Centraf rique : Le passage par Hobbes

Des combattants de la Selakaphoto: AFP/PACOME PABANDJI

Des combattants de la Selaka
photo: AFP/PACOME PABANDJI

La Centrafrique se décide à Bangui mais se vit aujourd’hui ailleurs, dans des villages abandonnés à la discrétion d’une bande de frappe de l’ex-Seleka.

 

C’était prévisible ! En Centrafrique, tous ou presque étaient convaincus qu’il était difficile de passer de Bozizé à Djotodja « sans passer par Hobbes », c’est-à-dire un « Etat de nature » où l’homme est un loup pour l’homme, comme c’est le cas aujourd’hui à Bossangoa, Bouca, Bangassou…

Relevons d’ores et déjà qu’il n’est pas aisé de s’exprimer à propos de la Centrafrique. Surtout que chaque jour, par l’artifice d’internet, des blogs, des centrafricains tout comme des journalistes étrangers sur place, rendent compte du développement d’une crise qui n’a pas encore dit son nom mais qui semble avoir dépassé la cote d’alerte. Guerre civile, confessionnelle-larvée ? Ce qui est sûr, c’est que tous les risques pour y parvenir sont réunis avec surtout la chape de violence qu’une bande de frappe incontrôlée de la galaxie Seleka font subir à des pauvres et paisibles populations aux abois. Encore plus grave, c’est qu’un glissement vers un conflit confessionnel – entre chrétiens et musulmans- semble en train de s’opérer. Résultat, plus de 3 000 centrafricains se sont réfugies dans la province d’Equateur, en RDC ; des populations cherchent à se mettre à l’abri des atrocités, se cachent dans la brousse comme si nous étions encore au stade primitif, ou se réfugient dans la capitale Bangui.

Mais ce qui humilie et choque, c’est que la Communauté Économique et Monétaire des Etats de l’Afrique Centrale (CEMAC) et l’union Africaine, ont encore une fois montré qu’elles ne sont que des modèles d’impuissance du fait de leur incapacité à apporter une solution tranchante à cette crise qui a fini de mettre sens dessus dessous ce pays du continent. Dans un article intitulé « La solution ne viendra pas d’eux… », le blogueur Johnny V. Bissankou ne fait pas dans le détail et dit à qui veut l’entendre de ne pas attendre grand-chose de la CEMAC dans cette crise. Et pour ceux et celles qui ont besoin d’une autre définition de la cemac, il écrit que c’est

« une communauté divisée, faible à tous les niveaux, dirigés par des présidents qui sont tous ou presque arrivés au pouvoir dans leur pays à la faveur d’un coup d’Etat et qui gagnent par l’opération du Saint Esprit toutes les élections présidentielles qu’ils organisent ».

 

Comment expliquer que cinq sommets après le renversement de Bozizé, on en soit toujours à une espèce de stase, à assister à une cavalcade de discours de la part des dirigeants de cette communauté (voire de l’Union Africaine), qui semblent ne pas avoir compris qu’il est temps de passer de « la parole vide » à « la parole pleine » ? Impénitence ? En tous les cas, ça y ressemble.

« Quand l’Etat est fort, il nous écrase ; s’il est faible, nous périssons », cette phrase de Paul Valery, qui a valu des heures de débats en terminale avec notre professeur de philosophie, vient à l’esprit à propos de l’état actuel de la Centrafrique. Dans ce pays, l’Etat est faible et des Centrafricains sont en train de périr dans une scandaleuse indifférence quasi générale. Les médias internationaux, qui ne passaient pas une seule heure sans parler de la RCA, pressés –qui sait ?- de voir Bozizé déchu, ont aujourd’hui détourné les yeux au moment même où le nec plus ultra de la crise sécuritaire et humanitaire a été atteint. Le président autoproclamé, Michel Diotodia, et son premier ministre Nicolas Tiangaye, ce brillant avocat qui, faut-il le rappeler, a défendu en 1986-1987 jean-Bedel Bokassa lors du procès de ce dernier, donnent la pénible impression de ne rien contrôler dans le pays et d’assister impuissants au calvaire des populations.

