Algérie : où s’arrêtera Bouteflika ?

Abdelaziz Bouteflika, Président algérien photo: http://www.republicoftogo.com/Toutes-les-rubriques/Diplomatie/Bouteflika-ecrit-a-Faure

Abdelaziz Bouteflika, président algérien photo: http://www.republicoftogo.com/Toutes-les-rubriques/Diplomatie/Bouteflika-ecrit-a-Faure

Fin de suspense en Algérie, le plus grand pays du Maghreb, région qui comprend aussi la Libye, la Mauritanie, le Maroc et la Tunisie. Le 22 janvier 2014, en annonçant la candidature d’Abdelaziz Bouteflika pour un quatrième mandat, le premier ministre Abdelmalek Sellal a créé l’émoi, la frustration, la surprise et…la honte. Honte, pour tous ceux qui, comme dans un rêve les yeux ouverts, espéraient voir le crépuscule d’un système politique que nombre d’éditorialistes, qui osent souvent sortir du politiquement correct, qualifient de vétuste, grabataire. Tous ceux qui, algériens ou non, se posaient la question « un quatrième mandat pour quoi faire ? » ont maintenant une réponse : pour occuper le palais d’El-Mouradia, avec encore une fois la bénédiction des décideurs, terme qui désigne les généraux dans le vocabulaire médiatico-politique algérien.

Il faut relever d’emblée que beaucoup ont encore du mal à y croire, et affirment avec zèle que leur doute se dissipera lorsque « Boutef » lui-même déclarera à haute et intelligible voix qu’il est candidat au scrutin du 17 avril prochain. Une posture qui, n’en doutons pas un instant, n’est pas sans relation avec l’état de santé actuel de Bouteflika, lequel est à la tête du pays depuis 1999. En effet, « Boutef », 76 ans, est affecté par un AVC depuis le printemps 2013, et la presse algérienne dit de lui qu’il est usé, atteint, diminué, incapable de prendre la moindre décision, invisible.

Cette nouvelle, a lâché dans le pays la vanne des colères : « Une colère qui monte. Une colère à suivre. Comment être surpris ? Quelle humiliation ! Quel crachat à la figure du peuple algérien. (1) »

Perpétuation du statu quo

La candidature de « Boutef » n’a pas donné lieu qu’à une poussée de colère qui empêche toute retenue, tout raisonnement cohérent. Des éditorialistes algériens, dont la plume en découd souvent avec le silence, se sont attachés à décrypter le message envoyé par l’annonce de Sellal. « Boutef » candidat, qu’est ce que cela implique-t-il ?

L’éditorialiste du Quotidien d’Oran, K. Selim, y voit le signe que « le processus de reconstruction du statu quo est en marche alors que le système a atteint un niveau d’impotence gravissime. » Il ne s’arrête pas là, et étend son analyse à l’attitude du peuple algérien, qui, souvenirs de « la décennie noire » obligent, préfèrerait s’accommoder d’un quatrième mandat plutôt que de tenter un coup de force :

« Ils (les Algériens) éliminent, par expérience, les tentatives de changements par la rue ou par « la révolution », en raison des coûts faramineux que cela engendre. Une attitude réaliste qui tablait sur l’idée qu’il y aurait suffisamment de sagesse et de lucidité au sein des responsables qui sont dans le système pour comprendre qu’il faut changer. (2) »

C’est donc entendu, l’espoir conservé d’un changement du régime en Algérie disparaît avec la candidature de Bouteflika, dont l’élection ; comme à chaque fois, paraît inévitable, surtout avec une opposition faible, peu crédible, et qui donne l’impression d’être incapable d’assumer son propre combat politique.

Imposture

Dans son essai ‘’Un regard calme sur l’Algérie’’, le journaliste algérien, Akram Belkaïd, cite le livre ‘’Bouteflika : une imposture algérienne’’ de son confrère et compatriote Mohamed Benchicou qui présente Bouteflika comme l’enfant « adultérin d’un système grabataire et d’une démocratie violée ». Le livre « détaille ses frasques, ses mensonges et, d’une certaine façon, offre un résumé édifiant des tares du système algérien : incompétence, malhonnêteté, mépris du peuple… »
Comme Benchicou il y a dix ans, Akram Belkaïd, estime que le système ne va pas manquer de moyens pour détourner la colère qui monte. Qu’il va jouer au dilatoire :

