au passage le succès de mes confrères du journal Kabako  (signifie en bamanan ce qui étonne, qui est extraordinaire) qui consacrent beaucoup de colonnes aux faits divers. Je commence par dire que j’ai pris le train en marche, à la différence d’une masse de Maliens qui aiment prendre les trains qui arrivent… en retard ! C’est aussi cela être malien aujourd’hui.
La première histoire est celle d’une jeune fille de 16 ans. C’est son amie, chez qui elle s’est réfugiée, qui a appelé pour raconter qu’elle a des coïts forcés avec son père qui, encore plus grave, met son veto à toute demande de mariage la concernant. La mère de la fille travaille dans une administration et donc n’est pas fréquente à la maison. Et elles sont comme l’âne de Buridan, ne savent pas s’il faut ou pas mettre la mère de la fille au courant. Voilà résumée rapidement la situation.

Et les avis ne se sont pas fait attendre. Une des animatrices de l’émission a estimé que « le linge sale se lave en famille. Ce que je dis à la jeune fille, c’est de menacer son père d’informer sa maman s’il ne déclare pas forfait.»

Un autre animateur n’a pas cherché midi à quatorze heures et a signifié à la jeune fille d’informer sa maman qui, ensuite, doit en parler aux amis de son époux pour que ces derniers lui fassent entendre raison. Des auditeurs ont appelé pour livrer leur point de vue. Comme chacun voit midi à sa porte, d’aucuns ont exhorté la fille à quitter la famille pour s’établir chez un frère de sa mère ou de son père. D’autres ont même juré par tous les saints que ce n’est pas son père, car à leur entendement, il est impensable d’avoir des rapports avec sa fille. Un auditeur est allé jusqu’à demander à la jeune fille de lui donner juste le nom et le prénom de son père qu’il se propose de rendre impuissant.

Une autre animatrice (ils étaient quatre dans le studio) s’est laissée aller à dire qu’au temps ancien, où elle avait encore les seins pointus, une jeune fille ne portait qu’un seul pagne, et laissait découverte la poitrine, allait où bon lui semblait, sans même craindre de se faire violer. Bien sûr, a-t-elle ajouté, le copinage existait, mais ne se pratiquait aussi « salement » qu’aujourd’hui : il n’y avait jamais de rapport entre le copain et la copine. L’époux d’une jeune fille qui avait gardé son hymen devait honorer celui qu’elle a eu comme copain. Pour l’animatrice, en somme, cette incartade n’est rien de moins qu’un signe avant-coureur de plus de la fin imminente du monde.

Encore une fois, chacun voit midi à sa porte. Chacun a donné son avis et ses conseils, à charge pour les deux jeunes filles d’en tirer des conclusions.

La seconde histoire concerne un couple. C’est l’épouse qui raconte. Son époux a engrossé sa bonne, laquelle se trouve même gravement malade. Elle tente de justifier l’acte de son époux par le fait que, elle, en tant que femme médecin, voyage beaucoup, souvent pour un long temps ; ce qui aurait poussé son époux à « se rabattre » sur la femme de ménage.

En réaction, une auditrice a appelé pour dire qu’elle a aussi vécu la même situation, et a conseillé à la femme de ne pas en faire un problème, de soigner la femme de ménage et de la renvoyer plus tard. Un avis qui a recueilli l’adhésion de nombre de personnes.
On devine sans mal que des cas pareils sont légion à Bamako et au-delà dans beaucoup de capitales africaines. Des histoires qui soudent sur place rien qu’à les entendre ! Et on ne peut se défendre de dire que c’est à désespérer d’un monde qui semble avoir renoué à jamais avec les crises d’ordre économique, politique, géopolitique, voire social. Un monde où les valeurs morales et humaines sont de plus en plus balayées d’un revers de manche.

« Voix de cœur », on l’aura compris, est à ces auditeurs et auditrices ce qu’est à d’autres une consultation de psychologue. Ils exposent leur problème, reçoivent par la suite une nuée d’avis et de conseils dont ils feront une synthèse pour pouvoir se tirer d’affaire.