Le plus grave reste la démission des élites politiques et intellectuelles qui, à force de rivaliser de prises de position dans la guerre de place, ont fini par signer un pacte implicite avec Diotodia …et sa clique dont une partie se complait aujourd’hui à faire « descendre une couronne d’enfer sur la tête » des populations de certains villages. Et tout cela à la faveur de l’impuissance des forces de la MISCA et de la FOMAC qui sont bien en peine de les désarmer.

Et le grand perdant s’appelle le peuple centrafricain qui est en train de payer un lourd tribut à ce qui ressemble désormais à un imbroglio. Mais « les régimes vivent, s’usent et meurent », écrit Malika Mokkedem dans L’interdite. Le peuple, lui demeure et n’a jamais été vaincu par personne. La Centrafrique va se relever, le peuple centrafricain subsistera et aura raison- j’espère que ce sera dans l’immédiat – de cette situation qui n’arrange rien ni personne.

Boubacar Sangaré

Monologue d’un amant heureux

Non, non, tu ne peux pas savoir tout ce que j’ai subi pour avoir Maïmouna. J’étais dingue d’elle, sans te mentir. Mais Maï (diminutif branché de Maïmouna) est une dure. Elle n’a rien à voir avec ces filles faciles qui acceptent de vous suivre pour un oui, pour un non. Chaque jour, à la recréation, je venais pour la rencontrer, la draguer. On se saluait, échangeait. J’essayais de lui bafouiller mon amour, mais c’était le moment pour elle de me plaquer comme un chien encombrant. Elle disait qu’elle me considère comme un ami et non un petit ami. Parfois, elle me regardait comme on regarde une merde sous sa semelle.

Et un souvenir s’impose toujours à moi quand je la vois. Un jour, à la recréation, je l’ai appelée ; elle est venue. On parlait, souriait. Elle a une bonne tapette. J’étais décontracté et je me disais : je suis à deux doigts de gagner. C’est à ce moment-là que son petit ami, que je venais de découvrir, est venu ; il l’a saisie par la hanche comme pour se moquer de moi, et l’a entrainée loin. Elle s’est laissé faire. J’ai perdu la tramontane, les yeux obscurcis par la colère. Je me sentais comme un grain de sel jeté dans un fleuve. Ses amies et les amis de son petit ami ont éclaté de rire, cela me choquait davantage. Mais j’ai préféré ravaler ma fierté, déposer mes armes de jeune homme bagarreur au pied de l’amour. L’amour que j’avais pour Maï.

C’est une vérité aussi amère que le jus de citron dans l’œil : quand on aime, on est aussi aveugle que sourd. Un homme amoureux, c’est comme, au foot, un attaquant qui a la balle au pied et ne voit que le gardien dans le but adverse. Tous ceux qui expriment leur désapprobation sont exclus de ta considération. Pour toi, ils prêchent dans le désert. Personne n’existe en ce moment, hormis toi et elle. Et si ton ex râle, tu lui jettes à la face :

 « Le chien aboie, la caravane passe. »

Ça t’étonne, hein ? Tu te dis que ce n’est pas la même Maï qui a honte de te fixer dans les yeux pour  parler. C’est bien d’elle qu’il s’agit. Il y a même pire que  tout ça. Des fois, elle me disait de venir à 14 heures l’attendre. Je venais, et elle n’était là qu’à 16 heures. Dès qu’on commencait à parler, elle disait que l’heure était venue de rentrer. Elle s’en allait, filait à l’anglaise. Je m’en retournais à la maison, le cœur meurtri, et après, je partais m’entrainer. Me confier à qui ? Je n’avais personne à qui confier ma peine d’avoir à souffrir pour une fille ! Amour rime aussi avec secret, ça tu ne le sais pas. Je passais la nuit éveillé, à penser à Maï et à la compétition qui m’opposait à son petit ami, Mohamed. Pour la rencontrer à l’école, je ne me faisais plus accompagner par un ami : tous m’ont dit qu’ils ne pouvaient plus supporter les humiliations de Maï.

