Les leçons du 26 Mars : « Honneur, dignité et grandeur pour les Maliens », dixit Me Konaté

Mamadou Ismaël Konaté, Mamadou Konaté Avocat Associé, Cofondateur de la SCPA JURIFIS CONSULT Photo: www.jurifisconsult.com

Mamadou Ismaël Konaté, Mamadou Konaté Avocat Associé, Cofondateur de la SCPA JURIFIS CONSULT Photo: www.jurifisconsult.com

Pour l’avocat, le 26 Mars ne doit pas se limiter à juger les hommes et l’histoire, mais à remettre en question le devenir de la démocratie malienne.

Que fut réellement le 26 mars 1991 pour le peuple malien, une révolution ou une régression ?

Maître Mamadou Ismaila Konaté : Il s’agit sans doute d’une révolution plus que d’une régression. L’aspiration profonde du peuple du Mali était l’ouverture démocratique, incompatible avec le régime politique de l’époque, basé sur l’unicité et le centralisme démocratique. Ce régime de parti unique était d’ailleurs conforme à ce qui existait dans la plupart des pays d’Afrique, caractérisé par l’absence de grande compétition, peu favorable au suffrage universel. Sans doute que la révolution paraît énorme dans la mesure où malgré le bouleversement politique qui a entraîné un changement à la tête de l’Etat, la société malienne est fondamentalement restée la même, sans que ce bouleversement n’ait pu entraîner des changements positifs en matière d’éducation, d’amélioration de la santé, de bien-être, de construction de l’Etat, et pour ce qui est de la consolidation des institutions et de la démocratie.

Aujourd’hui, 23 ans après le 26 mars, pouvons-nous conclure que la démocratie a été un échec sur toute la ligne?

On ne peut pas dire que la démocratie a été un échec. En disant cela, il faut tout de même reconnaître que 20 ans après, les acquis sont maigres. Le 22 mars 2012,un régime constitutionnel, légal a été renversé par un coup d’Etat militaire. Sur ce plan, il reste à faire beaucoup d’efforts pour faire accepter que le seul mode d’accession au pouvoir reste l’élection. Pour autant, la démocratie ne doit pas permettre à une oligarchie politique d’exercer le pouvoir solitaire et exclusif par le biais d’un suffrage tronqué, au nom d’un peuple pour lequel on plaide par procureur, contre son gré. Dans le système démocratique malien, l’intérêt particulier a tendance à prendre le pas sur l’intérêt général. Le système démocratique est un pis-aller dans notre pays, qui donne l’opportunité à des hommes et des femmes, d’exercer le pouvoir politique, au nom d’une puissance publique, qu’ils ramènent à leur petite personne. Pour qui a vu l’histoire récente du Mali, disloqué, embrasé, dans un contexte de manque de cohésion sociale, face à des hommes et des femmes, incapables de commercer entre eux, en faisant fi, au nom de la nation et de la patrie, de leur race, souvent différente, de leur religion en contraste, de leur origine éloignée, alors même qu’ils n’ont pas d’autre choix que de se réclamer du Mali et de ce qui est malien. Ce défi est celui de la réconciliation nationale qui incombe à chaque Malien que l’histoire nationale interpelle.

Pensez-vous que ceux qui ont renversé le régime dictatorial de Moussa Traoré n’ont pas mieux fait que lui ?

Il ne s’agit pas de reconnaître en ce 26 mars 2014 le meilleur ou le plus valeureux des fils du Mali qui se sont succédé à la tête de l’Etat. Modibo Keita jadis, Moussa Traoré ensuite, Alpha Oumar Konaré avant-hier et Amadou Toumani Touré par deux fois, aujourd’hui Ibrahim Boubacar Keita ont juré de donner le meilleur d’eux-mêmes, pour construire le pays de leurs ancêtres. Chacun de ces chefs a sans doute participé au devenir de la nation malienne, dans un contexte, un environnement et face à des exigences d’un peuple et d’une nation qui ont aussi évolué. Nul n’est dupe, chacun de ces hommes a dû commettre qui, des impairs, qui, des erreurs, qui, des fautes que seule l’histoire jugera. Au demeurant, le Mali leur saura reconnaissant ou pas. Ce peuple aspire comme tout peuple au bonheur, à la concorde et au développement. Ce défi incombe aujourd’hui à celui qui est à la tête de l’Etat aujourd’hui. Il doit s’engager aujourd’hui à réunir le territoire et ses hommes, à fructifier la richesse nationale, à assurer l’égalité des chances de tous ses fils, à maintenir la paix et la concorde.

