dans L'etudiant malien

Journal d’un futur rebelle

« Tant que le futur rebelle ne se rebelle pas contre la mort, tant qu’il se lève de manière censée contre ce qui le dérange et ce qui l’oppresse, sans imposer ses idées rebelles, ce futur rebelle a de beaux jours devant lui et surtout du boulot. Parce que refuser ce que tout le monde accepte peut parfois être fatigant.
J’ai aimé ce journal, jour après jour, où se mêlent les élections, la jeunesse malienne, le ramadan et surtout tes émotions.» – Limoune (blogueuse, Tunisie)

« Bravo, encore une fois.
Un vrai journal!
J’y retrouve le fil des pensées des « jeunes Maliens » quand ils se laissent aller à la confidence, à force de déception à trouver un emploi. » – Françoise Wasservogel (Journaliste)

 

Modibo Keita, photo: afribone.com

Modibo Keita, photo: afribone.com

Mercredi — Le soleil qui s’extirpe des nuages présage une journée sans chaleur. Ces derniers temps, il m’est toujours difficile de m’arracher de mon lit, tant pis si les rayons que darde le soleil levant commencent à pénétrer dans ma chambre par un coin de la fenêtre. La perspective de se lever sans avoir rien à faire constitue pour moi un doping dans le sommeil. Surtout en ce mois de Ramadan, où les visages, les esprits, l’habillement, sont « ramadanesques ». Aller à la rédaction aussi ne me tente pas. Rien à y faire, à part dormir la tête sur le bureau, regarder un film ou kiffer quelques musiques de rappeurs, souvent en mal de célébrité, qui barètent à qui veut l’entendre que le pays s’est englué dans un désastre.

Cela fait deux jours que le pays attend les résultats de la présidentielle qu’il vient de tenir le dimanche dernier. Tout le monde, les étrangers compris, s’accorde à dire que l’élection a réussi. Les Maliens, en proie à l’engouement, au désespoir et à l’envie du changement, sont sortis massivement pour voter. On voulait voter. On voulait voter… le changement. Le taux de participation qui a été annoncé est un record : 53,5 %. Mais les craintes demeurent. On pense avec pessimisme aux promesses de campagne, à ce principe qui consiste, chez nous, à gouverner dans son propre intérêt et non celui du peuple, à faire en sorte de primer la force sur le droit, la justice sur l’injustice. Quand est-ce que la vérité aura raison du mensonge dans ce pays? Moi, j’ai 22 ans. Le pessimisme respire dans mes propos, dans mon regard. Pour moi, aujourd’hui et demain, ce sera du kif !

Jeudi — Nulle part où aller. Je regarde à travers les grilles de ma fenêtre ouverte la pluie tomber. Une pluie matinale, qui doit avoir déjà mouillé plus d’un. Il fait un temps à ne pas mettre le nez dehors. Un temps de chien. N’eût été le Ramadan, des amis auraient pensé à venir chez moi pour poser le thé, engager des discussions byzantines, parler de cette nana sympathique rencontrée quelque part en ville. Jeunesse malienne, qu’es- tu devenue ? Un paquet d’incompétents, de médiocres et d’inconscients patentés.

Dans ce pays, la jeunesse a été sacrifiée sur l’autel des intérêts personnels. Elle n’a rien à voir avec cette jeunesse du temps de Modibo Keïta, le premier président. Entendons-nous bien, je ne vais pas me mettre à dire de Modibo ce que tout le monde sait de lui : un homme intègre, attaché aux valeurs culturelles de son pays, toujours prêt à défendre ses convictions, politiques, s’entend, et patriote. Oui, entre le Mali des années 60 et celui d’aujourd’hui, il y a bien un fossé. Beaucoup de générations ont passé. Mais ce qui est saisissant dans les écrits sur cette période, c’est que le Mali était un peuple uni pour une cause commune : l’édification d’une société socialiste qui, malheureusement, s’est soldée par un échec. Mais c’était un peuple uni avant tout. Témoin le sabordage du Parti Progressiste Soudanais (P.P.S) de Fily Dabo Sissoko, qui était avec l’Union Soudanaise-RDA, les partis qui se partageaient l’électorat.