« Une tension avec le Maroc ? Une dégradation de la situation aux frontières du Sud. Possible. Une guerre médiatique avec l’Egypte ? Mais, l’arme suprême, celle qui fait mouche à presque tous les coups, c’est la France »

Bouteflika est donc parti à la conquête du palais d’El-Mouradia, non sans avoir divisé le puissant DRS (Département du renseignement et de la sécurité), l’armée. La presse privée et ceux qui sont opposés à un quatrième mandat crient leur indignation, contre un système qui semble depuis longtemps installé dans l’autisme. Où s’arrêtera Bouteflika ?
(1) Algérie : la diversion à venir, Akram Belkaïd
(2) Que faire ?, K. Selim, Le Quotidien d’Oran
(3) Un regard calme sur l’Algérie, Akram Belkaïd

Boubacar Sangaré

Mali : Le fatidique choix du dialogue avec les groupes rebelles armés

Les groupes rebelles aux négociations de Ouagadougou Photo: Maliwab.net

Les groupes rebelles aux négociations de Ouagadougou Photo: Maliwab.net

Le gouvernement malien s’est engagé à parler avec les groupes rebelles armés du Nord le langage du dialogue. Une posture fidèle à celle adoptée par les précédents régimes ayant eu à affronter des rebellions. Mais celui d’IBK veut, avant tout, passer au crible les accords de paix passés afin d’éviter une fâcheuse rechute.

Voilà quatre mois que les négociations entre le gouvernement malien et les groupes rebelles armés du Nord sont à l’arrêt. C’est pour préparer la reprise du dialogue qu’avec l’accompagnement de la MINUSMA, le gouvernement a tenu, jeudi et vendredi derniers, des rencontres pour traiter de la question du cantonnement, du processus de démobilisation, du désarmement et réinsertion, la réinstallation de l’administration et des services sociaux dans les trois régions du Nord Tombouctou, Gao, Kidal. Ensuite viendra le temps des pourparlers inclusifs qui réuniront les groupes rebelles (Mouvement Nationale de Libération de l’Azawad, Mouvement Arabe de l’Azawad, Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad ), le gouvernement et la société civile.

Il n’y a indéniablement pas lieu de s’étonner ou de s’offusquer, inutile d’être sorcier pour savoir que la solution aux rebellions armées sortira des tables des négociations. Les différents gouvernements ont toujours privilégié le dialogue, respectant une sagesse bien de chez nous :

« la guerre est inefficace là ou le dialogue échoue. »

Tout comme il est clair que plusieurs facteurs dépossèdent le gouvernement d’autre choix que le dialogue, dont le plus important est le fait que les communautés touareg et arabe – dont sont issus les groupes armés- sont aussi fondatrices de l’état républicain du Mali ayant vu le jour le 22 septembre 1960. Ensuite, parce que la méthode musclée employée par la première république n’a pas été efficace pour contrer la machine des rebellions récurrentes au Nord du Mali; une zone déjà bien instable à cause des affrontements entre tribus touareg : Ifoghas, Oulimidaines, Kel Antassar, Kel Air, Kel Ahagars, Regueibats, Imghads… A l’époque, la première république s’était assigné l’objectif d’apporter une solution aux affrontements, en passant, d’abord et avant tout, par l’élimination de « la féodalité en généralisant l’éducation universelle et républicaine », l’introduction d’un « mode électoral démocratique comme seul et unique moyen de désignation des chefs de tribus et de fractions. » Le régime de Modibo Keita n’a pas pu conduire à terme ce programme politique.

Mais cela n’est pas anodin, et prouve à qui veut comprendre que les gouvernements maliens ont été toujours partisans de la solution politique. Ce qui a d’ailleurs conduit à des accords de paix qui n’ont jamais atténué la souffrance des populations, et réglé les difficultés qui ont toujours engendré des mouvements de violences dans cette partie du pays. Les vrais déterminants des rebellions, à savoir l’affaiblissement du pouvoir central politique, et l’aggravation des conditions économiques des populations, n’ont jamais été traités comme il se devait. Ce sont là les véritables raisons de ces rebellions qui, à force de manipulations, reprennent à leur compte des revendications d’indépendance, vieilles de plus de 60 ans, qui remontent à l’époque de l’Organisation Commune des Régions Sahariennes (OCRS), que la France souhaitait créer « pour récupérer les régions sahariennes de plusieurs pays ( Niger, Mali, Algérie, Soudan) afin de maintenir son contrôle sur les ressources qu’elles abritent (1)» C’est dans cette logique que s’inscrit la démarche de la rébellion du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) qui, comme toutes les autres rébellions, a aussi, à n’en plus finir, agité l’argument facile de la marginalisation du Nord du Mali.