Sur l’avenir des institutions maliennes, êtes-vous optimiste ? Le Mali est-il définitivement à l’abri d’un nouveau coup d’Etat ?

Les institutions actuelles de la République sont celles-là mêmes qui se sont essoufflées dès les premières heures du coup d’Etat militaire. Ces institutions n’ont pas pu éviter l’écroulement de l’Etat. Tout cela est rendu facile face à une faible conscience nationale et un engagement politique d’acteurs politiques et publics dont le crédit fait quelque peu défaut. Contre ce phénomène, il s’agit de réfléchir et de proposer un cadre institutionnel le plus en rapport avec nous-mêmes, notre environnement, notre culture et notre pratique démocratique.

On peut s’interroger sur le caractère effectivement universel du suffrage à tous les coups contesté. On peut également s’interroger sur le rôle et la mission d’un député représentant de la nation, incapable d’exercer son pouvoir de contrôle sur l’exécutif. On peut également s’interroger sur la nature particulière de la justice et du juge qui refusent de se bander les yeux, pour rendre la justice conformément à la loi, sans aucune référence à la race des protagonistes, à leur origine, à leur religion et à leur état de fortune. Qu’est-ce que c’est que cette justice qui n’est pas à l’abri des influences par rapport à son indépendance ? On peut s’interroger sur les rapports hommes et femmes, sur les rapports interreligieux, sur les rapports sociaux, en l’absence d’un véritable cadre teinté de moral, dans un contexte de manque d’éthique. Toutes ces questions doivent être prises en charge, pour permettre à ce grand Mali, issu du Soudan français, des empires et des royaumes d’antan, de faire renaître à l’esprit de chaque Malien un honneur, une dignité, une grandeur.

Cet entretien a été publié sur le site Journadumali.com

Propos recueillis par Boubacar Sangaré

Le football, c’est l’opium du peuple

photo: http://www.footballhebdo.com/214201217580-classico-real-madrid-vs-fc-barcelone-pronostic

photo: http://www.footballhebdo.com/214201217580-classico-real-madrid-vs-fc-barcelone-pronostic

Que Karl Marx se rassure : lui et ses suivants ont rempli leur rôle. En effet, ils se sont prononcés, ils ont écrit sur les préoccupations des hommes. Parmi les sujets, la religion bien sûr. Pour Marx lui-même, « la religion est l’opium du peuple. » De nos jours, il est un autre phénomène dont on pourrait dire la même chose : le football. Le ballon crée la sensation, suscite passion et fureur. Le ballon mobilise, partout dans le monde.

Si on a la chance d’accéder à une Tv satellite, pour s’en assurer il suffit de suivre un match entre le Real de Madrid et le FC. Barcelone, appelé Classico dans le vocabulaire médiatico-footballistique. Dimanche dernier, ces deux clubs espagnols dont le nombre de supporters sur le continent africain ne cesse de grandir, devaient encore se mesurer sur le terrain. Ils entretiennent une rivalité féroce, sans merci. Une rivalité malheureuse aussi, car elle représente un potentiel facteur de dégradation de la relation entre les joueurs espagnols des deux clubs qui se retrouvent en équipe nationale. Cette rivalité, au-delà des deux clubs, oppose aussi deux grandes stars du ballon rond : Messi et Cristiano Ronaldo. Inutile de préciser que la rivalité entre Catalans et Madrilènes est antérieure à ces deux joueurs dont les noms sont sur toutes les lèvres, hantent le rêve des plus petits, provoquent des discussions chaudes chez les plus grands, poussent le chef de famille à investir les frais de pitance du lendemain dans un abonnement à Canal +, font crier d’émotion les commentateurs de match, donnent matière à gloser à n’en plus finir aux « éminentissimes » consultants sur les chaines et dans les émissions de radio sportives.