Boubacar Sangaré

Littérature : Mariama Bâ, un autre passant…considérable

Mariama Bâ. Photo: African Suuces

Mariama Bâ. Photo: African Suuces

Peut-on aujourd’hui égrener le nom des grandes plumes de la littérature africaine contemporaine sans considérer Mariama Bâ, qui, avec son premier roman « Une si longue lettre », s’est manifestée comme une icône aussi bien en littérature qu’en militantisme ? Difficile de répondre autrement que par la négative, tant il reste évident que cet écrivain immense n’a pas manqué de laisser des traces dans les cœurs et dans les esprits.

Dans le deuxième numéro de La Revue Littéraire du Monde Noir, publié en mai-juin-juillet 2012, en hommage à Léon Gontran Damas, Boniface Mongo Mboussa écrivait en titre : «…Léon Gontran Damas, le passant considérable ». Dans une allocution prononcée à l’hôtel de ville de Fort-de-France en 1978, rapporte t-il, Césaire disait à propos de Damas :

« De Rimbaud, Mallarmé disait :’’passant considérable’’. De Léon Gontran Damas, je dirais un peu la même chose. .. »

 

Qu’on me permette de dire moi aussi la même chose de Mariama Bâ, car elle est présentée comme la première romancière africaine ayant parlé de la place faite aux femmes dans la société africaine. Et cela, à une époque où une femme qui écrivait valait son pesant d’or. A travers elle, on comprend que partout en Afrique, y compris au Sénégal mais pas seulement au Sénégal, la vie de la femme n’avait vraiment pas de sel : polygamie, ingratitude des hommes, exploitation des femmes…

 

Le 17 août 1981-il y a donc 32 ans de cela- Marima Bâ s’en est allée, atteinte d’un mal pernicieux (un cancer) qui ne devait pas l’épargner, en laissant derrière elle deux romans majeurs qui continuent de tenir en haleine étudiants, chercheurs et toute personne férue de littérature africaine. Ceux qui ont salué « Une si longue lettre » ont dû être à la peine le 17 août 1981, jour où elle est partie. Car Mariama Bâ, disons-le sans hésitation, n’écrivait pas pour bavarder mais pour dire ce qui épanouit et nourrit, intellectuellement, s’entend.

 

Son premier roman « Une si longue lettre », qui a reçu le prix Noma en 1980 et a été traduit en plusieurs langues, reflète avant tout les réalités d’une génération, la sienne. Dans ce roman, elle livre un témoignage sur le comportement masculin, le rôle de la famille, la prise de la religion islamique sur la vie du couple… C’est la place même de la femme dans la société sénégalaise en particulier, et africaine en général, qui est mise en exergue. Et lorsque Mariama Bâ s’engage dans la voie de la lutte pour les droits des femmes, par l’artifice de mouvements féministes, elle ne fait que joindre la parole à l’acte.

« Pour elle, se battre pour le droit des femmes n’était pas un combat contre l’homme, mais avec l’homme dans un esprit de complémentarité. C’était une femme de consensus, de compromis, elle était aussi bien dans son rôle de femme, de mère que de femme active/moderne. », disait sa fille, Aminata Diop, il y a deux ans de cela à APS.

 

C’est une vieille vérité, les idées ont la vie dure, c’est pourquoi on parle encore de Platon, Socrate, Marx, Engels, Benjamin Franklin, plus que du but de Messi ou de Ronaldo du dimanche dernier. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’on parle encore de cette enseignante, fille de ministre. Enseignante, elle était, un métier très prenant aussi quand on y accorde de l’importance. Son second roman « Un chant écarlate », publié en 1981 à titre posthume, n’a pas démenti les talents littéraires qui ont éclaté aux yeux des lecteurs au fil des pages dans le premier roman. C’est un livre fort. En guise de préface intitulée « In Memoriam », l’éditeur, Les Nouvelles Editions Africaines, écrit à propos du livre :

« On retrouve dans ‘’Un chant écarlate’’, la Croisée mobilisée contre les injustices sociales, ajoutant ici un plaidoyer pour des valeurs d’identité dont les aspects négatifs, cependant, ne lui échappaient pas.
« C’est sans doute l’histoire d’un amour, mais, au-delà, investigué avec une sensibilité qui n’enlève rien à l’intelligence, un aspect de la tragédie de l’aventure humaine, où l’amour ne triomphe pas toujours des préjugés et incompréhensions qui font partie de l’héritage culturel que chacun de nous porte comme une richesse ou un fardeau. »

