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Je « rappe », donc je suis…(Première partie)

Diam's, l'ex-rappeuse française photo: wwwmidilibre.fr

Diam’s, l’ex-rappeuse française photo: wwwmidilibre.fr

Assanatou était plongée dans la contemplation des vagues, qui clapotaient. Le visage un rien serré, la légère brise qui soufflait ce matin-là ballotait ses fins cheveux qui pendaient jusqu’à ses épaules, et qu’elle nouait souvent en queue de cheval, histoire d’aiguiser la beauté d’un visage après lequel on ne soupirait pas encore. Derrière elle, les feuillages laissaient entendre un bruissement apaisant, et pour couronner le tout, la fraîcheur qui se dégageait du fleuve s’étendant à perte de vue. Les hautes herbes, dans leur balancement, lui léchaient les bras et les jambes découverts, mais la rosée qu’elles avaient accumulée pendant la nuit s’évaporait devant l’implacable stratégie du rouleau compresseur employée par les premiers rayons du soleil.

Au diable vauvert, un héron prenait de l’altitude dans la position d’un avion prêt à prendre d’assaut les gros nuages qui s’accumulaient dans le ciel ; des pêcheurs s’occupaient à passer au peigne fin les filets qui avaient passé la nuit au fond de l’eau ; les oiseaux qui nichaient dans les feuillages s’en allaient à la conquête de leur ration. A l’horizon, le soleil qui s’extirpait des nuages présageait une journée sans chaleur. C’était le jour ; il était là …

Chaque matin, Assanatou se retirait au bord du fleuve, loin des bruits de moteur, des voix résonnant dans le transistor, le tohu-bohu, qui secouaient les paisibles instants qui précèdent le lever de rideau de ce théâtre qu’est le monde. Elle y venait à la pêche de l’inspiration. L’inspiration qu’il fallait pour accoucher de textes, pleins de sens, qui nourrissent l’esprit, et qui lui vaudraient d’être portée aux nues par le public.

Le rap, c’était le dada de Assanatou. Elle avait affirmé sa prédilection pour cet art qui, chose inacceptable et catastrophique pour elle, n’avait pas bonne presse auprès d’un grand nombre de gens ; ceux-ci avaient été vite révulsés par le comportement qu’affichaient certains jeunes rappeurs, lesquels, en l’espace d’un single, versaient dans les excès : ils se défonçaient à la marijuana, étaient toujours stones, et alors, commençaient pour eux une vie sur les nuages. Ainsi, nourris et abreuvés des clips et sons de rappeurs américains, français, se rêvant Tupac, ils déambulaient dans les rues et ruelles, la main cramponnée à la couille, débitaient des rimes avec des gestes bizarres, cherchaient à impressionner avec leur flow. Le pantalon tombant jusqu’en bas des fesses, de façon à laisser découvert le slip de bain porté en dessous. Les vieillards voyaient dans cette attitude une incapacité à supporter leur pantalon. « C’est se condamner à mourir de faim que de s’attendre à être pris en charge par une personne qui n’arrive pas à supporter ce qui lui sert à se couvrir les fesses », disaient-ils, en proie à la désolation et à l’incompréhension. Incompréhension devant les agissements d’une génération qui ne leur inspirait que pitié dans sa volonté de mettre le feu à tout ce qui faisait d’elle un homme, avec ses propres structures sociales, ses codes, ses propres réalités. Cette génération qui s’était tellement ouverte à l’Autre qu’elle ne voulait plus seulement faire comme lui ; elle voulait être l’Autre.

Il était 8h. Assanatou revenait du fleuve. C’était à cette heure aussi que son père, Djibril, se rendait au travail. Il tenait une boutique d’alimentation au bord du goudron, non loin du marché. Chaque soir, devant la boutique, la mère de Assanatou dressait une table où elle vendait de l’Atiéké (1), des galettes… Dans ce petit commerce, elle dégageait assez de bénéfices pour aider son époux à supporter les charges du foyer qui commençaient à peser lourdes sur ses épaules vieillissantes, frêles. Et Djibril se faisait vieux. C’était un homme ventripotent, avec une taille de guêpe, le centre dégarni de sa tête indiquait une chauveté

A suivre…

Boubacar Sangaré

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bouba68
Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).

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