Mais moi je gardais la tête froide. De quoi tu ris ? Je suis au sérieux. Qui, si ce n’est moi, peut encore se regarder dans la glace après qu’une fille lui eut dit qu’elle le détestait au plus haut point, et qu’elle ne voulait plus le voir ? J’ai résisté malgré tout. A un moment donné, faute de savoir quoi faire, je me consolais en disant que demain, quand j’aurais gagné l’amour de Maï, il ne resterait dans mon esprit rien de toute cette souffrance. Et puis, après tout, j’ai lu dans Voltaïque de Sembène Ousmane :

« On se dégoûte du désagréable ; l’agréable rend entreprenant. »

Arrête de rire, Boubacar, sinon je ne vais plus rien te dire ! Tu ne vas pas me dire que je faisais, prête-moi l’expression, de « l’aplaventrisme » (à plat ventre), au sens où l’entendait Sankara.

Aujourd’hui, tout cela est désormais derrière nous. Elle m’aime. Je l’aime. Nous nous aimons. Mais ces souvenirs pas très jolis sont toujours là. Et, pour moi, Milan Kundera a raison lorsqu’il écrit dans La Plaisanterie :

« Tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon)  sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés. »

Boubacar Sangaré

Françoise Wasservogel, journaliste : « Les Maliens sont déçus, ils espéraient que l’élection allait être un coup de baguette magique’’.

Françoise Wasservogel, Journaliste (photo: F. W)

Françoise Wasservogel, journaliste (photo : F. W)

Françoise Wasservogel est la correspondante en France de l’hebdomadaire malien Le Reporter, où elle tient une chronique intitulée  »L’œil du reporter ». Dans les lignes qui suivent, elle livre son point de vue sur les derniers évènements qui ont agité la ville de Kati, les manifestations à Gao, la médiatisation internationale du Mouvement national de libération de l’Azawad et les lourdes tâches qui attendent le président Ibrahim Boubacar Keïta.

 

Quels commentaires vous inspirent les derniers événements qui ont mis la ville de Kati au premier plan de l’actualité ?

Les informations qui nous arrivent sont contradictoires, nous n’avons aucun recul, il est donc difficile d’avancer une analyse argumentée. Cependant, il est clair que, depuis le 22 mars 2012, le mot Kati engendre les sentiments les plus forts chez beaucoup, surtout une rancoeur absolue à l’égard de ceux qui ont fait tomber le régime ATT, et qui sont accusés d’avoir favorisé l’occupation du Nord par des bandits de toutes sortes. Aujourd’hui, quelque 19 mois plus tard, alors que Sanogo a été promu général par Dioncounda, on ignore quelle influence il peut encore avoir à Koulouba. Les revendications et jalousies de ses collaborateurs semblent avoir entraîné des altercations sérieuses à Kati. Les arrestations présumées des uns et la découverte des corps des autres alimentent toutes sortes de commentaires et condamnations verbales, alors que seule l’Histoire pourra nous éclairer. Ce qui me semble évident, c’est que les Maliennes et Maliens, qui sont sortis en masse pour élire le président afin de relever le bateau Mali, sont déçus, ils espéraient que l’élection allait être un coup de baguette magique. Il faut du temps pour apaiser 21 mois de chaos. C’est à toutes et tous que revient aussi la charge de relever le pays qui souffre depuis plusieurs décennies, ne l’oublions pas.

A Gao, le jeudi dernier une manifestation s’est tenue contre les négociations avec les différents groupes rebelles. Sur des pancartes, on pouvait lire  » Oui à l’opération Serval mais non à la partialité de la France dans la crise du nord du Mali ». Alors, vous pensez comme ces manifestants qu’au nord du Mali, la France a une position floue ?

On a vu les photos de ces pancartes, lu des slogans sur plusieurs autres thèmes, la vie chère, les coupures d’électricité, etc., mais  le principal souci des populations au Nord est leur sécurité physique et alimentaire. Elles demandent que les forces maliennes et étrangères assurent leur sécurité, car elles redoutent le danger qui les guette.

Les populations s’interrogent sérieusement sur le comportement de beaucoup de policiers et militaires maliens qui, au lieu de veiller sur elles, continuent à les racketter pour tout et n’importe quoi, comme autrefois. Les gens sont fatigués, se sentent méprisés, humiliés, et se demandent pourquoi les autorités ne rétablissent pas l’état de droit, puisque chacun sait que c’est cette quête à l’enrichissement personnel qui a ouvert les portes aux différents groupes armés.