Mais, qu’on se le dise, c’est un roman dont on parle peu et qui reste inconnu à beaucoup de personnes dans la jeune génération. Le modeste étudiant que je suis a payé les deux livres au hasard d’une course en ville, chez un ami libraire, et a été peiné après avoir fermé « Un Chant écarlate »

Ousmane Guèye est un élève studieux. Son père, Djibril Guèye, a fait des études coraniques et a été au nombre des tirailleurs recrutés massivement pour la guerre. Déçu par l’indifférence que lui témoignait Ouleymatou, une camarde de classe qui lui dit quelque chose, Ousmane renonce à aimer. Mais arrive Mireille de La Vallée, la fille d’un diplomate français des services de la primature, avec laquelle il réussit au baccalauréat. Ousmane s’énamoure de Mireille. Après qu’il eut repoussé la bourse que lui ont proposée les services du ministère de l’Education nationale et de la Culture, il entre à la Faculté des lettres et des sciences où Mireille a aussi décidé de poursuivre ses études. Mireille et Ousmane vivaient leur amour tranquillement jusqu’au jour où la photo d’Ousmane qui s’est égarée a été récupérée par Jean de La Vallée qui n’a pas tardé à manifester son hostilité vis-à-vis de cette relation qu’il juge contre nature. Et Mireille défie son père, se dresse contre « des vérités inculquées » :

« A moi le Nègre sauvage, au sourire ‘’banania’’. A moi le Nègre idiot hermétique au savoir. A moi, le Nègre aux yeux ronds dans un visage de cire. Tu te crois supérieur parce que tu es blanc. Mais gratte ta peau. Tu verras le même sang rouge gicler, signe de ta ressemblance avec tous les hommes de la terre. Ton cœur n’est pas à droite. Il est à gauche, papa, comme le cœur de tout humain… »(p.44)

Jean de la Vallée rapatrie sa fille vers la France pour l’éloigner de Ousmane. De Paris, Mireille envoie une lettre dans laquelle elle demande l’avis de Ousmane sur la finalité de leur relation. Ousmane se retrouve alors dans une situation cornélienne :

« D’un côté, mon cœur épris d’une Blanche…de l’autre, ‘’ma société’’ »
A voir cette lutte de Mireille pour épouser Ousmane, à voir Ousmane entretenir une amante avec laquelle il aura même un enfant, à voir Mireille rongée par le sentiment d’être trahie, se débattant « dans la toile d’araignée de l’angoisse », « étranglée dans des tunnels de peurs et d’humiliation », il y a vraiment de quoi être peiné. Et surtout la tragédie sur laquelle tout cela débouche : Mireille tue son enfant Gorgui et tente de faire la peau à Ousmane aussi. Quel renversement de situation ! Mireille a rompu avec sa famille et n’est pas parvenue à s’intégrer dans un nouvel environnement. Mais Djibril Guèye, le père de Ousmane, dit tout : « Quand on abandonne son tertre, tout tertre où l’on se hisse croule ».
Boubacar Sangaré

Voyage à un bout du monde… (Carnet de route)

A N'Gouma (photo; Boubacar)

A N’Gouma (photo; Boubacar)

Bamako. Samedi 17 août. La cohue qui s’installe dans les locaux de la compagnie de voyage Africa Tours annonce des débordements. Des passagers à destination de Mopti, dont je fais partie, ont les nerfs en boule : le départ, fixé à 15 heures, est retardé. A 16 heures, le car n’est toujours pas là. Pourtant, c’est une compagnie réputée sérieuse, ponctuelle. Les passagers sont entrés en colère et ont le sentiment d’avoir pris des vessies pour des lanternes. Quelques minutes avant 17 heures, nous avons levé le camp; le car nous a avalés à Bamako pour nous déverser dans la gueule malmenée par la pluie et le froid d’une gare de Mopti quasi déserte.