« Lors des dernières élections législatives de 1959, l’Union Soudanaise détenait la majorité des voix avec environ 75% tandis que le Parti Progressiste se contentait de 25% environ. En fait, les deux formations politiques différaient sensiblement sur leur attitude à l’égard de la puissance coloniale ; si l’Union Soudanaise n’a jamais fait mystère de sa volonté de lutter contre la colonisation, le Parti progressiste Soudanais paraissait plus « compréhensif » à l’égard de l’autorité coloniale que sa modération rassurait », écrit Moussa Konaté dans son essai « Mali, ils ont assassiné l’espoir ».

Bien entendu, il faut considérer l’effacement du P.S.P comme une bourde de la part de son leader, Fily Dabo Sissoko, qui avait été nommé conseiller technique au Ministère de l’Education, et c’est ainsi que les militants ont rejoint les rangs de l’Union Soudanaise-RDA, devenue de fait le parti unique.

Ne réécrivons pas l’histoire et revenons à la jeunesse, car c’est elle qui m’intéresse. La jeunesse de cette époque, fortement nourrie de la doctrine marxiste-léniniste, conformément à l’orientation socialiste du régime de Modibo, savait ce qu’elle voulait, n’était pas aussi déconnectée des réalités culturelles voire politiques que cette jeunesse du Mali du 21e siècle qui ne jure que par la connexion WIFI, surfe sur Internet et s’abreuve de clips des rappeurs américains, français, qui le saturent d’images et de paroles ne le concernant pas.

En lisant qu’en 60, par respect à l’égard des traditions maliennes, la mini-jupe était interdite dans les rues de Bamako, un fou rire s’est emparé de moi ; et après la déposition du régime de Modibo, elle avait envahi les rues avant d’être encore interdite par le Comité Militaire de Libération Nationale (CMLN), dirigé par Moussa Traore. C’est à croire que si Dieu devrait offrir à Modibo de vivre une seconde vie, parmi nous, il refuserait. Il refuserait de croiser le regard de cette jeune fille, étudiante, qui marche les fesses tout boudinées dans le pantalon, esquisse une démarche lascive, se maquille à pleurer, alors qu’elle n’a rien dans la caboche. Il refuserait de regarder ces jeune hommes qui, ne supportant pas leur pantalon, les laissent descendre jusqu’en bas des fesses, portent des boucles d’oreilles, insultent père et mère et bravent l’enseignant qu’ils considèrent comme un pauvre type. C’est une jeunesse qui n’a plus de repères, n’a aucun respect pour l’âge, pour les parents, et pour qui le modèle à suivre est l’Autre, l’Occident, le babtou. Et pour lui plaire, il est prêt à vendre père et mère, à mettre le feu à ses propres valeurs morales et culturelles.

Moussa Traoré (photo credit: Maliweb)

Moussa Traoré (photo credit: Maliweb)

Je suis vraiment zaraf. Contre moi. Contre tout le monde. Je n’ai toujours pas changé d’avis, le monde pour moi n’est qu’un mensonge qui se fait vérité. Balzac n’avait pas tout à fait tort lorsqu’il disait, dans Le père Goriot, que le monde est « une réunion de dupes et de fripons ».

Pourquoi ceux qui sont riches à mort sont les mêmes qui volent, dilapident les fonds publics ? Pourquoi le monde connait actuellement un règne des potentats représentés par des puissances mondiales, qui prennent leur désir pour des réalités propres à tous ?

Mais, tout ce qui est debout finira par tomber. Tout ce qui est grand deviendra un jour petit. Tout comme toute vie est un jour appelée à ne plus vivre. Et Wangrin dit tout : « Tout soleil connaitra un coucher… »

Je jette un coup d’œil à ma table et me rends compte que la liste des livres à lire est longue : Négritude et Négrologues de Stanislas Adotevi, La vie et demi de Soni Labou Tansi, Tribaliques de Henri Lopes, Le viol de l’imaginaire de Aminata Dramane Traoré

Vendredi — Jour de prières. Le seul jour où les mosquées se remplissent dans un pays à majorité musulmane. Paradoxe. On est musulman, mais dans le même temps, un habitué du bar qui jouxte le restaurant du quartier, un irrécupérable coureur de jupons. Malgré les prêches, on n’est pas encore sérieux avec les cinq prières du jour. Ici, être musulman, c’est croire en Dieu, distribuer des salamalecs à son passage. Mais, il est clair que personne n’a attendu les méchants barbus d’AQMI, du MUJAO ou d’ANSARDINE pour prier, faire le Ramadan.