Les populations qui sont restées chez elles tout le long de l’occupation savent ce qu’elles ont vécu, qui a fait quoi, et quelle est l’attitude des différentes forces armées en poste dans leurs régions. Ces populations, principalement, les « jeunes de Gao » ont marché à plusieurs reprises, face aux coupeurs de mains d’abord, et malgré l’état d’urgence, ensuite. En janvier, ils ont accueilli les forces Serval comme leur sauveur. Ils s’interrogent effectivement sur l’attitude de la France à l’égard du MNLA puisque la situation à Kidal n’évolue guère. Cependant, il ne faut pas faire d’amalgame entre les « différents groupes rebelles », comme vous dites. La marche du 10 octobre, à Gao, a fait suite aux tirs d’obus revendiqués par le Mujao, le groupe qui a martyrisé la région pendant des mois. Je répète, ils sont sortis principalement pour demander qu’on assure leur sécurité et que l’Etat assume ses responsabilités. Ils ne comprennent pas comment certains membres du Mujao peuvent circuler en ville sans être inquiétés. Donc, oui, on peut se poser des questions sur l’attitude de la France vis-à-vis du MNLA, mais, au vu des dernières attaques sur Tombouctou et Gao, cela ne doit surtout pas occulter le danger terroriste qui persiste dans le Nord, et menace donc tout le Mali.

Selon vous, qu’est-ce qui explique qu’au fort de la crise malienne, le MNLA se faisait inviter à tout bout de champ sur les plateaux de télévisions françaises ? On se souvient que c’est via une chaîne française que le MNLA a proclamé l’indépendance de l’Azawad.

Vous touchez là une interrogation cruciale. La médiatisation internationale accordée au groupe indépendantiste nous ramène à l’Histoire qui lie le Mali et l’ancien colon. N’oublions pas que l’Histoire a commencé en 1885, à la Conférence de Berlin, car tout est une histoire de pillage des ressources. Après l’échec, en 1958, du projet français de création de l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS), qui ambitionnait de détacher des espaces territoriaux de l’Algérie, du Soudan français (le futur Mali), du Niger et du Tchad, des zones réputées riches en ressources minières au seul bénéfice de la puissance coloniale, le colon a ethnicisé les espaces afin de diviser pour mieux régner. L’image de « l’homme bleu » du désert a été créée, protégée par l’article de la Charte des Nations unies concernant le droit des peuples à l’autodétermination. Il ne faut donc, malheureusement, pas s’étonner que les médias internationaux aient offert et continuent d’offrir les plateaux à ces « hommes bleus » qui, consciemment ou pas, font le jeu de la mondialisation, exclusivement préoccupée par le profit au détriment des populations.

Mais est- ce que cela n’est pas aussi dû a une morosité diplomatique de la part du Mali, surtout de l’ambassade du Mali en France?

Les représentations diplomatiques ne sont que des antennes de leur gouvernement à l’étranger. Votre question interroge donc sur les desseins et alliances de ceux qui ont dirigé le pays pendant toute cette crise. La reprise des accords provisoires de Ouagadougou et l’accord final nous révèleront le dessous des cartes.

Etes vous d’accord avec le constat qui est que les médias occidentaux, français en tête, ont relégué aux oubliettes les Peuls, Songhaïs, Bozos, Dogons, qui, quoi qu’on dise, sont majoritaires au nord du Mali?

Cet « oubli » volontaire complète ce que je viens d’expliquer. Malgré les chiffres démographiques qui montrent que le Nord n’est pas différent de la mosaïque culturelle malienne en général, les médias continuent de soutenir les revendications d’un groupuscule qui ne représente que lui-même, qui n’est mandaté par aucune des autres communautés, largement majoritaires, et ce, malgré ce qu’ont pu affirmer les Maliens Tamachek, et les porte-parole des diverses populations maliennes : Peuls, Sonrhaïs, Bozos, Dogons etc.

Tout le monde s’accorde a dire que le président IBK a du pain sur la planche : réforme de l’armée, réconciliation nationale, lutte contre la corruption… Ne pensez- vous pas qu’on oublie un peu l’éducation qui, pourtant, apparaît comme le chantier le plus délicat ?

