Monologue d’un amant heureux

Non, non, tu ne peux pas savoir tout ce que j’ai subi pour avoir Maïmouna. J’étais dingue d’elle, sans te mentir. Mais Maï (diminutif branché de Maïmouna) est une dure. Elle n’a rien à voir avec ces filles faciles qui acceptent de vous suivre pour un oui, pour un non. Chaque jour, à la recréation, je venais pour la rencontrer, la draguer. On se saluait, échangeait. J’essayais de lui bafouiller mon amour, mais c’était le moment pour elle de me plaquer comme un chien encombrant. Elle disait qu’elle me considère comme un ami et non un petit ami. Parfois, elle me regardait comme on regarde une merde sous sa semelle.

Et un souvenir s’impose toujours à moi quand je la vois. Un jour, à la recréation, je l’ai appelée ; elle est venue. On parlait, souriait. Elle a une bonne tapette. J’étais décontracté et je me disais : je suis à deux doigts de gagner. C’est à ce moment-là que son petit ami, que je venais de découvrir, est venu ; il l’a saisie par la hanche comme pour se moquer de moi, et l’a entrainée loin. Elle s’est laissé faire. J’ai perdu la tramontane, les yeux obscurcis par la colère. Je me sentais comme un grain de sel jeté dans un fleuve. Ses amies et les amis de son petit ami ont éclaté de rire, cela me choquait davantage. Mais j’ai préféré ravaler ma fierté, déposer mes armes de jeune homme bagarreur au pied de l’amour. L’amour que j’avais pour Maï.

C’est une vérité aussi amère que le jus de citron dans l’œil : quand on aime, on est aussi aveugle que sourd. Un homme amoureux, c’est comme, au foot, un attaquant qui a la balle au pied et ne voit que le gardien dans le but adverse. Tous ceux qui expriment leur désapprobation sont exclus de ta considération. Pour toi, ils prêchent dans le désert. Personne n’existe en ce moment, hormis toi et elle. Et si ton ex râle, tu lui jettes à la face :

 « Le chien aboie, la caravane passe. »

Ça t’étonne, hein ? Tu te dis que ce n’est pas la même Maï qui a honte de te fixer dans les yeux pour  parler. C’est bien d’elle qu’il s’agit. Il y a même pire que  tout ça. Des fois, elle me disait de venir à 14 heures l’attendre. Je venais, et elle n’était là qu’à 16 heures. Dès qu’on commencait à parler, elle disait que l’heure était venue de rentrer. Elle s’en allait, filait à l’anglaise. Je m’en retournais à la maison, le cœur meurtri, et après, je partais m’entrainer. Me confier à qui ? Je n’avais personne à qui confier ma peine d’avoir à souffrir pour une fille ! Amour rime aussi avec secret, ça tu ne le sais pas. Je passais la nuit éveillé, à penser à Maï et à la compétition qui m’opposait à son petit ami, Mohamed. Pour la rencontrer à l’école, je ne me faisais plus accompagner par un ami : tous m’ont dit qu’ils ne pouvaient plus supporter les humiliations de Maï.

Mais moi je gardais la tête froide. De quoi tu ris ? Je suis au sérieux. Qui, si ce n’est moi, peut encore se regarder dans la glace après qu’une fille lui eut dit qu’elle le détestait au plus haut point, et qu’elle ne voulait plus le voir ? J’ai résisté malgré tout. A un moment donné, faute de savoir quoi faire, je me consolais en disant que demain, quand j’aurais gagné l’amour de Maï, il ne resterait dans mon esprit rien de toute cette souffrance. Et puis, après tout, j’ai lu dans Voltaïque de Sembène Ousmane :

« On se dégoûte du désagréable ; l’agréable rend entreprenant. »

Arrête de rire, Boubacar, sinon je ne vais plus rien te dire ! Tu ne vas pas me dire que je faisais, prête-moi l’expression, de « l’aplaventrisme » (à plat ventre), au sens où l’entendait Sankara.

Aujourd’hui, tout cela est désormais derrière nous. Elle m’aime. Je l’aime. Nous nous aimons. Mais ces souvenirs pas très jolis sont toujours là. Et, pour moi, Milan Kundera a raison lorsqu’il écrit dans La Plaisanterie :

« Tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon)  sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés. »

Boubacar Sangaré