Entendez-vous ces cris en provenance des familles quand le Real ou le Barça marque ? Ces dribbles de Messi, ces chevauchées de Ronaldo qui font sursauter de joie. Ce carton rouge de Sergio Ramos qui déclenche une engueulade. Cette supposée faute sur Ronaldo pour laquelle l’arbitre aurait dû siffler penalty mais ne l’a pas fait au grand dam des supporters de Real. Vous rendez-vous compte que les rues sont presque désertes, hormis quelques voitures et motocyclistes ?
Mais il y a mieux. Ou pire. Le classico Real VS Barça est un évènement autant attendu que le jour du 31 décembre. Des supporters des deux clubs parient, s’insultent pour une critique déplacée sur Messi ou Ronaldo, comparent Xavi Hernandez avec Xabi Alonso et Iniesta et Gareth Bale, jurent par tous les saints que Pepe neutralisera Messi ou que, c’est selon, Messi malmènera Pepe, rient, se fâchent et… finissent le plus souvent à en venir aux mains.

Cela me fait penser à une anecdote qui, dans les conditions normales, ne doit pas faire rire. Ce jour-là, Chelsea affrontait le Barça en ligue des champions. Le boutiquier, fan de Chelsea, suivait le match avec son ami, qui n’hésitera pas à vendre sa mère pour le Barça. Chelsea a éliminé le Barça. Le boutiquier, voyant son ami abattu et prostré, riait dans sa barbe. Entré en fureur, son ami lui a administré une gifle brillante qui nous a tous frappés de consternation nous qui étions témoins de la scène. Ensuite, l’ami s’en est allé sans dire mot à personne.

Plus important encore, c’est qu’après le match Real VS Barça, les enfants descendent dans la rue, tapent dans les boites désuètes, crient qui le nom d’Iniesta, Messi, qui le nom de Ronaldo, Alonso. Il y a aussi ces pères qui, en colère après la défaite, tapent dans les chaises, distribuent des coups de poing à la femme et aux enfants. Il va donc sans dire pendant tout le temps que dure ce match, les affres du quotidien sont refoulées au sens où l’entend Freud, la crise économique et politique qui frappe le pays est oubliée, les enfants envoient valdinguer le cahier et les livres de lecture dans un coin. Pour tout le monde, à cet instant, il n’y a que le Real et le Barça qui vaillent…

Si Marx vivait encore, il ne manquerait pas de dire que le football est aussi l’opium du peuple !

Boubacar Sangaré

Mali : IBK à Mopti, pourquoi pas à Tombouctou, Gao ou Kidal ?

IBK dans la région de Mopti Photo: Maliactu

IBK dans la région de Mopti Photo: Maliactu

Parmi les évènements qui ont affolé la presse locale ces derniers jours, il en est un, contre toute surprise, qui n’a pas donné matière à des chroniques brèves mais incisives, à des éditoriaux virulents, à des analyses destinées à éclairer davantage la lanterne de ceux et celles qui brûlent toujours d’aller au-delà du politiquement correct. Tous ou presque semblent feindre être celui qui ne sait rien et, donc, qui préfère se taire, « la fermer », pour ne pas choquer, ou s’attirer les foudres d’un régime qui tâtonne, incapable de trouver vers quelle direction conduire le pays. Il ne peut s’agir que de la visite, qualifiée de « hautement symbolique », effectuée du 17 au 19 mars dans la région de Mopti par le président Ibrahim Boubacar Keïta.

Il est difficile de ne pas convenir que cette visite n’est pas vide d’intérêt, puisque la région de Mopti a aussi subi les conséquences de la guerre lancée contre les terro-djihadistes, les faussaires de la foi que sont AQMI, MUJAO et ANSARDINE, qui ont semé une terreur stalinienne dans les régions du Nord du Mali. Ensuite, parce que c’est à Kona que l’armée malienne, aidée par les soldats de l’armée bleu-blanc-rouge, a stoppé l’avancée des ennemis au prix de la vie d’un nombre incroyable de ses soldats, la DIRPA étant jusqu’à nos jours incapable de fournir un bilan. On ne va pas refaire l’histoire. Hommage rendu aux soldats de Sevaré, rénovation de l’hôpital Sominé Dolo où de nombreux blessés de la bataille de Kona ont été pris en charge, dépôt de gerbes de fleurs au monument élevé à la mémoire de tous les soldats tombés au champ d’honneur, défilé militaire, inauguration du lycée à Bandiagara, et des centrales électriques hybrides à Bankass et Koro. Voilà les éléments constituants de cette visite. Et on voit sans mal qu’il y avait vraiment de quoi jubiler pour les populations de Mopti.