 

Il est 4 heures du matin. Dimanche. Une ambiance de cimetière. Des étals garnis d’œufs, de boites de lait en poudre ou concentré, se dressent avec les soins de jeunes hommes qui vendent omelettes, café crème, café noir. Assis sur le même banc que moi, un homme, à l’allure peule, fait ses ablutions. Nous étions dans le même car. Les passagers sont assis par petits groupes.

 

Quelque part, dans la ville de Mopti, la voix d’un muezzin monte comme du mercure dans le thermomètre, déchire le calme qui règne. Dans les basses-cours, les coqs s’escriment à donner davantage dans les cocoricos. C’est l’heure où d’autres passagers déboulent et se hâtent vers je ne sais quelle urgence. Je suis là, comme tout le monde, à attendre que le jour vienne pour continuer mon chemin, mettre le cap vers ma destination finale. Un jeune homme, le cap de la vingtaine à peine passé, assis près de son pousse-pousse, guette comme un chat des bagages à transporter. Un autre s’adresse aux passagers pour leur proposer son service. Les moustiques sont là. Et le froid aussi. Oui, je suis à Mopti, en même temps que ces souris qui traversent la route à toute vitesse, foncent vers les cars garés, dans l’indifférence de tous. Une folle, pieds nus, ne portant qu’un seul pagne, pourchasse à grand renfort d’insultes un galopin qui, à le voir détaler, est loin d’être innocent.

 

Je vide rapidement un verre de café noir et me transporte au bord du fleuve. Là, un alignement de pinasses, les unes sur le départ, les autres en train de décharger. C’est le réveil. Les têtes sont lourdes et les regards que je croise me suffisent pour savoir que la nuit n’a pas été « passée en paix ». Je salue, demande s’il y a une pinasse pour mon village. Négatif. Le soleil se lève sur Mopti. Bols remplis de café qu’on boit à grandes lampées, avec un morceau de pain croqué à belles dents. Des moutons bêlent. Des calebasses entassées dans un sac en mailles. Je reçois tous azimuts des invitations à manger, véritable démonstration de la générosité malienne. J’essaye de suivre l’info. R.F.I : quelque part sur le continent, en Centrafrique, l’ex-chef des rebelles de la coalition Séleka, Michel Diotodia, doit prêter serment, dans un pays qui ne s’est pas encore relevé du coup d’Etat qui a chassé du pouvoir François Bozizé. L’insécurité y est reine, les armes continuent de parler. En Egypte, Les Frères musulmans et l’armée continuent de parler le langage de la violence.

A Mopti, au bord du fleuve (photo; Boubacar)

A Mopti, au bord du fleuve (photo; Boubacar)

Je renonce à la pinasse. A présent, je cherche une voiture à destination de Gounambougou, une bourgade localisée à 200 et quelques kilomètres de Mopti, où mon oncle viendra me récupérer. La voiture n’a pas encore démarré. Un ami de Tiècoura, le chauffeur, parle des élections. C’est un nabot, un indécrottable fumeur. Il n’a pas voté.

« Si Soumaila Cissé avait gagné, il y aurait eu des affrontements. Mais Dieu donne le pouvoir à qui il veut. I.B.K a gagné, c’est bien. C’est la volonté de Dieu. », a dit en peul, un vieillard qui aurait voté Soumaila Cissé au premier tour, et reporté son vote sur I.B.K au second tour.

 

Il est vrai qu’à Bamako, au fort du processus électoral, les rumeurs attribuaient aux électeurs des deux camps une volonté d’en découdre. Le pire, le sang avait été promis. Mais la suite des évènements a donné tort à bien des Cassandres. Les esprits ont fini par se calmer. En tous les cas, un affrontement entre Maliens n’allait rien arranger, ni personne, mais plutôt, conduirait le pays tout droit à un cataclysme. Ce qui serait de trop pour un pays déjà bien secoué.

 

Ahmadou Touré est à Mopti depuis bientôt 2 ans. Il est tailleur.

