Mali : c’est pourquoi il faut partir…

Jeunes à Douentza, Mali, photo: www.rnw.nl

Jeunes à Douentza, Mali, photo: www.rnw.nl

L’avenir appartient à la jeunesse. L’avenir d’un pays repose sur sa jeunesse. Il est fréquent d’entendre ce discours en politique, dans les débats, dans les amphis à l’université… Ces beaux discours provoquent presque toujours, un tonnerre d’applaudissements dans les rangs des premiers concernés, les jeunes, et une onde d’espoir chez leurs parents inquiets.

Pourtant, ces phrases sonnent comme une ritournelle publicitaire destinée à frapper l’attention. Des mots sans volonté politique.

Ce discours, je l’écoute toujours avec intérêt, même si pour moi comme pour beaucoup d’autres, il est l’emblème d’une hypocrisie qui ne dit pas son nom. C’est-à-dire que ceux qui le tiennent n’y croient pas eux-mêmes, ou plutôt, dissimulent sous ces paroles leur cupidité, leur incompétence. Ce n’est pas qu’ils ignorent la portée de ce qu’ils disent, non, non ! Ils savent au contraire que partout dans le monde la jeunesse est devenue une véritable industrie dans laquelle il faut investir pour assurer le futur, ils savent que la jeunesse peut faire tout (…), ils savent qu’un pays qui ne respecte pas sa jeunesse n’avance pas et donc se condamne à la régression, ils savent que dans toute vie la jeunesse est un carrefour, un virage qu’il faut savoir négocier au risque de tout faire capoter. La jeunesse, c’est une longue saison, une nuit constellée de rêves, un palier intermédiaire entre l’enfance et la vieillesse dont la traversée est un rien délicate.

Être jeune est dur. Le plus dur est d’être jeune dans un pays où tous les ingrédients sont réunis pour conduire la jeunesse dans l’impasse, où la jeunesse est considérée comme un cas désespéré. Dans son livre « L’Afrique en procès d’elle-même », Koro Traoré écrit :

« Plus de cinquante ans après les indépendances de la plupart des pays d’Afrique, le système éducatif ne s’est toujours pas adapté aux réalités du monde et à l’évolution des sociétés africaines.

L’enseignement élémentaire reste un luxe pour la majorité. Et l’enseignement supérieur ne forme en grande partie que des diplômés sans emploi, incapables d’entreprendre ou de s’insérer dans la vie active dès qu’ils quittent leur formation. Malheureusement, dans un tel contexte, l’enseignement professionnel et technique qui devrait être privilégié demeure le parent pauvre du système éducatif africain. »

Ce constat qui colle fort bien à ce qui se passe au Mali n’est pas fait par n’importe qui. C’est celui d’un ancien chargé de mission à la présidence de la République malienne, et au cabinet du premier ministre.
Je suis jeune et à l’université mes profs me disent de marcher la tête haute, d’être fier de mon pays qui me donne une bourse, les paye pour qu’ils m’enseignent… et qu’au temps où, eux, ils étaient à la fac, c’était différent, il n’y avait pas de bourses, il n’y avait pas Internet. Pour moi, ils commettent cette folie qu’ont les vieilles personnes de ramener tout à leur époque et à leur personne. Université livrée au chaos, la corruption et le pillage concerté des deniers publics sont devenus des institutions, le mensonge est devenu une langue officielle, les discours sont plus importants que les actes, chômage désespérant, diplômes qui s’achètent…

