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Mali : quand le président passe….

 

 

Le président de passage à Kalaban-coro Photo: Boubacar

Le président de passage à Kalaban-coro. Photo: Boubacar

Au sud-est du district de Bamako, une population estimée à 48 324 habitants (selon le Recensement administratif à caractère électoral) et une superficie de 219,75 km2, juste derrière le petit pont, Kalaban-coro!… l’une des 37 communes du cercle de Kati, administrée par un conseil municipal de 29 conseillers. Des frontières avec Bamako jusqu’au village de Kabala, les abords du goudron sont noirs de monde. Quelques agents du corps policier s’empressent de débarrasser la route de tous ses usagers, les habituels transports en commun, les voitures personnelles, les motocyclistes et…les piétons. Tous ont été sommés de se ranger pour laisser la voie libre. Les femmes venues s’approvisionner au marché ont du mal à traverser pour rallier leur domicile, de l’autre côté de la route. Il est 9 heures moins, et déjà le soleil qui se lève a beaucoup perdu de sa tendresse.

Qui sont ces enfants alignés le long du goudron, marchant les uns sur les pieds des autres, piaillant comme des lurons, bondissant comme bouc en rut ? Encadrés par des policiers, ils ont tous le regard tourné vers une seule direction. Ils crient tous comme des putois « IBK ! IBK ! IBK ! » Ce sont nos enfants, nos petits frères, nos petites sœurs; ils portent l’uniforme de leur établissement scolaire. Quoique nous soyons lundi, ils ont, avec la bénédiction de leur administration, été parqués au bord du goudron, pour acclamer le président Keïta sur sa route vers Kabala, le village suivant. Il est en route pour le lancement de la construction de la cité universitaire. Les élèves de tous les établissements primaires et secondaires sont dans la rue. Des femmes et d’autres jeunes des quartiers sont venus grossir la foule. Tous transpirent comme s’ils étaient dans une étuve. A 10 heures, ils attendent toujours le président. L’impatience se lit sur les visages.

Auparavant, notre benjamin, Moustapha, 7 ans, en 2e année, est venu me trouver à la maison et m’a dit :

« Ils nous ont dit d’aller au bord du goudron pour accueillir IBK. Moi, je n’irai nulle part, parce que ce n’est pas IBK qui me donne à manger. »

Ces propos ont déchaîné l’hilarité de nous tous qui étions là.

Sous prétexte que le président va passer, l’immobilité est imposée partout : les écoles se vident, les conducteurs de transport en commun, alors qu’ils sont à la chasse de leur pitance du lendemain, sont empêchés de rouler, les motocyclistes sont contraints d’emprunter les rues et ruelles pour rallier leur destination. Quand le président passe, rien ni personne d’autre n’existe en dehors de lui, plus personne ne crie, ne parle, ne rit, ne saute, ne danse ou ne pète que pour lui. Quand le président passe, tout est bloqué comme une horloge cassée, tous ou presque retiennent leur souffle. D’aucuns, affichant une joie à couper le souffle, lancent :

« Le pouvoir, c’est le pouvoir. On lui doit respect, soumission et obéissance. »

Aucun commentaire. S’éloigner de là, c’est le meilleur moyen d’éviter de piquer un fard, une engueulade.

Voilà plus de cinquante ans que cela dure. Plus de cinquante ans que nos présidents nous font sortir sous le soleil, nous faisant perdre une partie de notre vie à les accueillir, à les applaudir, les vénérer, à leur baiser les pieds et la main. Plus de cinquante ans que nous courrons derrière leur cortège, alors qu’ils ne font que lever une main hypocrite, affichant un sourire factice pour nous témoigner… quoi ? Sinon leur mépris. Mépris parce qu’ils se font applaudir, accueillir sous un soleil de plomb par un peuple qu’ils affament, à qui ils ne sont jamais parvenus à assurer des conditions de vie dignes, qu’ils abrutissent, et dans l’esprit desquels ils ont inculqué la notion de domination charismatique au sens où l’entend Max Weber. Mépris aussi parce que parmi ces enfants, il n’y a pas celui du président, ni de son fils, ni d’un quelconque ministre du gouvernement. Ce mépris devient flagrant lorsqu’on se rend compte que tous, du président au ministre, répugnent (le mot n’est pas fort) à voir leurs enfants fréquenter ces écoles publiques livrées au chaos avec les enfants issus de la plèbe, du Mali d’en bas. Ils préfèrent les placer loin de tout ça, dans des écoles privées surpayées, pour leur épargner l’enseignement déphasé, inconstant et soporifique qu’on dispense encore dans les écoles d’état.
Ces enfants, qui, hier, ont crié « ATT ! ATT ! ATT ! », et qui, aujourd’hui, crient « IBK ! IBK ! IBK ! » ne le savent pas, et malheureusement ils ne savent pas qu’ils ne savent pas. Ils sont le symbole d’un peuple enfumé qui s’est à ce point égaré dans le fétichisme du pouvoir qu’il a renoncé à son droit le plus élémentaire, sa dignité.

Au bord du goudron, la foule grossit à mesure que le soleil escalade dans le firmament. Cela fait plus d’une heure que les enfants sont là, à attendre le président, pour le voir passer.