La tâche du président et de son gouvernement est vaste et immense. Vous citez vous même les chapitres principaux, et tout devra être mené de front. Mais, vous avez raison, la base de tout développement est l’alphabétisation et l’instruction obligatoires pour toutes et tous. C’est une politique à long terme, qui doit être menée d’une main de fer, mais, qui, encore une fois, est l’unique voie vers un développement du pays. Les bonnes mesures doivent être prises, et chaque famille doit en être le vecteur principal. Cela prendra certainement une vingtaine d’années, mais c’est la condition sine qua non, pour que le Mali nouveau voie le jour.

Par rapport à l’avenir du Mali, vous êtes pessimiste ou optimiste?

Je veux être optimiste, bien sûr. Mais il faut faire preuve de réalisme, et oser dire que l’avenir dépend de la volonté de tous les Maliens et Maliennes, de Koulouba au village le plus reculé, de tourner la page à la corruption, l’enrichissement illicite, et l’impunité qui ruinent l’avenir des enfants. C’est le chantier de chacune et chacun. Il faut relever les manches, construire des fondations saines au nouveau bâtiment malien, afin que chacun soit heureux d’y vivre et ne pense plus jamais à risquer sa vie vers l’enfer du mirage occidental.

Propos recueillis par Boubacar Sangaré

Lampedusa ou le tombeau des rêves

Les corps des immigrésPhoto: AFP

Les corps des immigrés
Photo : AFP

Plus 127 corps de femmes et d’enfants repêchés, 200 personnes disparues et 155 personnes sauvées, sur les 500 migrants qui étaient dans le bateau qui a fait naufrage, jeudi dernier, à presque 550 m de Lampedusa, cette île italienne de 600 habitants, plus proche de l’Afrique, et dont les habitants vivent essentiellement de la pêche et du tourisme. C’est un bilan meurtrier devant lequel la maire, Giusi Nicolini, n’a pu contenir ses larmes ; même le pape François a réitéré son soutien à ces migrants à qui, en juillet dernier, il avait confié :

« L’Église est avec vous dans votre quête d’une vie plus digne pour vous et vos familles ».

L’Italie a décrété un deuil national.

Mais il reste que l’île de Lampedusa est le tombeau des rêves d’une vie meilleure de ces migrants qui, la misère aux trousses, préfèrent tourner le dos à leur pays socialement, politiquement et économiquement en panne. Dans cette tragédie, on aura appris que les migrants sont Erythréens et Somaliens. Cela n’a rien d’étonnant pour qui sait que la Somalie est un pays menacé dans son existence, et dont on ne parle dans les médias, occidentaux surtout, que lorsque la famine y sévit comme un feu de brousse sous l’harmattan, ou quand les shebabs croisent le fer des forces de l’AMISOM.

L’Erythrée, ce pays de 6,2 millions d’habitants, devenu indépendant en 1993, et dirigé depuis par Issayas Afewerki, figure en bonne place au nombre des pays peu respectueux des libertés et des droits de l’homme : le parti unique ; une justice tout sauf indépendante ; une opposition en exil en Ethiopie, en Europe et aux Etats-Unis. C’est l’un des pays les plus pauvres du monde avec une économie fragile,  résultat des tensions avec ses voisins Ethiopiens et Djiboutiens.

Ce naufrage de Lampedusa est d’abord celui d’un continent- l’Afrique – dont les pays ne sont jamais parvenus à assurer à leurs populations des conditions de vie « sortables ». Ces populations qui sont excédées, auxquelles on fait miroiter les chances, fausses, d’une réussite dans une Europe qui les repousse comme on décline une offre. Une Europe qui veut se débarrasser d’eux, par tous les moyens, y compris en les laissant se noyer en mer. Dans une lettre adressée, il y a un an, aux Européens, alors que l’Europe venait de recevoir le prix Nobel de la paix, la maire de l’île de Lampedusa, Giusi Nicolini a estimé que c’est « un sujet de honte et de déshonneur ».

«Je suis de plus en plus convaincue que la politique d’immigration européenne considère ce bilan comme un moyen de modérer le flux migratoire, quand ce n’est pas un moyen de dissuasion. Mais si le voyage en bateau est pour ces personnes la seule façon d’espérer, je crois que leur mort en mer doit être pour l’Europe un sujet de honte et de déshonneur… », écrivait-elle.

Bien sûr, ce qu’a dit le président de la République, Georgio Napolitano, est à redire : à savoir que l’Italie se sent « seule » face à ce problème dans une Europe étouffée par une grave crise économique. Et il est allé jusqu’à demander le renforcement de la surveillance des côtes d’où partent « ces voyages de désespoir et de la mort. » Surveiller seulement les côtes suffira-t-il ?