Cette visite avait un sens pour ces populations dans l’esprit desquelles le souvenir de la bataille de Kona reste vif. Les regarder de travers en train de danser, chanter, crier « IBK ! IBK ! IBK ! » reviendrait d’abord à nier le droit à la reconnaissance à ceux et celles dont le fils, le mari, le père… est tombé sous les balles ennemies, ensuite à cracher sur leur joie d’avoir un lycée et des centrales électriques hybrides…

Cependant, il faudrait bien se garder d’abonder dans le même sens que ceux qui n’ont pas trouvé à redire, quelques soient leurs raisons, et qui sont prompts à montrer les griffes pour condamner toute voix discordante. Même le dernier des naïfs ne pouvait se défendre de s’interroger: pourquoi une visite à Mopti, et non à Kidal, Tombouctou ou Gao où les populations n’en finissent pas de hurler à l’abandon de la part du régime de Bamako ? C’est vrai, la réponse n’est pas banale. Surtout que, dans le contexte actuel, les susceptibilités sont, pour ne pas dire autre chose, grandes, et que la réconciliation nationale est devenue le sempiternel refrain qu’on fredonne à tout propos et en tout lieu…

« IBK est à Mopti ? Bah, on ne le savait même pas ! Nous, on a plus important à faire que ça », celui qui disait cela, depuis Gao, à l’autre bout du fil, est tout sauf déconnecté de l’actualité, et était mieux au courant que quiconque de la visite d’IBK à Mopti. Seulement, il exprime un sentiment qui n’est pas anodin. Pour qui s’intéresse aux affaires maliennes, il n’est pas besoin de consulter une boule de cristal pour savoir que la situation à Tombouctou, Gao et Kidal reste encore et toujours sérieuse, avec les tirs d’obus, le retour des djihadistes, la gestion d’une rare opacité de la situation à Kidal et, surtout, le blocage dans lequel se trouve les négociations entre le gouvernement malien, les groupes rebelles armés (MNLA, MAA, HCUA) et les groupes d’autodéfense (Ganda Izo, Ganda Koï). C’est comme le calme avant la tempête. Le dire, l’écrire, ce n’est ni être un oiseau de mauvais augure ni jouer à la Cassandre. C’est plutôt faire preuve de prudence.

Un Etat encore faible

Six mois après le plébiscite d’IBK en qui beaucoup voyaient – et voient toujours- l’homme providentiel, la situation dans les régions du Nord du pays n’a pas connu d’embellie. Surtout à Kidal, d’où est partie la rébellion MNLA qui a projeté le Mali dans les crises sécuritaire et institutionnelle. Mais il y a plus étonnant, quand on sait que les routes de cette région semblent interdites aux nouvelles autorités maliennes, malgré la présence de Serval et de la Minusuma. On se souvient que même le premier ministre, Oumar Tatam Ly, n’avait pu y mettre le pied en novembre dernier… C’est une région malfamée, où dorment tranquillement les bandits de tout acabit, les terroristes qu’il est vraiment difficile de distinguer des groupes rebelles armés. De quoi, en tous cas, renforcer le sentiment que le Mali est un pays coupé en deux, compartimenté, avec une partie du Nord qui semble hors du champ de contrôle du pouvoir central. Or, il est clair que les Maliens ont voté, massivement, pour restaurer l’ordre politique et l’Etat dont on dit qu’il n’a jamais été solide. Il ne fait aucun doute que ce qui se passe à Kidal sert de baromètre à la faiblesse du pouvoir en place, une faiblesse masquée mais réelle qui n’échappe pas un seul instant aux populations de Tombouctou, de Gao. Depuis le temps où ils vivaient sous la coupe réglée des faussaires de la foi, les habitants restés sur place se disent abandonnés par le pouvoir de Bamako. Rien n’a d’ailleurs encore été fait pour leur prouver le contraire.

Parmi les moins puissantes plumes de la presse locale, certaines n’ont pas résisté à dire qu’il eut été symbolique, six mois après son investiture, qu’IBK se rende dans l’une de ces trois régions pour faire oublier aux populations le sentiment qu’ils ont d’être séparées du sud du pays par un immense océan.