En décidant de s’engager dans les négociations avec les groupes rebelles armés, le gouvernement malien relance aussi les débats sur les différents accords passés qui se sont avérés infructueux.

Les défectueux accords de paix du passé

Lorsque Iyad Ag Ghali, membre de la puissante tribu des Ifoghas, a pris le chemin des maquis à la tête du Mouvement Unifié de l’Azawad (MUA), en 1990, avec d’autres groupes tels que Front Populaire de Libération de l’Azawad ( des tribus Chamen et Amas), l’Armée révolutionnaire de Libération de l’Azawad ( des Imrads), le Front Islamique Arabe de l’Azawad ( des Arabes Kounta et Maures), le gouvernement, ne cherchant que la cessation des hostilités, a signé le 11 avril 1992 « le Pacte National ». Un accord qui fait le black-out sur les véritables causes du manque de développement économique et social : manque d’éducation, féodalité, mauvaise gestion des ressources de l’Etat, absence de projet politique de développement. La mise en place de « fonds spéciaux », le « changement des missions dévolues à l’armée », stipulés par l’accord, ont achevé d’entériner un transfert des responsabilités de l’Etat aux groupes rebelles, créant une poignée de privilégiés, laissant les populations dans la pauvreté et la désespérance.

Le même scenario s’est produit avec l’ « Accord d’Alger » du 04 juillet 2006, que le gouvernement de l’époque a signé lorsque les officiers supérieurs Ibrahim Ag Bahanga et Hassan Fagaga avaient allumé la mèche d’une rébellion et créé l’Alliance pour la Démocratie et le changement (ADC).

Les leçons que les populations du Nord ont tirées du « Pacte National » et des « Accords d’Alger » ont été que pour faire partie de la catégorie des privilégiés, il faut prendre le chemin de la rébellion.

C’est pourquoi, le régime d’IBK en optant, encore une fois, pour le dialogue doit faire preuve de prudence extrême. Il doit placer au centre des négociations les principales préoccupations de toutes les populations du Nord : multiplication des points d’accès à l’éducation, à la santé, la protection des populations, la présence de l’armée, promotion de la formation professionnelle…

Cela posé, il reste à ajouter que le bilan, catastrophique, des négociations antérieures doit engager le gouvernement malien à prendre conscience que les revendications des rébellions, actuelles et passées, ne prennent pas en compte les préoccupations de toutes les populations du Nord. Et que ces négociations n’ont, à la vérité, servi qu’à sauver la mise aux maitres d’œuvre des rébellions et leur clique : les premiers avaient des promotions, les seconds étaient intégrés ou réintégrés dans l’armée nationale. Cependant que les vraies aspirations des populations restaient sans réponses. Ces populations au nom desquelles ils prétendent prendre les armes, mais qui ne les ont jamais mandatés ! C’est là que s’impose le besoin de préciser qu’il faut éviter l’amalgame en n’assimilant pas la population touareg aux rebelles du MNLA.

(1) Cahier spécial, La crise au Mali : Recueils de contributions, décembre 2012

Boubacar Sangaré

Rapport 2014 de Reporters sans frontières : l’Afrique patine, le Mali marche à reculons

photo: RSF

photo: RSF

Le mercredi 12 février 2014, Reporters sans frontières a rendu public son « Classement mondial de la liberté de la presse 2014 ». Evolutions, impacts négatifs des conflits armés sur la liberté de l’information et ses acteurs, conflit entre la liberté de l’information et le sacro-saint concept de sécurité nationale et de surveillance, privatisation de la violence…Voilà les grandes lignes de ce rapport vide de toute tendresse envers les pays peu respectueux de la liberté de presse.

Dans le rapport, on lit que pour la quatrième année consécutive, la Finlande reste indétrônable, conserve son rang de première dans ce classement établi sur 180 pays contre 179 dans l’édition précédente. Et l’Érythrée sacrifie encore une fois à la tradition en arrivant à la 180e place, sans surprise.

