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Mali : Le rap dérape en violences

Le rappeur Saïbou Coulibaly dit Snipper photo: JournalduMali.com

Le rappeur Saïbou Coulibaly dit Snipper photo: JournalduMali.com

La semaine dernière, l’animosité entre plusieurs rappeurs maliens, Gaspi, Iba one et Talbi, Oxbi, Moobjek, a viré à une confrontation physique dont le jeune rappeur Snipper (Saïbou Coulibaly) a fait les frais : agressé en pleine journée chez lui par des hommes armés. Un évènement navrant qui interroge …

Il y bientôt deux mois de cela, un de mes articles (1) alertait l’opinion publique nationale sur les dérapages qui s’installent dans le monde du rap malien. Dans les ‘’morceaux clash’’ dont raffolent les jeunes, les rappeurs se taclent sans cesse verbalement, mais aussi poussent l’outrecuidance jusqu’à insulter père et mère de façon obscène. Ils se lancent des piques, qui nourrissent une haine réciproque qui durera avant de s’éteindre. C’est cette rivalité entre les rappeurs Gaspi, Iba one et Talbi, Moobjek qui anime aujourd’hui la polémique chez les férus de rap. Même s’il reste à déplorer que les grands titres de la presse locale boycottent cette discipline, il semble évident que tous évoquent un art fait pour les nases, les ratés, les délinquants et, par conséquent, indigne d’une once d’égard.

Sinon comment comprendre le peu d’intérêt que tous ou presque ont montré en apprenant que le jeune rappeur Snipper avait été agressé par un gang conduit par Moobjek (un autre rappeur opposé à Gaspi, allié de Snipper). Snipper ajoute même qu’il a été victime d’un hold-up, et qu’il n’en est pas sorti sain et sauf. Lundi dernier, la nouvelle est allée vite dans la rue, si bien que la rumeur, le plus vieux média, a commencé à gérer l’information. Chacun y allait de son récit des faits. Rencontré jeudi dernier chez lui, Snipper, une blessure couverte d’un pansement au sommet de la tête, et des bandages aux doigts, il parlait sur le ton du rappeur sur scène. Il n’a pas hésité à livrer son récit des faits :

« Le lundi dernier, il (Moobjek) s’est rendu chez moi avec une bande de voyous de 40 personnes, aux environs de 14 heures. A cette heure de la journée, il n’y a pas grand monde chez nous; il n’y avait que des femmes dans la rue, et tu n’es pas sans savoir que le lundi tout le monde part au travail. Un pote m’a appelé pour me dire qu’un complot se trame contre moi, qu’il paraît que Mobjek s’apprête à m’attaquer. Il s’appelle Balilou Montana. Il suivait tout sur facebook, mais ne savait pas l’heure où ils allaient attaquer. C’est un autre ami à lui qui lui a écrit sur facebook pour lui dire ça, et je ne sais pas comment ce dernier a eu cette information.
J’étais dans la rue, et j’ai pensé à quitter parce que je ne savais pas l’heure où ils allaient passer à l’acte. Je me suis enfermé à clef dans ma chambre après avoir dit aux enfants de faire savoir à quiconque viendrait me chercher que je suis sorti. J’étais au lit et, à ma grande surprise, notre famille a été envahie par une foule. Ils cognaient sur les portes de mes mamans en criant « où est Snipper ? Où est Snipper ?» Mobjek était parmi eux. Ils sont arrivés avec trois voitures et dix motos, armés de fusils, de machettes, de haches. Comme ma porte était bouclée, ils ont ouvert la fenêtre que j’avais oublié de boucler, et m’ont aperçu. Ils ont défoncé ma porte, Moobjek est entré et on a échangé des coups de poing. J’ai accepté de les suivre dehors. Ils voulaient me mettre dans le coffre d’une voiture, m’amener dans un studio pour me filmer en train de me clasher moi-même, pour ensuite lancer sur youtube. J’ai résisté et refusé d’entrer dans le coffre, et c’est là qu’ils ont commencé à me percer de coup de machettes aux doigts, à la tête, aux pieds. Certains me piquaient aux côtes. J’ai échafaudé un plan pour m’arracher et fuir. La rue était bondée, mais il n’y avait que les femmes et les enfants. Seul mon cousin Bassirou était là. Il a opposé une résistance, ils lui ont pris son téléphone et assené un coup de machette à la nuque. L’arme lui a fait une blessure à l’oreille gauche. Ils m’ont enlevé mon pantalon, filmé. Ils ont emporté mes deux téléphones et 55.000 FCFA. J’ai couru et j’ai fini par tomber dans les pommes. »