Pour parler de réconciliation, ce n’est pas à Mopti…

Dans son numéro du 17 mars, Le prétoire, en parlant de cette visite du président Keïta, a écrit :

« Au cours de cette tournée, le chef de l’Etat parlera sans cesse de dialogue et de réconciliation, termes à la mode et pour lesquels il a créé un ministère aussi inutile que factice. Mais pour se faire entendre, il serait mieux inspiré de s’adresser aux acteurs concernés, et ce n’est sans doute pas dans la « Venise » malienne qu’il va rencontrer les protagonistes du Nord, pas plus qu’il n’a pu les rencontrer tous à Bamako, lors des ateliers de la communauté internationale… »

C’est là un constat, des plus clairs, qui va recueillir l’adhésion de plus d’un dans l’opinion publique nationale, et même au-delà. C’est connu, à propos du dialogue et de la réconciliation nationale, beaucoup a été fait et dit mais il semble toujours que ce n’est pas assez. D’autres actions concrètes sont attendues de la part du pouvoir de Bamako. La plus symbolique serait la visite d’IBK dans l’une de ces 3 régions où se trouvent les vrais protagonistes. C’est là aussi qu’il apparaît nécessaire de poser la question de savoir pourquoi IBK tient à ce que les négociations se déroulent à Bamako, et pas à Tombouctou, Gao voire Kidal.

Boubacar Sangaré

Mali : quand le président passe….

 

 

Le président de passage à Kalaban-coro Photo: Boubacar

Le président de passage à Kalaban-coro. Photo: Boubacar

Au sud-est du district de Bamako, une population estimée à 48 324 habitants (selon le Recensement administratif à caractère électoral) et une superficie de 219,75 km2, juste derrière le petit pont, Kalaban-coro!… l’une des 37 communes du cercle de Kati, administrée par un conseil municipal de 29 conseillers. Des frontières avec Bamako jusqu’au village de Kabala, les abords du goudron sont noirs de monde. Quelques agents du corps policier s’empressent de débarrasser la route de tous ses usagers, les habituels transports en commun, les voitures personnelles, les motocyclistes et…les piétons. Tous ont été sommés de se ranger pour laisser la voie libre. Les femmes venues s’approvisionner au marché ont du mal à traverser pour rallier leur domicile, de l’autre côté de la route. Il est 9 heures moins, et déjà le soleil qui se lève a beaucoup perdu de sa tendresse.

Qui sont ces enfants alignés le long du goudron, marchant les uns sur les pieds des autres, piaillant comme des lurons, bondissant comme bouc en rut ? Encadrés par des policiers, ils ont tous le regard tourné vers une seule direction. Ils crient tous comme des putois « IBK ! IBK ! IBK ! » Ce sont nos enfants, nos petits frères, nos petites sœurs; ils portent l’uniforme de leur établissement scolaire. Quoique nous soyons lundi, ils ont, avec la bénédiction de leur administration, été parqués au bord du goudron, pour acclamer le président Keïta sur sa route vers Kabala, le village suivant. Il est en route pour le lancement de la construction de la cité universitaire. Les élèves de tous les établissements primaires et secondaires sont dans la rue. Des femmes et d’autres jeunes des quartiers sont venus grossir la foule. Tous transpirent comme s’ils étaient dans une étuve. A 10 heures, ils attendent toujours le président. L’impatience se lit sur les visages.

Auparavant, notre benjamin, Moustapha, 7 ans, en 2e année, est venu me trouver à la maison et m’a dit :

« Ils nous ont dit d’aller au bord du goudron pour accueillir IBK. Moi, je n’irai nulle part, parce que ce n’est pas IBK qui me donne à manger. »

Ces propos ont déchaîné l’hilarité de nous tous qui étions là.

Sous prétexte que le président va passer, l’immobilité est imposée partout : les écoles se vident, les conducteurs de transport en commun, alors qu’ils sont à la chasse de leur pitance du lendemain, sont empêchés de rouler, les motocyclistes sont contraints d’emprunter les rues et ruelles pour rallier leur destination. Quand le président passe, rien ni personne d’autre n’existe en dehors de lui, plus personne ne crie, ne parle, ne rit, ne saute, ne danse ou ne pète que pour lui. Quand le président passe, tout est bloqué comme une horloge cassée, tous ou presque retiennent leur souffle. D’aucuns, affichant une joie à couper le souffle, lancent :

« Le pouvoir, c’est le pouvoir. On lui doit respect, soumission et obéissance. »

Aucun commentaire. S’éloigner de là, c’est le meilleur moyen d’éviter de piquer un fard, une engueulade.

