Monologue d’un Malien rescapé de l’enfer libyen(II)

Des Noirs traqués en Libye Photo: Cameroonvoice.com

Des Noirs traqués en Libye Photo: Cameroonvoice.com

« Welcome to Italia » Nous regardions, impuissants, le policier nous rire au nez et savions ce qui nous attendait. Quelques minutes plus tard, nous étions derrière la grille. C’était le ramadhan, les policiers ont dit qu’ils ne donneront à manger à personne le jour. Mais nous avions compris que c’était un alibi tout trouvé pour nous faire souffrir davantage. En Libye aujourd’hui, la police n’existe que de nom, elle ne représente plus rien à côté des milices islamistes armés et des militaires. On ne la reconnait qu’à travers les couleurs blanches et noires des véhicules, sinon les policiers ne portent ni insigne, ni uniforme. Leur truc, c’est le racket à l’encontre des immigrés. Ils ont demandé à chacun de payer 250.000 Francs CFA, et ont menacé de transférer à la prison centrale de Tripoli quiconque ne paye pas cette somme. Une prison malfamée, où il n’est pas bon d’être incarcéré, et pour s’en évader il faut être Michael Scofield. Entre moi et la liberté, il n’y avait que cette somme. Nos passeurs à qui nous confions tout notre argent ont dit qu’ils n’ont rien pour payer, et là nous avions piqué une crise de colère. On s’est dit que maintenant que nous sommes mal barrés, ils plongent dans le marécage de l’indifférence, et nous abandonnent à notre sort. Alors, nous avions commencé à passer des coups de fils interminables à nos parents vivant qui en France, qui en Espagne pour qu’ils nous apportent leur soutien.

Nous étions malheureux, et le malheur ne s’oublie pas ; il marque. Mais tu ne peux pas comprendre, parce qu’on ne comprend ce qu’on a vécu. En Libye, l’humanisme est en train de foutre le camp, l’égoïsme, le racisme, la haine de l’étranger, sont en train de déployer leur ailes sur ce pays où il faisait bon vivre avant.

A Tripoli, il y a un quartier appelé « Sar A Sar ». Là-bas, nous étions planqués chez un vieillard, berbère, pro-Kadhafi. Sur le toit de sa maison flotte le drapeau de la Libye de Kadhafi. C’est un quartier où règne une sorte de « nost-Kadhafi ». A un moment donné, le vieillard n’arrêtait pas de nous dire de quitter sa maison. Et les balles ont commencé à siffler, à voler. Des explosions. La fumée qui se dégageait de l’explosion des dépôts de gaz et de pétrole couvrait le ciel des semaines durant. Puis, un jour, le vieillard nous a rassemblés tous, pour nous faire savoir qu’il a peur qu’il nous arrive malheur, qu’il est un pro-Kadhafi, et que si les milices islamistes découvrent que nous sommes là, chez lui, ils nous toueront avec lui. Que c’est pour cela aussi qu’il a envoyé tous ses enfants en Tunisie. Il a fini par se calmer. Mais notre « cokseur » nous a fait changer de planque. Nous avions quitté ce quartier pour aller à « Gri Grass », un autre quartier de Tripoli où nous avions encore été planqués chez un vieillard dont les enfants combattent dans les milices. Les affrontements battaient leur plein.
Sur le chemin, l’un d’entre nous, s’est fait arrêter par des femmes. Tu sais, c’est vrai qu’il n’est pas bon d’être noir en Libye maintenant, mais certaines femmes, là-bas, sont fans des hommes noirs. Je ne sais pas ce qu’elles lui disaient, peut-être qu’elles lui proposaient de leur faire l’amour, mais je l’ai vu faire non de la tête en retournant ses talons. Un gars, libyen, qui l’avait vu en train de parler avec les femmes, a sorti son pistolet et lui a tiré une balle dans le pied.

Un soir, avec un ami, j’étais allé au cybercafé géré par un gambien. A notre grande surprise, un gamin, mitraillette en bandoulière, a dit qu’aucun Noir ne passera par cette rue. Après avoir publié un post sur Facebook pour donner signe de vie à mes parents et amis, je suis sorti du cyber dans l’intention de rallier ma planque. Mon ami me regardait d’un air étonné. Le gamin ne s’est même pas intéressé à moi, peut être parce que les barbes longues et touffues. Mais un gars conduisant une voiture a foncé sur moi. N’eut été ma rapidité à me ranger derrière un poteau électrique, il m’aurait écrasé. Je me suis perdu dans les rues. Je suis revenu au cyber pour demander à mon ami de venir avec moi. Il a refusé, a dit que je suis complètement dingue, et que j’ai failli me faire tuer. Je suis encore sorti du cyber, seul…

A suivre…

Boubacar Sangaré