Avec une jeunesse qui représente 65 % de la population (des jeunes de moins de 25 ans), mon pays est classé 182e sur 187 dans l’indice de développement humain du PNUD ( en 2012). Une société sans cœur. Une société hypocrite qui évoque la bravoure, la droiture, le patriotisme de Soundiata, Samory alors qu’elle est dans un gouffre taillé par elle-même du fait de l’inconscience, l’incompétence de ses propres enfants. Quelle société sans cœur ! Société qui a fait de sa jeunesse une quantité négligeable, en lui disant qu’elle est incapable, ignorante, qu’elle n’est rien, n’a rien, ne peut rien, ne sait rien. Ici, n’en déplaise à quelques ânes qui ne voient pas le bout de leur propre nez, nos dirigeants ont cultivé le mépris pour la jeunesse, faisant d’elle un ennemi qu’il faut contrôler en lui jetant en pâture des promesses, des discours, des billets de francs Cfa. Une jeunesse pour laquelle les voyous, les salopards et salonnards sont devenus des archétypes. Jeunesse à laquelle on a fait croire que le piston est plus important que le droit ou qu’avoir « des relations dans les services publics » est plus important que les diplômes. Jeunesse aujourd’hui convaincue que l’excellence et la médiocrité se valent, que le vol, la triche sont naturels. Une société sans cœur.

A la fac, pour mes profs, je ne suis pas un étudiant comme les autres, comme on en trouve plein à la Sorbonne, à Harvard, à Oxford. Non, non, je suis un étudiant à part, dans un monde à part, un étudiant pas fichu de faire le moindre raisonnement cohérent sur la situation sociale, politique et économique de son pays, qui en sait plus sur la ville de Paris que sur Tombouctou ou Kidal, à qui on recommande la lecture de Kafka, Dos Pessos, Hemingway alors qu’il ignore fichtrement qui est Yambo Ouologuem, Aïda Mady Diallo, Pascal Baba Coulibaly, Massa Makan Diabaté, Ismaïla Samba Traoré… Oui, je sais, nul n’est prophète en son pays. No man is a prophet in his own country. Et comprenez bien, je n’ai pas été contaminé par le virus du « localisme ».

La seule alternative, c’est de partir.. Fuir ce pays qui ressemble au « poisson qui pourrit toujours par la tête », le laisser aux mains d’incapables et d’incompétents. Mais, n’y a-t-il pas une autre explication, plus insupportable ?

Ces incompétents, ces incapables savent parfaitement que cette jeunesse est un atout, une chance qu’il ne faut pas négliger. Ils misent sur la jeunesse, mais pas toute la jeunesse. Ils misent sur leurs propres enfants. Ils leur réservent toutes les chances. Ils veulent que ce soit eux qui dirigent le pays quand eux-mêmes auront quitté la scène politique, économique … Les rênes du pays doivent rester entre les mains des mêmes. Il faut continuer à « assassiner l’espoir (1)» en sacrifiant la jeunesse, la méprisant, ne lui parlant que pour formuler des promesses en matière d’emploi et de création d’entreprises.

Et après, on se demande pourquoi la plupart des boursiers envoyés à l’étranger choisissent de ne pas revenir ? C’est parce qu’ils veulent être respectés, éviter cette humiliation qui veut qu’on ne réussisse que grâce au piston. La jeunesse est à nos dirigeants ce qu’étaient Goriot, Vautrin…à Paris dans Le père Goriot. C’est-à-dire des êtres qui ne disent rien à personne. Tant pis pour quelques « inféodés » qui penseront que je raisonne comme une pantoufle. Moi, je ne peux plus résister à cette nauséeuse angoisse de vivre dans un pays qui a renoncé à t’aimer depuis longtemps, où il n’y a que des loups. Partout des loups. Pessimisme ambiant. Béni-non-non je suis. Béni-non-non je reste.

(1) Mali, ils ont assassiné l’espoir, Moussa Konaté, ed L’Harmattan

Boubacar Sangaré

Mali: une histoire de vol de téléphone

photo: www.thibaudd.be

photo: www.thibaudd.be

« Votre attention, camarades ! Cette étudiante vient de perdre son téléphone, un Samsung Galaxy SIII (S3). A l’instant ! Nous prions la personne qui a pris le téléphone de le déposer juste à l’entrée ouest de l’amphi. On considère qu’il n’a même pas volé… »

C’est le responsable de classe des étudiants en Licence ès Lettres qui a fait cette annonce. Ses mots se sont perdus dans l’indifférence générale de la foule d’étudiants, qui, depuis le matin, attendent en vain leurs professeurs. Pas un seul n’est encore venu. Il est déjà midi.

