Littérature : Mariama Bâ, un autre passant…considérable

Mariama Bâ. Photo: African Suuces

Mariama Bâ. Photo: African Suuces

Peut-on aujourd’hui égrener le nom des grandes plumes de la littérature africaine contemporaine sans considérer Mariama Bâ, qui, avec son premier roman « Une si longue lettre », s’est manifestée comme une icône aussi bien en littérature qu’en militantisme ? Difficile de répondre autrement que par la négative, tant il reste évident que cet écrivain immense n’a pas manqué de laisser des traces dans les cœurs et dans les esprits.

Dans le deuxième numéro de La Revue Littéraire du Monde Noir, publié en mai-juin-juillet 2012, en hommage à Léon Gontran Damas, Boniface Mongo Mboussa écrivait en titre : «…Léon Gontran Damas, le passant considérable ». Dans une allocution prononcée à l’hôtel de ville de Fort-de-France en 1978, rapporte t-il, Césaire disait à propos de Damas :

« De Rimbaud, Mallarmé disait :’’passant considérable’’. De Léon Gontran Damas, je dirais un peu la même chose. .. »

 

Qu’on me permette de dire moi aussi la même chose de Mariama Bâ, car elle est présentée comme la première romancière africaine ayant parlé de la place faite aux femmes dans la société africaine. Et cela, à une époque où une femme qui écrivait valait son pesant d’or. A travers elle, on comprend que partout en Afrique, y compris au Sénégal mais pas seulement au Sénégal, la vie de la femme n’avait vraiment pas de sel : polygamie, ingratitude des hommes, exploitation des femmes…

 

Le 17 août 1981-il y a donc 32 ans de cela- Marima Bâ s’en est allée, atteinte d’un mal pernicieux (un cancer) qui ne devait pas l’épargner, en laissant derrière elle deux romans majeurs qui continuent de tenir en haleine étudiants, chercheurs et toute personne férue de littérature africaine. Ceux qui ont salué « Une si longue lettre » ont dû être à la peine le 17 août 1981, jour où elle est partie. Car Mariama Bâ, disons-le sans hésitation, n’écrivait pas pour bavarder mais pour dire ce qui épanouit et nourrit, intellectuellement, s’entend.

 

Son premier roman « Une si longue lettre », qui a reçu le prix Noma en 1980 et a été traduit en plusieurs langues, reflète avant tout les réalités d’une génération, la sienne. Dans ce roman, elle livre un témoignage sur le comportement masculin, le rôle de la famille, la prise de la religion islamique sur la vie du couple… C’est la place même de la femme dans la société sénégalaise en particulier, et africaine en général, qui est mise en exergue. Et lorsque Mariama Bâ s’engage dans la voie de la lutte pour les droits des femmes, par l’artifice de mouvements féministes, elle ne fait que joindre la parole à l’acte.

« Pour elle, se battre pour le droit des femmes n’était pas un combat contre l’homme, mais avec l’homme dans un esprit de complémentarité. C’était une femme de consensus, de compromis, elle était aussi bien dans son rôle de femme, de mère que de femme active/moderne. », disait sa fille, Aminata Diop, il y a deux ans de cela à APS.

 

C’est une vieille vérité, les idées ont la vie dure, c’est pourquoi on parle encore de Platon, Socrate, Marx, Engels, Benjamin Franklin, plus que du but de Messi ou de Ronaldo du dimanche dernier. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’on parle encore de cette enseignante, fille de ministre. Enseignante, elle était, un métier très prenant aussi quand on y accorde de l’importance. Son second roman « Un chant écarlate », publié en 1981 à titre posthume, n’a pas démenti les talents littéraires qui ont éclaté aux yeux des lecteurs au fil des pages dans le premier roman. C’est un livre fort. En guise de préface intitulée « In Memoriam », l’éditeur, Les Nouvelles Editions Africaines, écrit à propos du livre :

« On retrouve dans ‘’Un chant écarlate’’, la Croisée mobilisée contre les injustices sociales, ajoutant ici un plaidoyer pour des valeurs d’identité dont les aspects négatifs, cependant, ne lui échappaient pas.
« C’est sans doute l’histoire d’un amour, mais, au-delà, investigué avec une sensibilité qui n’enlève rien à l’intelligence, un aspect de la tragédie de l’aventure humaine, où l’amour ne triomphe pas toujours des préjugés et incompréhensions qui font partie de l’héritage culturel que chacun de nous porte comme une richesse ou un fardeau. »

