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Un accident

photo: www.pressafrik.com

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Un matin pas comme les autres. La chaleur est dure. Le réveil difficile. Cela fait un peu plus d’un mois que le printemps est arrivé. Les nuits sont aussi torrides que les jours. Un vent chaud, sec et poussiéreux souffle, ploie les branches d’arbres, fait voltiger les feuilles fanées… et maltraite le visage.

Jeudi. J’enroule mon turban bleu autour de mon cou et mets le cap vers la rédaction du journal, réfléchissant à n’en plus finir au sujet sur lequel la rédactrice en chef me demandera de travailler, aux efforts que cela me coûtera, aux appels que je passerai probablement à telle ou telle personne pour compléter mes informations. Je pense au petit soir, moment toujours triste pour moi, quand je rentre me demandant chaque jour comment et d’où me viendra le budget pour payer l’essence du lendemain. Je me dis que faire ce métier n’en vaut pas la peine, que je ferais mieux de chercher à faire autre chose que de me perdre dans une presse où le sérieux a sérieusement reculé, où il faut être dans le camp de ces confrères qui font office de valetaille pour ceux qui détiennent les leviers du pouvoir, afin de s’offrir son bifteck, porter costume et cravate, rouler en voiture et avoir ses entrées dans le palais du numéro un, c’est-à-dire le président.

Je conduisais ma moto tranquillement, quand, à Djicoroni, alors que je passais les feux tricolores, un autre motocycliste, voulant à tout prix me doubler sur la gauche, me donna un coup de volant qui me fit perdre l’équilibre. Je fus catapulté et allai mordre la poussière loin de ma moto, en plein milieu du goudron, obligeant voitures personnelles, transports collectifs et motos à m’éviter de justesse. Un motocycliste imprudent n’a pu éviter de rouler sur le sac qui contenait mon PC. J’étais là, allongé en plein milieu du goudron, le bras droit et le genou gauche en train de saigner.

Mon coude me faisait terriblement mal. Ceux qui marchaient le long du goudron s’arrêtèrent. Quelques motocyclistes furent pris d’un effroi considérable. Je me suis relevé tant bien que mal, tenaillé par la douleur. J’ai récupéré mon sac. Un motocycliste a relevé ma moto. Ce qui m’a le plus choqué, c’est que mon bourreau ne s’est même pas donné la peine de s’arrêter.  » Quel imbécile, fils de grognasse! » me suis-je dit. Françoise, mon amie chroniqueuse, a raison :

 » La circulation, c’est vraiment parfois la jungle! »

Ma colère et ma douleur m’ont rappelé une réalité qu’il est difficile de balayer d’un revers de main: nous vivons une période de décadence dont les symptômes, dépravation des mœurs, inconscience, immoralité, incivisme, inflation, faiblesse de l’État, rappellent les derniers siècles de l’Empire romain.

La foule qui me regardait en train d’éponger le sang qui coulait de mon bras et de mon genou, me conseillait de me rendre à l’hôpital sans attendre. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser :

 » Vous ne pouvez pas comprendre… »

Ils ne peuvent vraiment pas comprendre que j’appartiens à la grande masse de ceux qui vivent au jour le jour. On peut ne pas me croire, mais je viens d’un milieu nécessiteux, pour lequel il n’y a pas d’autre choix que de payer une plaquette de paracétamol à 100 F Cfa chez le boutiquier du coin, quelle que soit la maladie ou la douleur. Impossible de se payer le luxe de l’hôpital où on vous accueillera avec une ordonnance dont le montant brouille la vue. Oui, pour moi, aller à l’hôpital est un luxe. L’hôpital et la pharmacie n’existent pas pour moi, ou, plus exactement, n’ont aucune raison d’exister. Ma colère peut paraitre ridicule à certains, mais elle vaut ce qu’elle vaut. Combien d’accidentés de la circulation routière sont transportés en urgence à l’hôpital et y rendent l’âme parce qu’ils n’ont pas de quoi payer les premiers soins ? Combien de Maliens voient leur père, mère ou leur fils mourir ainsi ? Combien de Maliens sont renvoyés de nos hôpitaux publics faute de place?

Pourtant, tous ceux pour qui nous, citoyens, avons voté ont promis de réduire les inégalités sociales, de garantir l’accès quasi gratuit à des soins de santé de qualité et à une éducation digne de ce nom. Les inégalités perdurent et se creusent.

C’est aussi vrai que le soleil se lève à l’est. La vie ici bas n’est vraiment plus de tout repos. Ceux qui refusent de s’en accommoder se condamnent à la souffrance. On ne peut qu’être d’accord avec les propos que Yasmina Khadra prête à Mirza Shah dans Les hirondelles de Kaboul :  » Les mentalités sont celles d’il y a des siècles. Depuis que le monde est monde, il y a ceux qui vivent et ceux qui refusent de l’admettre. Le sage, bien sûr, est celui qui prend les choses comme elles viennent. Celui-là a compris. »

Prendre les choses comme elles arrivent, pas comme on veut qu’elles soient. Cela me rappelle une autre phrase, celle que Gayle Bishop (Melissa Sagemiller de son vrai nom), dans le film Sleeper Cell, lance à son amant, Darwin al Hakim (Michael Ealy), agent infiltré du FBI : » La vie, c’est ce qui arrive, pas ce qu’on rêve. »

Boubacar Sangaré

P.S : J’ai eu cet accident le jeudi 3 avril 2014. Mes blessures sont assez graves. Mon ordinateur a été mis hors service. Retour à la case départ…

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bouba68
Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).

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  1. Incroyable témoignage… d’une grande sincérité. c’est une affaire de passion et de sacrifice. mais là, ça devient aussi une question de survie
    Força !

  2. Prompt établissement. Heureusement qu’il y avait plus de peur que de mal, sauf pour l’ordi. Mais ça, le journal va t’en acheter un, dernier cri. Ou je me trompe ? Moi qui attendais l’explication de la démission du Gouvernement !

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  • Le jour où je suis rentré chez moi sans ma moto » L'Etudiant Malien L'Etudiant Malien 26 août 2014

    […] Après mon P.C cassé dans l’accident, c’est ma moto qu’on m’a piqué. Je régresse, tandis que les autres vont de l’avant. Sans P.C, sans moto, la vie pour moi n’a plus de sel, même si je vivais avant de les acquérir. L’implacable rouleau compresseur de la régression, du retour à la case départ. De quoi aviver en moi l’irrépressible envie de partir, de faire mon deuil des études, abandonner, dire adieu à cette université qui n’est pas plus qu’un cul de sac. Partir…peut être pour le Maghreb, l’Algérie, le Maroc… […]

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