Certains étudiants ont écouté, calmement, sans bouger, choqués, effarés, pensant certainement à cette imprécation que l’on profère en permanence en cas de vol :

« Qu’Allah maudisse le voleur ! Celle qui met au monde un voleur n’a rien fait… »

Le temps, qui n’attend jamais rien ni personne, file comme un bolide, indiquant comme par télépathie à l’étudiante que le Samsung Galaxy S3 file déjà loin d’elle, au même rythme que les jambes du voleur. Des larmes ont commencé à perler sur ses joues poupines. Elle a rougi. Elle pleurait, pleurait doucement, lentement. Fièrement. Elle pleurait de ce pleur qui force l’admiration, le respect. Elle pleurait sans crier.

Le voleur avait déjà éteint le téléphone. Tous les appels tombaient sur le répondeur. Les espoirs de pouvoir le retrouver s’effaçaient aussi vite que les flammèches. Elle a essuyé les larmes qui cascadaient comme une chute d’eau. Elle s’est ressaisie, a rangé ses effets avec la promptitude d’une secrétaire, toujours en furie, les yeux pétillants de haine. Ma cousine, qui est une de ses amies, m’a dit qu’elle partait faire une déclaration à la police.

Cette histoire n’est pas isolée. L’année dernière, en plein examen de fin d’année, une étudiante, inondée de larmes, avait fait pitié à un amphi plein à craquer. Elle a « perdu » son sac qui contenait son WIKO et 50.000fcfa.

« La personne qui a volé mon sac peut prendre l’argent et le téléphone. Mais je la supplie de déposer la carte SIM et le sac quelque part. Dans les toilettes, par exemple » avait-elle imploré.

Quelques minutes plus tard, le sac avait été retrouvé dans les toilettes.
Sans le téléphone. Sans l’argent.

AH, L’ETUDIANT MALIEN…

Boubacar Sangaré

Un accident

photo: www.pressafrik.com

photo: www.pressafrik.com

Un matin pas comme les autres. La chaleur est dure. Le réveil difficile. Cela fait un peu plus d’un mois que le printemps est arrivé. Les nuits sont aussi torrides que les jours. Un vent chaud, sec et poussiéreux souffle, ploie les branches d’arbres, fait voltiger les feuilles fanées… et maltraite le visage.

Jeudi. J’enroule mon turban bleu autour de mon cou et mets le cap vers la rédaction du journal, réfléchissant à n’en plus finir au sujet sur lequel la rédactrice en chef me demandera de travailler, aux efforts que cela me coûtera, aux appels que je passerai probablement à telle ou telle personne pour compléter mes informations. Je pense au petit soir, moment toujours triste pour moi, quand je rentre me demandant chaque jour comment et d’où me viendra le budget pour payer l’essence du lendemain. Je me dis que faire ce métier n’en vaut pas la peine, que je ferais mieux de chercher à faire autre chose que de me perdre dans une presse où le sérieux a sérieusement reculé, où il faut être dans le camp de ces confrères qui font office de valetaille pour ceux qui détiennent les leviers du pouvoir, afin de s’offrir son bifteck, porter costume et cravate, rouler en voiture et avoir ses entrées dans le palais du numéro un, c’est-à-dire le président.

Je conduisais ma moto tranquillement, quand, à Djicoroni, alors que je passais les feux tricolores, un autre motocycliste, voulant à tout prix me doubler sur la gauche, me donna un coup de volant qui me fit perdre l’équilibre. Je fus catapulté et allai mordre la poussière loin de ma moto, en plein milieu du goudron, obligeant voitures personnelles, transports collectifs et motos à m’éviter de justesse. Un motocycliste imprudent n’a pu éviter de rouler sur le sac qui contenait mon PC. J’étais là, allongé en plein milieu du goudron, le bras droit et le genou gauche en train de saigner.