Les attentions sont fixées sur la politique. Les résultats du premier tour de la présidentielle sont attendus aujourd’hui. Hier, alors que tout le monde les attendait, le Ministère de l’Administration territoriale a posé un lapin. Dans ces derniers jours, à Bamako, la tension avait commencé à monter. Surtout dans les moments qui ont suivi la proclamation des résultats partiels. Proclamation au cours de laquelle le ministre, Mousssa Sinko Coulibaly, s’est aventuré sur le terrain des commentaires en pariant sur l’improbabilité d’un second tour, et du même coup a ajouté de l’eau au moulin du camp des « soumistes », qui a réclamé sa démission en l’accusant d’avoir fait « un hold-up électoral », d’avoir dit des propos qui ne sont pas « proches de la vérité »

Aujourd’hui, les esprits sont relativement calmes. Les résultats ont donné Ibrahim Boubacar Keïta, 63 ans, vainqueur avec 39,24% des voix. On se rappelle qu’il avait été donné favori dans les sondages. Soumaïla Cissé vient en deuxième position avec 19,44% des voix, suivi de Dramane Dembélé de l’Allliance pour la démocratie au Mali-PASJ, la plus grande formation politique du pays, qui a engrangé 9,59%. On peut donc dire qu’il n’y a pas eu de surprises dans ce premier tour. Voici quelques enseignements à tirer à propos de ce scrutin : Avec un taux de participation de 51,54%, les maliens ont été au rendez-vous de ce rendez-vous électoral du 28 juillet dernier. C’est bien plus que les scrutins précédents et ce que les observateurs, internationaux en tête, craignaient et ont démenti les cassandres qui avaient promis le sang à la proclamation des résultats. Bien sur, c’est mal connaitre les Maliens, qui, repartis entre diverses ethnies parlant plusieurs langues, vivent dans la cohésion sans les clashs si récurrents en d’autres points d’Afrique.

Mercredi 15 Août

Il était 21 heures. J’ai reçu d’un camarade étudiant le message qui suit : « je viens d’apprendre une nouvelle triste : le décès du professeur M. Danthioko » « Que la terre lui soit légère ! », a été ma réponse. M. Danthioko a été notre professeur de Grammaire en Première année Lettres modernes. De lui, je ne puis dire beaucoup de choses à part que c’était un homme qui avait le sérieux chevillé au corps, se refusait de souffrir des mesquineries et autres saloperies dont les étudiants savent si bien se rendre coupables. De taille moyenne et droit dans son maintien, il avait un ventre proéminent qu’il aimait à mignoter. En français, il s’y connaissait et ne se privait pas, lui aussi, de nous faire des remontrances destinées à pointer notre misère intellectuelle, ne faisait pas mystère de sa crainte quant à notre avenir dans un monde pris en otage par les guerres d’idées, où le vrai coudoie le feint. De tous nos profs, il était l’un de ceux qui éveillaient notre fascination, et parvenait sans grand mal à nous faire assimiler les cours. Nous ne le détestions pas. Pour tout dire, c’était un homme qui avait forcé notre respect, notre admiration voire notre attention surtout pendant ses heures de cours. Ah, la mort ! Cette mort rotative. Si elle ne tape pas à ta porte, c’est à celle d’une autre personne qu’elle tape, entre sans être invitée. Que cette mort se garde d’oublier qu’elle mourra un jour.
Mais, en attendant, elle frappe. Elle frappe tous les jours. Et aujourd’hui encore, elle vient de frapper. Fort. D’ailleurs, personne ne l’aime, pas plus qu’on aime en parler.

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Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).
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  1. J’ai beaucoup apprécié le contenu, le style. Ta description de l’ennui teinté d’amertume au début est vraiment réussie. De plus, je ne peux que relever la référence à mon ouvrage préféré de Balzac, un auteur qui a produit des ouvrages aux problématiques encore si actuels. Cependant, ce texte a un goût d’inachevé… A quand la suite ? D’ailleurs, y en aura t-il une ?