Voilà plus de cinquante ans que cela dure. Plus de cinquante ans que nos présidents nous font sortir sous le soleil, nous faisant perdre une partie de notre vie à les accueillir, à les applaudir, les vénérer, à leur baiser les pieds et la main. Plus de cinquante ans que nous courrons derrière leur cortège, alors qu’ils ne font que lever une main hypocrite, affichant un sourire factice pour nous témoigner… quoi ? Sinon leur mépris. Mépris parce qu’ils se font applaudir, accueillir sous un soleil de plomb par un peuple qu’ils affament, à qui ils ne sont jamais parvenus à assurer des conditions de vie dignes, qu’ils abrutissent, et dans l’esprit desquels ils ont inculqué la notion de domination charismatique au sens où l’entend Max Weber. Mépris aussi parce que parmi ces enfants, il n’y a pas celui du président, ni de son fils, ni d’un quelconque ministre du gouvernement. Ce mépris devient flagrant lorsqu’on se rend compte que tous, du président au ministre, répugnent (le mot n’est pas fort) à voir leurs enfants fréquenter ces écoles publiques livrées au chaos avec les enfants issus de la plèbe, du Mali d’en bas. Ils préfèrent les placer loin de tout ça, dans des écoles privées surpayées, pour leur épargner l’enseignement déphasé, inconstant et soporifique qu’on dispense encore dans les écoles d’état.
Ces enfants, qui, hier, ont crié « ATT ! ATT ! ATT ! », et qui, aujourd’hui, crient « IBK ! IBK ! IBK ! » ne le savent pas, et malheureusement ils ne savent pas qu’ils ne savent pas. Ils sont le symbole d’un peuple enfumé qui s’est à ce point égaré dans le fétichisme du pouvoir qu’il a renoncé à son droit le plus élémentaire, sa dignité.

Au bord du goudron, la foule grossit à mesure que le soleil escalade dans le firmament. Cela fait plus d’une heure que les enfants sont là, à attendre le président, pour le voir passer.

 

Au bord de la route (Kalabancoro) photo: Boubacar

Au bord de la route (Kalabancoro) photo : Boubacar

« Pauvres enfants. Pauvres parents. Pauvres citoyens ! Vous êtes issus d’un peuple fier et riche qui ne devrait pourtant pas manquer d’enfants dignes pour éviter la corruption, le piston, le favoritisme. Mais voyez vous-mêmes où nous en sommes. Le mensonge est presque devenu une langue officielle dans ce pays . Ceux que vous prenez pour les hommes providentiels vous promettent monts et merveilles, mais à la longue, il n’y aura rien. Absolument rien. Vous n’êtes d’ailleurs rien pour eux, rien, sinon le bas du panier, le cul d’une poule. Pauvres enfants, arrêtez de crier, il est temps que vous ouvriez les yeux, que vous émergiez de votre somnolence, que vous disiez non à ces nouveaux colons ! »  serait-on tenté de dire. A qui ?

A cette foule d’hommes, de femmes et d’enfants qui se bousculent frénétiquement pour voir, seulement, IBK passer, non, mais sans blague !

A 11 heures moins, IBK passe, attifé d’un boubou bleu, portant une écharpe blanche. Le cortège roule au ralenti, IBK lève ‘’cette main’’ et affiche ‘’ce sourire’’ à la vue de tous ces enfants criant « IBK ! IBK ! IBK ! »

Après plus d’une heure de guet, il faut rentrer. Plus d’une heure durant laquelle même le vent ne soufflait que pour IBK. Tous ces enfants, ces écoliers, dehors pour saluer IBK de passage. Tout ça pour ça ! Ça seulement. Et on se dit qu’il est loin, vraiment loin, le temps du changement dans les mentalités, dans les comportements. Et on se souvient de ce que dit Stanislas Adotevi K. Spero dans  Négritudes et négrologues  :

« Le Nègre danse. Il faut qu’il continue de danser. Mais il ne s’agit plus de danser sur le mode de la répétition, mais de la Révolution. Il faut maintenant danser la danse de la victoire. » P. 246

Oui, il est temps de danser la danse du changement.