On sait que dans le monde, les conflits armés ont embrasé nombre de pays parmi lesquels se trouve la Syrie où, depuis mars 2011, le régime de Bachar El-Assad réprime la contestation populaire, et a entraîné le pays dans une guerre civile et confessionnelle qui met en danger la liberté d’information et ses acteurs. Ce qui fait que la Syrie arrive à la 177e place, juste avant ceux que le rapport appelle « le trio infernal » à savoir le Turkménistan, la Corée du Nord et l’Erythrée, « véritables enfers pour les journalistes ».

Par ailleurs, dans les pays qui, chaque année, publient des rapports sur les droits de l’homme où ils distribuent les bonnes et les mauvaises notes au monde entier, la liberté de l’information est étouffée au nom du sacro-saint concept de sécurité nationale et de surveillance. C’est le cas notamment aux Etats-Unis (46e, perd 13 places), où la condamnation du soldat Bradley Maning, la traque de l’analyste de la NSA Edwad Snowden, le scandale des relevés téléphoniques d’Associated Press, risque de 105 ans de prison pour le jeune journaliste indépendant Barett Brown, sont autant de signes marquants du recul des pratiques démocratiques.

L’Afrique patine…

L e rapport de Reporters sans frontières révèle que la situation de la presse en Afrique a subi en 2013 une terrible dégradation. Il y a une ombre au tableau. Le cas le plus alarmant est celui de la Centrafrique, 109e, qui perd 43 places à cause d’une année 2013 caractérisée par des violences, intimidations et attaques contre les journalistes.

Mais l’Egypte et l’Afrique du Sud sont l’antithèse de la Centrafrique. En Egypte (159e), un vent de liberté a soufflé sur les médias auxquels le président Morsi, déchu, serrait la vis. En Afrique du Sud, qui monte à la 42e place, RSF se réjouit surtout du refus du président Jacob Zuma de signer la loi prévoyant la poursuite en justice des personnes cherchant à porter à la connaissance du public des informations sur la corruption ou l’incompétence dans l’intérêt du public.

Le Mali marche à reculons

Parmi les pays où la liberté de l’information a eu à subir des éraflures, le rapport classe le Mali, qui a chuté dans le classement, à la 122e place. Une position pas très jolie, que RSF met sur le compte de la crise au nord du pays.
Le Mali pourrait faire partie de la catégorie des pays où les groupes infra-étatiques sont source d’insécurité pour les journalistes : Libye, Somalie, RDC…

On se souvient que les deux journalistes de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, ont été assassinés à Kidal…
Boubacar Sangaré

École malienne : Comment sortir par le haut ?

Des élèves en classe, Mali photo: Maliactu.net

Des élèves en classe, Mali photo: Maliactu.net

C’est une vidéo, pas des plus intéressantes, qui a déchainé l’hystérie de tout le Mali, et réchauffé le « sirupeux » débat sur l’école malienne. Cette école à laquelle les différents régimes démocratiques ont destiné force discours, études, réflexion sans jamais parvenir à la sortir de l’ornière. Chaque jour qui passe la fait basculer davantage dans la « nakba », au point que « l’école va mal » est devenu un slogan qui compose désormais l’hymne matinal dans les familles, rues, administrations et « grins », nos groupes informels de discussion.

Avec cette vidéo, qui a fait le buzz sur Internet, voire dans la presse tant nationale qu’internationale, la honte s’est installée dans les esprits. La colère des autorités scolaires et du malien lambda a éclaté aussi vite qu’une grenade lancée. Les esprits chagrins ont fait pleuvoir des critiques destinées à abattre le système éducatif national. Il faut concéder, d’ores et déjà, que c’est une vidéo qui atteint, qui a atteint les limites dans le pathétique : une étudiante en droit qui peine à définir le droit ; une autre, étudiante en médecine, qui ne sait pas ce que c’est que l’hypoglycémie ; une diplômée en secrétariat d’administration qui sue sang et eau pour épeler un mot… Voilà, en gros, les images qui ont concentré les attentions. Elles valent aujourd’hui à ces étudiantes, ma foi plus aguicheuses qu’intelligentes, et au monde de l’éducation malienne, d’être la cible de railleries, d’insultes, et de susciter débats et que sais je encore.