Mon coude me faisait terriblement mal. Ceux qui marchaient le long du goudron s’arrêtèrent. Quelques motocyclistes furent pris d’un effroi considérable. Je me suis relevé tant bien que mal, tenaillé par la douleur. J’ai récupéré mon sac. Un motocycliste a relevé ma moto. Ce qui m’a le plus choqué, c’est que mon bourreau ne s’est même pas donné la peine de s’arrêter.  » Quel imbécile, fils de grognasse! » me suis-je dit. Françoise, mon amie chroniqueuse, a raison :

 » La circulation, c’est vraiment parfois la jungle! »

Ma colère et ma douleur m’ont rappelé une réalité qu’il est difficile de balayer d’un revers de main: nous vivons une période de décadence dont les symptômes, dépravation des mœurs, inconscience, immoralité, incivisme, inflation, faiblesse de l’État, rappellent les derniers siècles de l’Empire romain.

La foule qui me regardait en train d’éponger le sang qui coulait de mon bras et de mon genou, me conseillait de me rendre à l’hôpital sans attendre. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser :

 » Vous ne pouvez pas comprendre… »

Ils ne peuvent vraiment pas comprendre que j’appartiens à la grande masse de ceux qui vivent au jour le jour. On peut ne pas me croire, mais je viens d’un milieu nécessiteux, pour lequel il n’y a pas d’autre choix que de payer une plaquette de paracétamol à 100 F Cfa chez le boutiquier du coin, quelle que soit la maladie ou la douleur. Impossible de se payer le luxe de l’hôpital où on vous accueillera avec une ordonnance dont le montant brouille la vue. Oui, pour moi, aller à l’hôpital est un luxe. L’hôpital et la pharmacie n’existent pas pour moi, ou, plus exactement, n’ont aucune raison d’exister. Ma colère peut paraitre ridicule à certains, mais elle vaut ce qu’elle vaut. Combien d’accidentés de la circulation routière sont transportés en urgence à l’hôpital et y rendent l’âme parce qu’ils n’ont pas de quoi payer les premiers soins ? Combien de Maliens voient leur père, mère ou leur fils mourir ainsi ? Combien de Maliens sont renvoyés de nos hôpitaux publics faute de place?

Pourtant, tous ceux pour qui nous, citoyens, avons voté ont promis de réduire les inégalités sociales, de garantir l’accès quasi gratuit à des soins de santé de qualité et à une éducation digne de ce nom. Les inégalités perdurent et se creusent.

C’est aussi vrai que le soleil se lève à l’est. La vie ici bas n’est vraiment plus de tout repos. Ceux qui refusent de s’en accommoder se condamnent à la souffrance. On ne peut qu’être d’accord avec les propos que Yasmina Khadra prête à Mirza Shah dans Les hirondelles de Kaboul :  » Les mentalités sont celles d’il y a des siècles. Depuis que le monde est monde, il y a ceux qui vivent et ceux qui refusent de l’admettre. Le sage, bien sûr, est celui qui prend les choses comme elles viennent. Celui-là a compris. »

Prendre les choses comme elles arrivent, pas comme on veut qu’elles soient. Cela me rappelle une autre phrase, celle que Gayle Bishop (Melissa Sagemiller de son vrai nom), dans le film Sleeper Cell, lance à son amant, Darwin al Hakim (Michael Ealy), agent infiltré du FBI : » La vie, c’est ce qui arrive, pas ce qu’on rêve. »

Boubacar Sangaré

P.S : J’ai eu cet accident le jeudi 3 avril 2014. Mes blessures sont assez graves. Mon ordinateur a été mis hors service. Retour à la case départ…