Je ne pense pas. Surtout lorsqu’on sait que ce n’est pas aujourd’hui, en 2013, que les jeunes Africains ont commencé à monter au casse-pipe pour rallier l’Europe. Hier, en 2003, l’Espagne était une destination prisée pour ces immigrés clandestins, Africains majoritairement, qui tentaient de passer le détroit de Gibraltar (entre le Maroc et l’Espagne) au péril de leur vie. Et, encore plus important, parmi ces immigrés 10 % étaient des femmes, qui arrivaient en Espagne enceintes, ce qui facilitait d’ailleurs leur régularisation (la loi espagnole sur l’émigration clandestine prévoyait la régularisation des personnes les plus vulnérables, dont les femmes enceintes ou avec enfants). Ainsi, en mai 2004, dans un reportage intitulé « Gibraltar : détroit de détresse », une jeune femme de 21 ans, Cherish, ayant fui la guerre civile qui avait embrasé le Liberia, confiait au magazine « Elle » :

« La traversée a été terrible. Nous étions plus de cinquante sur un bateau de six mètres (…) Des gens vomissaient (…) J’ai vu trois personnes se noyer. Elles étaient tout près du bord et ne savaient pas nager. On n’a rien pu faire pour elles. C’est grâce à Dieu que je suis là (Espagne). »

Mais, on sait que depuis 2001, l’Espagne avait renforcé son système de surveillance du détroit sous la pression sécuritaire de l’Europe. Ce qui n’a dissuadé ni les passeurs ni les candidats à cette immigration clandestine.

Pour faire court, il faut dire que l’Europe et le monde entier n’assisteront plus à une tragédie de cette sorte le jour où la Mondialisation sera une réalité !

Boubacar Sangaré

Législatives au Mali : connaissez-vous Karim Keïta, le fils du président I.B.K ?

La photo de profil du compte twitter de Karim Keita

La photo de profil du compte twitter de Karim Keita

La participation possible à la course pour la députation de Karim Keïta provoque un ramdam médiatique au Mali. Le fils du président IBK a rendu publique son ambition de défendre les couleurs du RPM (Rassemblement pour le Mali) dans la commune II du district de Bamako en novembre prochain.  L’Afrique est habituée aux carrières de « fils de », souvent illégitimes. Je me propose, dans ce billet, de revenir sur ce que l’on sait de Karim Keïta et sur certaines des réactions que suscite cette histoire.

« Je suis un citoyen malien, j’ai des ambitions pour mon pays et j’ai envie de commencer par un mandat électif. Je ne veux pas être nommé par une décision de ministre ou par un décret présidentiel. J’ai envie d’être élu d’abord et avoir une légitimité politique », a confié Karim Keïta, 33 ans, au bihebdomadaire 22 septembre non sans signaler qu’il a de la difficulté à convaincre son père, le président Keïta, qui est encore sur la réserve. Avant d’aller plus loin, il ne serait pas inintéressant de reproduire ci-dessous quelques commentaires à propos de ce sujet, glanées sur le site Maliweb :

« héyi ayé sabali doni, moi je croyais qu’on devait rompre avec ces comportements. Depuis qu’on a dit avant même la prestation de serment de IBK que c’est son fils Karim qui répondait au téléphone à sa place, j’avais douté. S’il ose (Karim) et si son père (IBK) le laisse faire, chers Maliens, attendez-vous à tout désormais et c’est fini pour le Mali. »

 » En Afrique en général et au Mali en particulier, le commun des mortels oublie que ces enfants aisées qui partent étudier a l’étranger et qui viennent avec des papiers bidons sans compétence ni charisme peuvent diriger une communauté, c’est faut. Ces  soi-disant enfants se cachent sous le boubou de leur père pour se manifester. S’ils sont conscients de leur personnalité pourquoi lors des élections communales en commune IV, il n’a pas pu honorer l’image de son père face à M. Mara Moussa. »

« Il peut se présenter là où il veut, c’est aux Maliens d empêcher la création d’un pouvoir dynastique chez nous. Les Sénégalais ont voté contre ça, faisons de même. Les enfants de président trop impliqués dans la gestion de l’Etat, c’est terminé. »