Boubacar Sangaré

Mali : Le rap dérape en violences

Le rappeur Saïbou Coulibaly dit Snipper photo: JournalduMali.com

Le rappeur Saïbou Coulibaly dit Snipper photo: JournalduMali.com

La semaine dernière, l’animosité entre plusieurs rappeurs maliens, Gaspi, Iba one et Talbi, Oxbi, Moobjek, a viré à une confrontation physique dont le jeune rappeur Snipper (Saïbou Coulibaly) a fait les frais : agressé en pleine journée chez lui par des hommes armés. Un évènement navrant qui interroge …

Il y bientôt deux mois de cela, un de mes articles (1) alertait l’opinion publique nationale sur les dérapages qui s’installent dans le monde du rap malien. Dans les ‘’morceaux clash’’ dont raffolent les jeunes, les rappeurs se taclent sans cesse verbalement, mais aussi poussent l’outrecuidance jusqu’à insulter père et mère de façon obscène. Ils se lancent des piques, qui nourrissent une haine réciproque qui durera avant de s’éteindre. C’est cette rivalité entre les rappeurs Gaspi, Iba one et Talbi, Moobjek qui anime aujourd’hui la polémique chez les férus de rap. Même s’il reste à déplorer que les grands titres de la presse locale boycottent cette discipline, il semble évident que tous évoquent un art fait pour les nases, les ratés, les délinquants et, par conséquent, indigne d’une once d’égard.

Sinon comment comprendre le peu d’intérêt que tous ou presque ont montré en apprenant que le jeune rappeur Snipper avait été agressé par un gang conduit par Moobjek (un autre rappeur opposé à Gaspi, allié de Snipper). Snipper ajoute même qu’il a été victime d’un hold-up, et qu’il n’en est pas sorti sain et sauf. Lundi dernier, la nouvelle est allée vite dans la rue, si bien que la rumeur, le plus vieux média, a commencé à gérer l’information. Chacun y allait de son récit des faits. Rencontré jeudi dernier chez lui, Snipper, une blessure couverte d’un pansement au sommet de la tête, et des bandages aux doigts, il parlait sur le ton du rappeur sur scène. Il n’a pas hésité à livrer son récit des faits :

« Le lundi dernier, il (Moobjek) s’est rendu chez moi avec une bande de voyous de 40 personnes, aux environs de 14 heures. A cette heure de la journée, il n’y a pas grand monde chez nous; il n’y avait que des femmes dans la rue, et tu n’es pas sans savoir que le lundi tout le monde part au travail. Un pote m’a appelé pour me dire qu’un complot se trame contre moi, qu’il paraît que Mobjek s’apprête à m’attaquer. Il s’appelle Balilou Montana. Il suivait tout sur facebook, mais ne savait pas l’heure où ils allaient attaquer. C’est un autre ami à lui qui lui a écrit sur facebook pour lui dire ça, et je ne sais pas comment ce dernier a eu cette information.
J’étais dans la rue, et j’ai pensé à quitter parce que je ne savais pas l’heure où ils allaient passer à l’acte. Je me suis enfermé à clef dans ma chambre après avoir dit aux enfants de faire savoir à quiconque viendrait me chercher que je suis sorti. J’étais au lit et, à ma grande surprise, notre famille a été envahie par une foule. Ils cognaient sur les portes de mes mamans en criant « où est Snipper ? Où est Snipper ?» Mobjek était parmi eux. Ils sont arrivés avec trois voitures et dix motos, armés de fusils, de machettes, de haches. Comme ma porte était bouclée, ils ont ouvert la fenêtre que j’avais oublié de boucler, et m’ont aperçu. Ils ont défoncé ma porte, Moobjek est entré et on a échangé des coups de poing. J’ai accepté de les suivre dehors. Ils voulaient me mettre dans le coffre d’une voiture, m’amener dans un studio pour me filmer en train de me clasher moi-même, pour ensuite lancer sur youtube. J’ai résisté et refusé d’entrer dans le coffre, et c’est là qu’ils ont commencé à me percer de coup de machettes aux doigts, à la tête, aux pieds. Certains me piquaient aux côtes. J’ai échafaudé un plan pour m’arracher et fuir. La rue était bondée, mais il n’y avait que les femmes et les enfants. Seul mon cousin Bassirou était là. Il a opposé une résistance, ils lui ont pris son téléphone et assené un coup de machette à la nuque. L’arme lui a fait une blessure à l’oreille gauche. Ils m’ont enlevé mon pantalon, filmé. Ils ont emporté mes deux téléphones et 55.000 FCFA. J’ai couru et j’ai fini par tomber dans les pommes. »