 

Au bord de la route (Kalabancoro) photo: Boubacar

Au bord de la route (Kalabancoro) photo : Boubacar

« Pauvres enfants. Pauvres parents. Pauvres citoyens ! Vous êtes issus d’un peuple fier et riche qui ne devrait pourtant pas manquer d’enfants dignes pour éviter la corruption, le piston, le favoritisme. Mais voyez vous-mêmes où nous en sommes. Le mensonge est presque devenu une langue officielle dans ce pays . Ceux que vous prenez pour les hommes providentiels vous promettent monts et merveilles, mais à la longue, il n’y aura rien. Absolument rien. Vous n’êtes d’ailleurs rien pour eux, rien, sinon le bas du panier, le cul d’une poule. Pauvres enfants, arrêtez de crier, il est temps que vous ouvriez les yeux, que vous émergiez de votre somnolence, que vous disiez non à ces nouveaux colons ! »  serait-on tenté de dire. A qui ?

A cette foule d’hommes, de femmes et d’enfants qui se bousculent frénétiquement pour voir, seulement, IBK passer, non, mais sans blague !

A 11 heures moins, IBK passe, attifé d’un boubou bleu, portant une écharpe blanche. Le cortège roule au ralenti, IBK lève ‘’cette main’’ et affiche ‘’ce sourire’’ à la vue de tous ces enfants criant « IBK ! IBK ! IBK ! »

Après plus d’une heure de guet, il faut rentrer. Plus d’une heure durant laquelle même le vent ne soufflait que pour IBK. Tous ces enfants, ces écoliers, dehors pour saluer IBK de passage. Tout ça pour ça ! Ça seulement. Et on se dit qu’il est loin, vraiment loin, le temps du changement dans les mentalités, dans les comportements. Et on se souvient de ce que dit Stanislas Adotevi K. Spero dans  Négritudes et négrologues  :

« Le Nègre danse. Il faut qu’il continue de danser. Mais il ne s’agit plus de danser sur le mode de la répétition, mais de la Révolution. Il faut maintenant danser la danse de la victoire. » P. 246

Oui, il est temps de danser la danse du changement.

Boubacar Sangaré

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bouba68
Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).

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14 Commentaires

  1. Quant le Président passe,le Peuple trépasse…le peuple est aveuglé par le Pouvoir.C’est un Spectacle vraiment désolant de voir les Maliens arreter toute activité pour attendre un Président qui peut malheureusement pas changer le cours de leurs Destins aujourd’ui.

  2. Boubacar Sangaré, votre plume me fais pleurer et me donne encore plus raison, pauvre de nous, maliens et africains, à quand le réveil? Le problème est que le message de réveil ne peut même pas être véhiculé sous peine de se faire luncher par les même que tu veut sauver des mains de ces rois chauves-souris .

  3. M. Sangaré votre texte est touchant, mais surtout montre un pan de notre comportement vis à vis du pouvoir.
    Je pense personnellement que nous avons assez montré ce pan, il est maintenant important que vous autres intellectuels de ce peuple infantilisé, arrivent à proposer des solutions que les personnes doivent adopter. J’aurais été plus ravi en nous montrant par quelques suggestions comment on doit faire cette danse du changement. Je crois que le peuple veut vraiment s’en sortir, mais comment? Malheureusement les leaders manquent. Pourquoi les leaders manquent? Solutionner ce problème sera sûrement un bon début.

  4. M. Sangaré votre texte est touchant, mais surtout montre un pan de notre comportement vis à vis du pouvoir.
    Je pense personnellement que nous avons assez montré ce pan, il est maintenant important que vous autres intellectuels de ce peuple infantilisé, arrivent à proposer des solutions que les personnes doivent adopter. J’aurais été plus ravi en nous montrant par quelques suggestions comment on doit faire cette danse du changement. Je crois que le peuple veut vraiment s’en sortir, mais comment? Malheureusement les leaders manquent. Pourquoi les leaders manquent? Solutionner ce problème sera sûrement un bon début.

  5. Merci cher Boubacar ! Notre Bouba ! Nous danserons le changement, après le départ inéluctable de ces marchands d’illusions qui nous gouvernent. Mais quand ? Pour ne pas nous essouffler, ne commençons pas les répétions tout de suite ! Il me semble plus réaliste que nous laissions cela à nos petits enfants.

  6. Une grande différence entre les populations de nos pays et celles qui ne perdent plus leur temps pour des activités vides de sens comme celle-ci.

  7. Extra Bouba. Remplacer le Mali par la Guinée dans le texte et le tour est joué. D’ailleurs, n’est ce pas deux poumons dans un même corps, ces deux pays?

  8. C’est bien beau tout ce que vous venez dire, malheureusement ça ne peut rien changer le cours de l’histoire. Si je comprends bien vous voulez que le président passe comme un simple citoyen même en Europe ça ne passe pas inaperçu a plus raison en Afrique. Il a été et le sera toujours et je suis navré de vous le dire.

  9. Incontablement riche votre article, je suis très ému j’avoue par votre esprit d’analyse, de critique et de jugement.
    Je pense que la plèbe a beaucoup envie de danser la danse du changement mais comment? Si les dirigeants ne le veulent, il sera difficile qu’elle la danse, nous sommes tous convaincu qu’il faut de bons dirigeants, compétents et épris du bonheur du peuple mais pas avec ceux la qui ne se soucient que de leur propre intérêt……
    Pour qui est aussi des accueils présidentiels je pense que ça en est trop en Afrique et particulièrement au Mali…
    Le passage du cortège présidentiel devenu est une véritable épine aux pieds des populations , le matin passage de IBK pour Koulouba laisse derniere lui un véritable gène des usagers car ils sont obligé malgré leur course pour la «  »Pitance » » d’attendre jusqu’à la limite de patience que le cortège présidentiel disparaisse avant de poursuivre le trajet…..Il faut une prise de conscience de nos dirigeants pour franchir certaines pratiques obsolètes qui ne font rétrograder la situation dans laquelle on se dégringole de jour en jour..
    Merci a toi Boubacar Sangaré pour ta franchise !!!!