Aujourd’hui, c’est le temps des accusations mutuelles. La chaine de télévision Africable, qui diffuse l’émission de téléréalité ‘’Case Saramaya’’, a reçu sa part de gifles : elle fut accusée, à tort ou à raison, de vouloir éclabousser davantage l’image déjà inregardable du Mali. Une accusation à laquelle une vedette de la chaîne, le journaliste Sékou Tangara, sans passer par une rodomontade, a répondu que « ce n’est pas la faute d’Africable si les étudiants maliens n’ont pas de niveau »

Donc, autrement dit, « foutez la paix à Africable et cherchez à éviter la sécheresse intellectuelle qui menace de s’abattre sur votre pays ! « 

Mais, essayons de garder un peu la tête froide. Un étudiant malien qui peine à s’exprimer dans la langue de Molière – tout comme celle de Shakespeare- n’est pour moi, qui étudie à l’Université nationale de ce pays, qu’un fait commun, banal. L’explication est limpide : au Mali, comme dans nombre d’anciennes colonies françaises, le français bien qu’institué comme langue officielle et donc de travail, n’est oralement pratiqué que par cette infime minorité scolarisée, dans les administrations, écoles et universités. D’ailleurs, dans ces milieux, parler français est un luxe, un modèle qui a été détrôné depuis longtemps par l’emploi des langues nationales, surtout le bamanan. A l’Université, les étudiants qui s’expriment entre eux en français attirent souvent des regards aussi envieux que haineux.

Bien sûr, il n’y a pas que ça ! Voir le problème uniquement sous cet éclairage reviendrait à exonérer ces élèves et étudiants. En effet, dans un pays qui connait toujours un très faible taux de scolarisation, il ne faut s’attendre qu’à des scandales à la mesure de celui provoqué par ‘’Case Saramaya’’ à partir du moment où les élèves et étudiants préfèrent Rihanna, Gaspi, Iba One, Facebook à Marx, Sartre, Camus, Balzac…Ils s’émeuvent rien qu’à entendre Céline Dion ou Amel Bent, mais éteignent la télé lorsque un débat ou le journal commence.

Il ne serait pas aussi inintéressant de relever que l’introduction dans les écoles primaires publiques de l’enseignement dans les langues nationales, ‘’Pédagogie convergente’’, n’a pas été sans conséquences. Beaucoup d’études ont souligné des disparités énormes en lecture et en expression en français entre les élèves issus du P.C et ceux issus de la méthode classique. Ce qui choque aussi, c’est que rares sont les enfants des autorités scolaires qui passent par la Pédagogie Convergente : leurs enfants sont scolarisés dans des écoles privées surpayées, et envoyés ensuite à l’étranger, souvent dans les riches universités occidentales.

C’est une vraie vérité, le niveau des élèves et étudiants a terriblement chuté. On n’avait point besoin de regarder ‘’Case Saramaya’’ pour s’en rendre compte. Les Universités et grandes écoles sont livrées au chaos. Années académiques interminables, grèves interminables des enseignants, effectifs pléthoriques dans les amphis, étudiants fictifs, notes sexuellement transmissibles, vente des diplômes. Le monde de l’enseignement supérieur est, comme je l’ai écrit dans plusieurs chroniques, le symbole d’une inconscience nationale.

L’épisode de ‘’Case Saramaya’’ est intervenue d’ailleurs quelques jours après que le premier ministre, Oumar Tatam Ly, eut installé un comité chargé de réfléchir à l’avenir de l’enseignement supérieur au Mali. A cet effet, Adam Thiam, l’éditorialiste réputé du quotidien Le Républicain a écrit que

« l’enseignement supérieur au Mali est sur la civière et, reflet exact d’une globalité malade, il n’augure rien de bon pour l’avenir du pays. Les professeurs Koumaré, Ogobara et d’autres cités par le chef du gouvernement sont l’exception d’un système où la médiocrité demeure la règle. Niveaux désastreux malgré des diplômes ronflants, corruption allant jusqu’au système de notation des étudiants, débrayages à tout vent, années académiques interminables, et tout cela dans impitoyable contexte de concurrence communautaire qui finira par nous imposer des ingénieurs sénégalais et des chimistes ivoiriens. »

Boubacar Sangaré

À Inna, elle que les interdits m’ont interdite

Crédit: Jesus Solana

Crédit: Jesus Solana

 