Rares sont ceux qui diront le contraire, Snipper paie là le prix de la rivalité qui oppose son allié, Gaspi, à trois autres rappeurs dont Moobjek qui, comme Gaspi, possède un ‘’fanbase’’ (public) très grand. Il se trouve que dans cette rivalité, Snipper en est arrivé à faire monter la mayonnaise, multipliant les ‘’morceaux clash’’ où il attaque, en digne porte-parole de Gaspi, Talbi, Mobjek et Oxbi, dont il ne se prive pas d’insulter père et mère. On sait que ce jeune rappeur est connu pour ses insultes obscènes, ses goujateries verbales (il dit que c’est son style à lui !) qui ont dégoûté nombre de mordus du rap, et lui valent aujourd’hui, après son agression, des « bien fait pour sa gueule ! »

Dans son dernier titre intitulé « Telle mère, tel fils », il s’en prend aux mères des trois rappeurs :

« Telle mère, tel fils. Le fils est à l’image de sa mère. Vous et vos mères, vous êtes les mêmes. C’est vous qui parlez de vos mères tout le temps dans le rap. Et vos mères vous soutiennent tellement dans cette affaire ! (2) Le dernier des maudits, c’est Talbi. On ne doit pas s’enorgueillir d’être un enfant légitime. Dire cela tout le temps, c’est haram sauf si tu veux que quelqu’un d’autre te dise le contraire. Eh bien, je doute fort que tu en sois un. Tu n’es pas un enfant légitime. Tous les Maliens savent que ta mère a fait trois mariages successifs, que tu as trois frères qui n’ont pas le même nom que toi… (Traduction libre) ».

On voit que Snipper n’est pas virulent qu’avec les seuls rappeurs, mais va jusqu’à mettre leur mère dans le même sac qu’eux. Ce fut, à l’en croire, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, hélas déjà plein à ras bord. La virulence des textes avait atteint son paroxysme. Une telle rivalité dans le giron du rap malien n’était jamais parvenue à cette dimension. Une confrontation physique était prévisible, voire inévitable pour qui se souvient encore des menaces que ces rappeurs se lancent par textes interposés.
Mais, il reste que dans cette affaire, on s’est éloigné du rap hardcore, du rap conscient pour finalement basculer dans une sorte de guerre d’égo qui hante désormais les textes. Une passe d’armes d’une animosité rare qui occupe les discussions quotidiennes entre les fans-clubs des rappeurs concernés. Au point que, souvent, on ne peut se défendre de demander s’il y avait des limites au clash, sachant bien que la réponse n’est autre que, dans l’art, la question de la limite est d’ordre personnel. Aussi, on sait que le but poursuivi dans le clash est de faire parler de soi, de faire le boucan.

Ceci dit, l’agression contre le jeune rappeur est un évènement navrant qui ne fera que renforcer les contempteurs de cette discipline, et contribuera à mettre tous les rappeurs dans une mauvaise posture. C’est un acte intolérable, insupportable, qui donne une image noire du rap, et des rappeurs eux-mêmes qui se doivent d’être exemplaires compte tenu de l’influence que cet art exerce sur la jeunesse. On ne peut que s’interroger. Où va le rap malien ? Ne risque t-il pas de perdre sa place dans le monde de la culture malienne ?

Pour Abdoulaye Coulibaly, alias Black Lion, un jeune rappeur de la place, la rivalité entre ces rappeurs dépasse le cadre du clash et « ils feraient mieux d’arrêter », parce que « les insultes père et mère, ce n’est pas tout le monde qui peut supporter. C’est vraiment regrettable. Et ce n’est même pas bon pour l’image du rap. »

(1)- Mali : quand le rap explose et dérape…, lundi 13janvier 2014.
(2)- La tante de Mobjek intervient dans une de ses chansons. Elle y dit que les rappeurs, comme Snipper, qui font des insultes père et mère sont maudits.

Boubacar Sangaré