« A Mopti, il ne fait pas bon vivre. Sauf si tu as de l’argent. La vie est chère, et en plus, il n’y a pas de travail. Tout le monde se retrouve sous le dénominateur commun: la pauvreté. », m’a-t-il confié avant d’ajouter qu’il « aurait aimé voir Soumaila Cissé à la tête du pays. »

C’est là un souhait qui n’est pas anodin, car Ahmadou est de la commune de Banekani où Soumaila Cissé aurait passé une partie de son enfance.
La région de Mopti a aussi subi les conséquences de la guerre contre les terro-djihadistes. Surtout le jour où la ville de Konna a été le théâtre d’un affrontement entre les terro-djihadistes et l’armée malienne aidée par l’intervention des soldats de l’armée bleu blanc rouge. L’opération Serval venait d’être lancée.

« Au marché, le kilo de la viande fait 2500fcfa. On n’a l’électricité que de 18h à 06h du matin. Il y a coupure pendant toute la journée. Dernièrement, on parlait de tout cela sur les antennes de la Radio Bani, dans « C’est pas normal », une émission qui bénéficie d’une grande audience, ils dénonçaient aussi bien le comportement des populations que celui des autorités. », a-t-il expliqué.

Ahmadou a vécu les premières heures de l’irruption des islamistes dans la région de Tombouctou, ce qui l’a même poussé sur le chemin de la migration. Il se souvient :

« C’était un jour de foire, à Tonka (Cercle de Nianfunké, Tombouctou). Les islamistes ont surpris tout le monde. Au marché, ce fut un désordre indescriptible. Chacun cherchait où donner de la tête. A cet instant, il était impossible de trouver quelque chose à acheter, même pas de l’eau. Ils étaient là, les islamistes. Parmi eux, il y avait des jeunes ayant le même âge que moi, arborant une kalachnikov, distribuant des ordres à exécuter. Lorsque j’ai pu regagner mon village (Banekani), ma mère m’a ordonné de partir, de quitter la région. Pour nos parents, c’en était fini du Nord du pays. Ils encourageaient les jeunes à partir, à les abandonner entre les mains de ces faussaires de foi. Nous étions beaucoup à quitter le village, le même jour, pour des destinations inconnues. »

C’est la nuit. Après la ville de Konna, notre chauffeur a estimé qu’il était difficile de rouler de nuit, pas de route dans une zone dangereuse. Nous avons donc passé la nuit à Bourbé. Ahmadou me racontait tout cela dans un état mi-figue mi-raisin: ni triste ni content. Il se laissait aller à la confidence. La nuit avançait. Autour du thé, on parlait du Nord, du Mali, des élections, de tout et de rien.

Lundi. Bourbé. Réveil difficile, surtout qu’il fait froid. Les passagers se sont réveillés les uns après les autres. Il est l’heure de partir. De continuer notre chemin. Quelques kilomètres après Bourbé, la voiture quitte la route goudronnée pour traverser la forêt. En cette période de saison pluvieuse, le sol est impraticable. Les rivières abondent, débordent parfois. La voiture se bloque souvent dans les étendues de sable et les flaques d’eau. Oui, c’est à cela que ressemble cette partie du Nord du pays : des immensités dont les arbres (les épines, pour la plupart), les herbes, les dunes de sables, les tertres et les eaux s’en disputent le contrôle. C’est comme cela, après plus de 50 ans d’indépendance et plus de 20 ans de démocratie. Mais, pour autant, ni les peulhs (dont je fais partie), ni les sonrhaïs, qui sont majoritaires dans cette partie du pays, n’ont jamais pensé à prendre les armes pour suivre le chemin du marigot séparatiste, raciste et « gangstériste ». Ils savent mieux que personne « qu’il n’y a rien au Nord », qu’ils sont laissés pour compte. Ils le savent, le disent, mais n’en ont jamais fait un problème. Cela ne veut pas dire malgré tout qu’ils somnolent dans leur misère.

A N’Gouma. Un autre bourg. Il est 9 heures. Je n’ai pu faire mystère de ma surprise à la vue des constructions en ciment, des jeunes sur des motos Djakarta ou Sanili. Des cars garés, des charrettes et des ateliers de couture.

Ankora. Je suis enfin arrivé à destination. Un soleil de plomb. Les arbres sont rares, le sable brûlant. A dos de chameau, d’âne, des villageois se dirigent vers Gounambougou. D’autres s’adonnent à des travaux d’irrigation.