« Je te donne ce livre volontiers, pour, encore une fois, te dire combien j’aurais aimé t’avoir comme épouse. Mais notre société étant ce qu’elle est, je ne me sens pas capable de la changer. Quand les interdits interdisent à un peul d’épouser une fille au seul et minable motif qu’elle est forgeronne, il n’y a rien d’autre à faire que de passer son chemin. Je ne suis pas d’accord, et je sais aussi que l’Islam, notre religion, ne l’admet pas. A tout moment Inna… »

J’ai couché sur papier ces mots affligeants, la gorge et le cœur en feu, le moral foutu en l’air. Sur le toit de mon studio attenant la chambre de mes parents, les drapeaux sont en berne. Je brûle d’être seul, claustré. Je ne veux parler avec personne, ni avec mon père ni avec ma mère. Ils sont tous assis, dépassés et furieux, le regard tourné vers ma chambre, attendant que je sorte et reprenne le clash. Mais je ne suis pas sorti. J’avais l’esprit ailleurs, j’avais d’autres intérêts en tête. Dans le firmament de mon esprit voltigeait Inna, le visage plein de sourires, les yeux scintillants. Je la sentais tout près, tout près de moi. Mais lorsque j’ai ouvert les yeux, le retour à la réalité a été brutal.

Depuis plusieurs semaines, j’étais occupé par une enquête sur une fille que j’avais remarqué, un soir, en rentrant d’un match de football. Elle revenait du marché où à la nuit tombée elle s’approvisionnait. Ce jour-là, elle avait la mine déconfite, le sourire absent; ses yeux ne vagabondaient pas : elle regardait devant, marchait de ce pas insouciant du lézard. Tout d’un coup, j’ai eu des vues sur elle. Je confiais à mon ami, Amadi, le soin de lui en parler.

« Il n’y a pas de problème. Si vous êtes sérieux, adressez-vous à mes parents. Moi, je ne fais pas confiance aux hommes; ils disent tous qu’ils veulent te marier, et une fois leur désir assouvi, ils disparaissent sur le radar, alors qu’ils ont brisé ton avenir… » Voilà ce qu’elle a répondu à mon ami. Elle a refusé de lui dire son nom. C’était là une réponse d’honneur qui tranchait avec celle, classique, chez la plupart des jeunes filles, prêtes à se jeter dans les bras du tout-venant, surtout en ces temps où le seul dieu est l’argent, où la seule religion est la course à l’argent.

Mes premières enquêtes avaient été infructueuses. Elles ne m’avaient pas permis de découvrir son vrai nom. D’aucuns me disaient qu’elle se nommait Fatim, d’autres Sophie. Il a fallu que ma mère elle-même parte dans sa famille pour savoir qui elle était, en vrai. Elle s’appelait Inna ( le nom a été modifié) . Elle était lycéenne. Petite, elle avait été confiée à cette famille, qui l’a élevée, nous a-t-on appris. Tout semblait sur les rails jusque là, c’est-à-dire jusqu’au soir où nous avons appris qu’elle est forgeronne. Dans ma famille a éclaté un clash entre moi et mes parents.

« C’est une forgeronne. Il y a un interdit de mariage entre les peuls et les forgerons », me dit ma mère, peule elle aussi.

Je lui rétorquais immédiatement que «ces considérations ne sont pas admises dans notre religion qu’est l’Islam ! Et puis, avant d’être peul ou forgeron, nous sommes d’abord tous des fils d’Adam et d’Eve. Des humains… ».

Mon père savait que je voulais me lancer dans une démonstration intellectuelle qu’il ne supporterait pas, alors il m’interrompit : « Eh, t’es né trouver que je suis musulman. Dans tout Bamako, tu n’as pas trouvé autre fille à épouser qu’une forgeronne. Même si l’Islam ne l’admet pas, nous, on ne va pas mélanger notre sang pour ça ! Nous sommes prêts à accepter une Bellah, une Peule, une Sonrhaï, une Bozo, une Touareg…Mais pas une forgeronne. Parce que c’est interdit. »

J’avais maintenant la tête en feu. Je ne savais plus si j’avais les pieds sur terre, ou si je volais dans le ciel. Je ne suis pas d’accord avec ce qu’a dit mon père. Pour moi, dire qu’il « est interdit à un peul d’épouser une forgeronne », c’est trois rien. Je pensais que ces considérations purement mythiques n’étaient plus d’actualité, que nos sociétés avaient suffisamment évolué pour laisser de côté ces pratiques rétrogrades qui ne mènent nulle part. Il a fallu cet épisode pour que je revienne de mes illusions.