Rares sont ceux qui diront le contraire, Snipper paie là le prix de la rivalité qui oppose son allié, Gaspi, à trois autres rappeurs dont Moobjek qui, comme Gaspi, possède un ‘’fanbase’’ (public) très grand. Il se trouve que dans cette rivalité, Snipper en est arrivé à faire monter la mayonnaise, multipliant les ‘’morceaux clash’’ où il attaque, en digne porte-parole de Gaspi, Talbi, Mobjek et Oxbi, dont il ne se prive pas d’insulter père et mère. On sait que ce jeune rappeur est connu pour ses insultes obscènes, ses goujateries verbales (il dit que c’est son style à lui !) qui ont dégoûté nombre de mordus du rap, et lui valent aujourd’hui, après son agression, des « bien fait pour sa gueule ! »

Dans son dernier titre intitulé « Telle mère, tel fils », il s’en prend aux mères des trois rappeurs :

« Telle mère, tel fils. Le fils est à l’image de sa mère. Vous et vos mères, vous êtes les mêmes. C’est vous qui parlez de vos mères tout le temps dans le rap. Et vos mères vous soutiennent tellement dans cette affaire ! (2) Le dernier des maudits, c’est Talbi. On ne doit pas s’enorgueillir d’être un enfant légitime. Dire cela tout le temps, c’est haram sauf si tu veux que quelqu’un d’autre te dise le contraire. Eh bien, je doute fort que tu en sois un. Tu n’es pas un enfant légitime. Tous les Maliens savent que ta mère a fait trois mariages successifs, que tu as trois frères qui n’ont pas le même nom que toi… (Traduction libre) ».

On voit que Snipper n’est pas virulent qu’avec les seuls rappeurs, mais va jusqu’à mettre leur mère dans le même sac qu’eux. Ce fut, à l’en croire, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, hélas déjà plein à ras bord. La virulence des textes avait atteint son paroxysme. Une telle rivalité dans le giron du rap malien n’était jamais parvenue à cette dimension. Une confrontation physique était prévisible, voire inévitable pour qui se souvient encore des menaces que ces rappeurs se lancent par textes interposés.
Mais, il reste que dans cette affaire, on s’est éloigné du rap hardcore, du rap conscient pour finalement basculer dans une sorte de guerre d’égo qui hante désormais les textes. Une passe d’armes d’une animosité rare qui occupe les discussions quotidiennes entre les fans-clubs des rappeurs concernés. Au point que, souvent, on ne peut se défendre de demander s’il y avait des limites au clash, sachant bien que la réponse n’est autre que, dans l’art, la question de la limite est d’ordre personnel. Aussi, on sait que le but poursuivi dans le clash est de faire parler de soi, de faire le boucan.

Ceci dit, l’agression contre le jeune rappeur est un évènement navrant qui ne fera que renforcer les contempteurs de cette discipline, et contribuera à mettre tous les rappeurs dans une mauvaise posture. C’est un acte intolérable, insupportable, qui donne une image noire du rap, et des rappeurs eux-mêmes qui se doivent d’être exemplaires compte tenu de l’influence que cet art exerce sur la jeunesse. On ne peut que s’interroger. Où va le rap malien ? Ne risque t-il pas de perdre sa place dans le monde de la culture malienne ?

Pour Abdoulaye Coulibaly, alias Black Lion, un jeune rappeur de la place, la rivalité entre ces rappeurs dépasse le cadre du clash et « ils feraient mieux d’arrêter », parce que « les insultes père et mère, ce n’est pas tout le monde qui peut supporter. C’est vraiment regrettable. Et ce n’est même pas bon pour l’image du rap. »

(1)- Mali : quand le rap explose et dérape…, lundi 13janvier 2014.
(2)- La tante de Mobjek intervient dans une de ses chansons. Elle y dit que les rappeurs, comme Snipper, qui font des insultes père et mère sont maudits.

Boubacar Sangaré

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Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).
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  1. J’aime ta capacité à jouer avec les mots: »quant le RAP dérape en violence. »C’est la suite logique des violences verbales qui se transforment en violences physiques.C’est dommage pour la Création Artistique de ces Jeunes Rappeurs Maliens qui s’affrontent. P.S.IL y a un Rappeur Français Nommé Booba connu aussi pour ses Clashs à répétitions avec un autre Rappeur La Fouine qui se mesurent musicalement et médiatiquement.