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Rap : « Dieu a-t-il oublié les Noirs ? »

Master Soumy, Digalo et Mylmo photo: Bamada-city.com

Master Soumy, Digalo et Mylmo photo: Bamada-city.com

« S’ils viennent activer du feu sur notre terre, c’est qu’ils vivent du sang versé de nos guerres. Mon Afrique crie au secours, douleurs et peines. L’Union africaine financée par l’européenne. Toujours trahie par ses frères, c’est Africa. Thomas Sankara, Lumumba… »

« Ils », c’est « homme blanc », l’Occident, qui est criblé de reproches, mis au banc des accusés dans le single enregistré par trois jeunes rappeurs, trois pointures du rap malien : Master Soumy, Mylmo et Digalo qui se nomme lui-même « la voix d’or ». Pompier pyromane, c’est le titre qu’ils ont choisi.
Les rappeurs accusent l’Occident d’être celui qui allume le feu en Afrique pour venir l’éteindre ensuite. Ils l’accusent d’être responsable des guerres, soulèvements populaires, rébellions et assassinats politiques… qui ont agité, et agitent encore, le continent africain.

« Pompier pyromane ! Tu as poussé Kadhafi dans le dos, étouffé les Libyens, accaparé tout le pétrole de Tripoli/ Tu es entré en Tunisie, a mis de l’huile sur le feu et Ben Ali est parti en marathon/ Depuis que tu es venu au Nord, tu as remonté le MNLA contre nous, sinon au temps de Moussa Traoré nous nous ne négocions pas avec les rebelles/ Tu as mis la peau de banane sous les pieds de Djotodia à Bangui, pompier pyromane, appui des anti-balaka/ Pompier pyromane c’est toi qui a morcelé le Soudan, en amplifiant la tension entre El Béchir et Salva Kir… (traduction libre)»

On voit sans mal que dans ce couplet, le trophée de la déstabilisation est décerné à l’Occident qui, aux yeux des rappeurs, n’est pas étranger à la chute et la mort du Guide de la Jamahiriya libyenne, Khadafi, aux soulèvements populaires qui ont secoué nombre de pays du monde arabe, notamment la Tunisie et l’Egypte, à la rébellion label MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) devenue un caillou dans la chaussure des Maliens…

Cependant, ce single est un couteau à double tranchant. Il n’épargne personne, pas même les Noirs. Les rappeurs reprochent aux Noirs leur aveuglement, leur manque de discernement et de dignité.
Master Soumy décrit les Noirs, les Africains, comme les rois du farniente.

« Question-réponse : Dieu nous (les Noirs) a-t-ils oubliés ? Le Satan a-t-il mis du somnifère dans notre bouillie ? Assez de notre grasse matinée ! Au finish, est-ce que les Noirs (l’Africain) ne sont pas venus pour un reportage ? (Traduction libre) »

Mylmo accuse les Africains d’avoir livré Kadhafi aux Occidentaux :

«  Moi je pensais je voyais clair parce que je portais les lunettes de Kadhafi/ Moi j’ai (Kadhafi) été livré aux Blancs par mes propres frères, preuve que les Noirs portent des lunettes en banco… (traduction libre) »

Il faut le dire, Master Soumy et Mylmo sont deux rappeurs dont la réputation n’est plus à faire, tant ils se sont distingués, ces dernières années, grâce à l’engagement de leurs textes dans lesquels ils s’en prennent avec ironie aussi bien à la société qu’à ceux qui détiennent les leviers du pouvoir. Leurs textes leur ont apporté la sympathie de ceux qui ne sont pas friands de rap, certainement parce qu’ils se sont inscrits dans la dynamique d’un rap conscient, engagé, loin des prises de bec qui ont enflammé ces derniers temps le microcosme du rap malien, englué dans des règlements de comptes fort malheureux.

La « voix d’or » de Digalo interroge autrement :

« Ce sont eux (l’Occident) qui entendent toujours que nous sommes en train de nous entretuer/ Mais l’homme blanc n’aide personne de façon désintéressée/ (…) / C’est pourquoi je me demande si, en Afrique, nous avons une dignité/ C’est pourquoi je me demande si Dieu n’a pas oublié les Noirs (traduction libre) »

« Dieu, as-tu oublié les Noirs ? Les Blancs ont tout fait. Durant toute notre existence nous, nous n’avons pu « créer » que les sorcelleries… »  C’est sur cette note dure à avaler que se termine ce single.

Bokar Sangaré

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Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).
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  1. BIG UP à ce trio de Rappeurs Maliens!que ce RAP conscient soit entendu par le grand nombre au delà des Frontières du Mali.Dommage qu’il n’y ai pas un lien pour écouter ce son.

  2. Merci pour la découverte ainsi que pour l’explication de texte!
    J’apprécie particulièrement le flow de Master Soulmy et l’apprécie encore plus désormais avec tes traductions.