Mais, qu’on se le dise, c’est un roman dont on parle peu et qui reste inconnu à beaucoup de personnes dans la jeune génération. Le modeste étudiant que je suis a payé les deux livres au hasard d’une course en ville, chez un ami libraire, et a été peiné après avoir fermé « Un Chant écarlate »

Ousmane Guèye est un élève studieux. Son père, Djibril Guèye, a fait des études coraniques et a été au nombre des tirailleurs recrutés massivement pour la guerre. Déçu par l’indifférence que lui témoignait Ouleymatou, une camarde de classe qui lui dit quelque chose, Ousmane renonce à aimer. Mais arrive Mireille de La Vallée, la fille d’un diplomate français des services de la primature, avec laquelle il réussit au baccalauréat. Ousmane s’énamoure de Mireille. Après qu’il eut repoussé la bourse que lui ont proposée les services du ministère de l’Education nationale et de la Culture, il entre à la Faculté des lettres et des sciences où Mireille a aussi décidé de poursuivre ses études. Mireille et Ousmane vivaient leur amour tranquillement jusqu’au jour où la photo d’Ousmane qui s’est égarée a été récupérée par Jean de La Vallée qui n’a pas tardé à manifester son hostilité vis-à-vis de cette relation qu’il juge contre nature. Et Mireille défie son père, se dresse contre « des vérités inculquées » :

« A moi le Nègre sauvage, au sourire ‘’banania’’. A moi le Nègre idiot hermétique au savoir. A moi, le Nègre aux yeux ronds dans un visage de cire. Tu te crois supérieur parce que tu es blanc. Mais gratte ta peau. Tu verras le même sang rouge gicler, signe de ta ressemblance avec tous les hommes de la terre. Ton cœur n’est pas à droite. Il est à gauche, papa, comme le cœur de tout humain… »(p.44)

Jean de la Vallée rapatrie sa fille vers la France pour l’éloigner de Ousmane. De Paris, Mireille envoie une lettre dans laquelle elle demande l’avis de Ousmane sur la finalité de leur relation. Ousmane se retrouve alors dans une situation cornélienne :

« D’un côté, mon cœur épris d’une Blanche…de l’autre, ‘’ma société’’ »
A voir cette lutte de Mireille pour épouser Ousmane, à voir Ousmane entretenir une amante avec laquelle il aura même un enfant, à voir Mireille rongée par le sentiment d’être trahie, se débattant « dans la toile d’araignée de l’angoisse », « étranglée dans des tunnels de peurs et d’humiliation », il y a vraiment de quoi être peiné. Et surtout la tragédie sur laquelle tout cela débouche : Mireille tue son enfant Gorgui et tente de faire la peau à Ousmane aussi. Quel renversement de situation ! Mireille a rompu avec sa famille et n’est pas parvenue à s’intégrer dans un nouvel environnement. Mais Djibril Guèye, le père de Ousmane, dit tout : « Quand on abandonne son tertre, tout tertre où l’on se hisse croule ».
Boubacar Sangaré

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Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).
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6 réflexions sur “Littérature : Mariama Bâ, un autre passant…considérable

  1. Personne ne meurt jamais quand son œuvre perdure dans les esprits. C’est le cas de cette romancière, dont ses écrits traverseront encore des générations. Je ne connais pas l’auteure, mais la description que tu fais d’elle me donne tout carrément une idée flatteuse de sa grande personne. J’aimerais bien lire un jour un de ces titres que tu as mentionnés dans le billet.

  2. Merci pour cette découverte. Je cours chez le libraire de mon coin! Depuis le temps que j’entends Parker d’elle, je ne savais pas vraiment qui elle était. Voilà une erreur qui est rectifié!

  3. Oui, Mariama Bâ! c’est une grande plume que j’ai admiré lorsque j’ai étudié son œuvre « Une si longue lettre » pendant mes années collège. Ma fierté envers elle a été plus grande, lorsque j’ai découverts, le 7 avril 2013, à Gorée au Sénégal, son établissement scolaire. Merci SANKISS de nous avoir fait revivre cette grande Dame de la littérature Africaine.

  4. Mohamed dit :

    La qualité de l’écriture. J’ai lu et apprécier une si longue lettre, j’ai le livre. Après cette lecture et l’histoire à rebondissements dOusman et Mireille je cours chercher un chant écarlate.

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