C’est le soir. Le soleil s’apprête à disparaitre derrière les montagnes. Le couchant embrase l’horizon. Le calme des lieux est troublé par le gazouillement des oiseaux. Au bord du fleuve, je surprends un de mes grands-pères, Samba, en train d’invoquer Dieu qui, seul, a le pouvoir de « donner la pluie ».

« Pour vous, les Bamakois, nous, les Nordiste, nous sommes paresseux, nous n’aimons pas travailler. Alors que ce n’est pas ça ! C’est parce qu’il pleut moins ici. Tu vois, la terre est sèche et, tout récemment encore, nous vivions sous la coupe réglée des islamistes », m’a-t-il dit.

Ankora, à la tombée de la nuit (photo; Boubacar)

Ankora, à la tombée de la nuit (photo; Boubacar)

Dans ce village, comme dans beaucoup d’autres du Nord du pays, le problème de développement est un dossier qui n’a toujours pas reçu les réponses adéquates. Mais il y a un autre problème, qui est une condition absolue du développement : l’éducation. En effet, dans nombre de ces villages, les mentalités n’ont pas encore changé, l’hostilité vis-à-vis de l’école française n’a toujours pas désarmé. Il y a une décennie, j’étais petit à l’époque, mon père m’a raconté comment sa famille l’a empêché d’étudier. La méthode, qui est toujours de mise, aujourd’hui, est simple : Un bœuf et une somme faramineuse donnés au commandant, qui représente l’autorité de l’Etat. Un bœuf et de l’argent pour éviter à son enfant d’aller à l’école française. Même à la rentrée scolaire prochaine, dans les villages, où les chefs coutumiers auront été informés du nombre d’enfants en âge d’aller à l’école, et la liste de leurs noms, les directeurs et les commandants se verront proposer bœufs, chèvres, moutons et argent. Il arrive même que les parents cotisent pour y faire face. On préfère laisser l’enfant suivre le bétail dans la forêt que de le voir sur les bancs. Et c’est pire pour les fillettes.

Cela fait trois jours qu’il n’a pas plu. Le soleil brûle avec une telle ardeur que les paysans s’en retournent à la maison à midi sonnant. Le village de Ankora relève de la commune de Banekani (cercle de Niafounké, région de Tombouctou).

« Nous payons les impôts régulièrement. Mais toi-même, tu as vu, il n’y a ni école, ni dispensaire, encore moins une route. Pour que nos enfants étudient, il faut qu’ils aillent à Saké (un autre village, majoritairement peul), ce qui n’est pas évident. Il n’y a rien ici. Ce ne sont que des immensités laissées à elles mêmes. Aucun risque d’embouteillage… », s’est désolé mon oncle, Hamiri Bokar, chef du village de Ankora.

 

Le village de Wo est à quelques kilomètres de Ankora. J’y ai suivi ma grand-mère paternelle, venue à Ankora pour le décès d’un cousin. Sur le chemin, j’ai rencontré une femme bozo, une autre ethnie du Mali.

 

« Modibo Keïta partait en voyage à Kouakrou. Dans notre village, nous l’avons accueilli avec des tam-tams, des danses et des chants. A l’époque, j’avais les seins pointus. Modibo nous a ordonné de tout arrêter pour bien l’écouter. Il a promis qu’à son retour, il ferait égorger toutes les vieilles personnes chenues, et que même un bébé ayant les cheveux blancs ne serait pas épargné. Un homme l’a défié et lui a dit qu’il sait qu’il va partir mais ne sait pas s’il va retourner. Modibo a dit ça en françai,s et en bamanan. Le silence régnait sur la foule. Et Modibo n’est pas retourné, car il a été arrêté et déchu du pouvoir. Quand on a appris la nouvelle, on a dansé, chanté. Nous criions : A bas Modibo ! Vive Moussa ! Raconte ça où tu veux et n’oublie pas d’ajouter que c’est moi, la vieille femme bozo, qui te l’ait dit. », m’a-t-elle raconté sur un ton on ne peut plus grave.

Le problème est que c’est là une histoire qui relève plus de l’anecdote que de la vérité. Ce n’était pas la première fois que j’en entendais parler. Mais elle est d’une authenticité douteuse.