« Encore un « Né en France », un autre Français qui veut nous diriger comme son père français IBK et le premier ministre Français Tatam Ly. Les deux premiers ont réussi leur coup en cachant honteusement leur nationalité française aux Maliens . »

« Je veux commencer par un mandat électif ». On est prévenu, ceci n’ est que le début, le but étant certainement de prendre le relais de son père à la présidence.
Avoir des droits, ne veut pas forcément dire exercer cela, d’autant plus que dans nos pas sans contre-pouvoir, rien ne pourra prouver la neutralité des pouvoirs publics, et donc la donne est fausse dès le départ.
Mais en réalité, il ne fait qu’éclairer les Maliens sur le fait que le pouvoir risque d’être confisqué par une classe ou plutôt une caste . »

Commençons par dire que c’est un sujet qui ne provoque pas de réactions chez les commentateurs politiques. La plupart se sentent mal à l’aise. Ils craignent probablement qu’on leur reproche un trop grand intérêt pour ce « fils de ». Ils ne veulent pas tomber dans ce panneau-là ! En plus, en lisant les réactions, parfois virulentes, qu’il suscite, Karim Keïta serait tenté de répondre à la Jean Sarkozy (l’affaire Jean Sarkozy, le fils de Nicolas Sarkozy, dont la promotion annoncée à la tête de l’Établissement public d’aménagement de la défense avait fait des vagues en 2009, en France) : Lorsqu’on s’appelle (Keïta), les choses sont parfois plus difficiles.

Mais, il est impossible de ne pas dire que ces réactions sont aussi porteuses d’un sentiment de colère partagé par beaucoup sur le continent africain. Sentiment de colère contre ces fils de présidents dont le gros a des comportements que le peuple estime peu exemplaire- je pense notamment à Obiang N’guema Teo, dont on disait qu’il est plus italien que Berlusconi-, et mène une vie excentrique. De plus, il ne fait aucun doute que les souvenirs des successions dynastiques survenues sur le continent ne se sont pas encore effacés des mémoires : Joseph Kabila (Congo), Faure Gnassimbé (Togo), Ali Bongo (Gabon)…

Mais revenons au cas Karim Keïta, le fils du président Ibrahim Boubacar Keïta, qui est l’un des deux candidats du parti Rassemblement pour le Mali (RPM) aux élections législatives fixées au 24 novembre prochain.

Karim Keïta, comme Karim Wade ?

Karim Keita à côté d'IBK (photo: Mali Actu)

Karim Keita en train de regarder son téléphone à côté d’IBK (photo : Mali Actu)

Directeur associé de « prestige Consulting » (Côte d’Ivoire), directeur et fondateur des sociétés « Konijane », Konijane strategic partners…, Karim Keïta est présenté comme un des conseillers influents du président Keïta, dont il a été un membre de la direction de campagne lors de la présidentielle , au point que des rumeurs lui prédisaient un portefeuille dans le gouvernement.

Son cas s’apparente, à quelques réserves près, à celui de Karim Wade, le fils de l’ancien président du Sénégal Abdoulaye Wade. Un « fils de » qui a aussi donné du grain à moudre aux médias tant nationaux qu’internationaux. Pour mémoire, Karim Wade, à 42 ans, était monté en force au sein des rouages du pouvoir, avant d’essuyer une déculottée terrible aux municipales en mars 2009. Et il a même perdu dans le bureau de vote de son propre quartier Point E. Il y a même eu front TSK (Tout Sauf Karim). Et on sait aussi que Karim Wade a été conseiller de son père, et est entré au gouvernement.

Au Mali, c’est le fils d’un président de la République en exercice qui se porte candidat non aux municipales, mais aux législatives. Et déjà, il récolte des réactions hostiles, dans une société où, à n’en point douter, le phénomène de « fils de ou de fille de » a pris une proportion on ne peut plus inquiétante. Mais, après tout, c’est aux populations de la commune II du district de Bamako, où il est candidat, de lui permettre, ou non, de siéger à l’Assemblée. Il y a de cela 4 ans, au Sénégal- pays cité en permanence comme un modèle en termes de démocratie- la candidature de Karim Wade aux municipales a, en tous cas, fini dans la honte.

Boubacar Sangaré