Qu’est ce que c’est que cet interdit de mariage entre les peuls et les forgerons ? Ecoutons le poète et ethnologue malien, Amadou Hampaté Ba, peul lui-même, qui en parle dans son livre de conte « NjeddoDewal, Mère de la calamité ». Ce mythe, dit Amadou H. Ba, est très répandu chez les peuls du Ferlo sénégalais, et lui « a été transmis en 1943 (…) Il est également répandu chez les peuls du Mali.

Extrait : « Bouytôring, ancêtre des Peuls, était travailleur du fer. Ayant découvert les mines appartenant aux génies (djinn) du Roi Salomon, il allait chaque jour y dérober du fer. Un jour, pourchassé par les génies, il fut surpris et dut se sauver. Dans sa fuite, il arriva auprès d’une très grande termitière qui était situé dans un parc à bovins. Comme elle comportait une grande cavité, il s’y cacha.

Ce parc était celui d’un berger nommé Nounfayiri (l’ancêtre des forgerons). Le soir, lorsque le berger revint du pâturage avec ses bêtes, il trouva Bouytôring caché dans la termitière. Ce dernier lui avoua son crime et lui dit que les génies le cherchaient pour le tuer. Alors, pour le protéger, Nounfayiri fit coucher ses animaux tout autour de la termitière. Et quand les génies arrivèrent, il leur dit : ‘’Ceci est mon domaine. Je n’ai rien à voir avec le fer’’. Les génies furent ainsi éconduits et Bouytôring sauvé…

….. Quelques jours passèrent ainsi. Bouytôring avait appris à garder les troupeaux et à traire les vaches. Il savait parler aux animaux Ceux-ci s’attachèrent à lui. De son côté, Nounfayiri avait pris plaisir à travailler le fer. Un jour, Nounfayiri dit : ‘’ Voilà ce que nous allons faire. Toi tu vas devenir ce que j’étais, et moi je vais devenir ce que tu étais. L’alliance sera scellée entre nous. Tu ne me feras jamais de mal et tu me protégeras; moi aussi je ne te ferai jamais de mal et te protégerai. Et nous transmettrons cette alliance à nos descendants’’. Nounfayiri ajouta :’’Nous mêleront notre amour, mais nous ne mêleront jamais notre sang’’.

C’est pourquoi il y a interdit de mariage entre les peuls et les forgerons. »

Amadou Hampaté Ba ne manque pas de signaler que « les interdits de mariage n’ont (en tous cas à l’origine) en général rien à voir avec des notions de supériorité ou d’infériorité de caste ou de race. Il s’agit de respecter des alliances traditionnelles, et de ne pas mélanger des ‘’forces’’ qui ne doivent pas l’être… » (1)

J’ai lu « NJeddoDewal » avant d’entrer à l’Université où, en première année, je l’ai étudié (Lettres modernes) dans le programme de littérature orale. Depuis longtemps, ma position est dégagée. Je concède que cela fait partie de l’héritage culturel de notre société, et que quelque part, ce multiculturalisme constitue notre richesse. Mais je ne peux pourtant faire l’économie d’un point de vue personnel. Ces traditions ne doivent pas rester figées, inchangées.Elles doivent être évolutives, progressives, pour aider l’Homme à se réaliser. Cet interdit d’union entre peuls et forgerons n’est à mon sens qu’une barrière ethnique que la mondialisation, ce temps de rencontre des civilisations, doit permettre de lever pour donner davantage de dynamisme au brassage. Sinon, le multiculturalisme que nous exhibons urbi et orbi, tel un trophée de guerre, ne sera pas sauvé des menaces dont il est la cible. Surtout que nul ne peut nier que les rébellions au Nord ont créé, qu’on le veuille ou non, des fractures entre certaines ethnies : peul, sonrhaï, touareg, arabe…Nul n’est donc besoin d’en rajouter !

Inna ne sera donc pas mon épouse. Son sang de forgeronne ne sera pas mêlé à mon sang de peul. Ainsi le veut la société. Mais je ne le veux pas ainsi. Demain, quand je parlerai de Marie aussi, on me dira qu’elle est chrétienne…

NjeddoDewal, Mère de la calamité, Amadou Hampaté Bâ p.218

Boubacar Sangaré