Après  plusieurs heures de marche sur les entendues de sable, je suis arrivé à Wo, en compagnie de ma grand-mère et de ma cousine Nènè.
Nous sommes vendredi. Un grand vent de sable se lève et débouche sur une pluie qui n’a pas duré. Une amie de ma grand-mère m’a demandé s’il pleuvait à Bamako. J’ai répondu par l’affirmative.

« Cela fait longtemps qu’il n’a pas plu. Les récoltes vont mal. Il n’y a même plus de nourriture, les enfants se promènent de famille en famille pour trouver de quoi se mettre sous la dent. », a-t-elle dit.

Un jeune du village, venu me saluer, me tint un tout autre discours :

« Il pleut moins parce que le sang a trop coulé au Nord. Surtout avec la guerre… »

Boubacar Sangaré, De retour de Niafounké (Tombouctou)

Mali : De Dioncounda Traoré à I.B.K, quelle leçon tirer ?

IBK, le nouveau président. Photo: Maliweb

IBK, le nouveau président. Photo: Maliweb

Ça y est, après l’investiture du nouveau président Ibrahim Boubacar Keïta, les commandes du pouvoir ont changé de main au Mali. Sa victoire au second tour du scrutin présidentiel, avec7 7,61% des voix, lui assure d’être le locataire du logement de Koulouba. En effet, dès que le chemin des élections a été débarrassé des potentiels obstacles, les Maliens ont réaffirmé au monde leur volonté d’enjamber l’incommodité dans laquelle les a plongés deux principaux évènements dramatiques que sont le coup d’État du 22 mars et la rébellion armée targui, sur lesquels se sont greffés d’autres plongeant ainsi le Mali dans une impasse.

Le Mali revient de loin, très loin. Coup d’État militaire, démission du président Touré, Contrecoup d’Etat, massacre d’Aguel Hoc, accord cadre, agression du président Dioncounda Traoré, Démission forcée du premier ministre Cheikh Modibo Diarra, arrestations d’hommes politiques, violences et menaces de mort contre les journalistes, guerre contre les terro-djihadistes d’AQMI, du MUJAO et d’ANSARDINE, négociations à Ouagadougou…, et pour finir les élections.
Il y a une année de cela, c’était un pays où on avait perdu la tramontane. Il y a seulement quelques mois, rien n’était encore réglé. Le temps était au pessimisme. Le meilleur comme le pire restait possible au Mali et au Maliens. Certains avaient cessé d’espérer. On craignait. On promettait le pire, le sang. La vie n’était vraiment pas de sel. Un pays à majorité pauvre, où on vit avec moins de 2 dollars par jour, frappé par une crise sécuritaire et institutionnelle. Nombre de partenaires avaient aussi fermé les vannes de leurs aides financières.

La crise s’est jeté sur l’économie comme la pauvreté sur le monde. Le PIB a connu un recul de 1,2%, moins fort que prévu. Les secteurs secondaire (20% de chute de son activité), tertiaire (-10% pour le commerce, –10% pour les services financiers, de même que pour que pour les services marchands, des activités comme l’hôtellerie et le transport aérien ont connu des baisses de 30%) étaient aussi loin d’être tirés d’affaire.

On comprend aisément que tous les Maliens ont payé le prix de la stabilité que l’on connait actuellement. Ils ont souffert et ont accepté de souffrir. Ils se sont dit que beaucoup de choses ont évolué ailleurs, dans d’autres pays, et que cela ne reste pas impossible au Mali et aux Maliens. Les évènements cités au début de ce texte sont désormais derrière. Mais ils s’imposeront en permanence à l’attention des Maliens et sonneront comme des avertissements, car, après tout, ils sont le résultat d’une somme d’erreurs et d’incompétences commises à un moment donné dans la vie de ce pays.

Les Maliens ont appris. Sur eux-mêmes et sur leur pays. Ils ne savaient rien de rien. Ils ont toujours été les spectateurs de la vie politique de leur pays. C’est pourquoi, lors des élections, ils ont prouvé qu’ils veulent se dégager de ce rôle peu honorable.

Boubacar Sangaré