Mali: Wadossène 2014

A Wadossène, photo: koulouba.com

A Wadossène, photo: koulouba.com

Un terroriste qui s’évade de la plus grande prison du pays, fait la peau à un mirador dans sa fuite. Rattrapé et écroué une fois de plus, il est échangé, avec d’autres sinistres terro-bandits, contre un otage pour l’enlèvement duquel il avait joué un rôle, et non des moindres.

Ce n’est pas un roman russe. C’est juste l’évasion du sinistre Ag Wadossène « agrémentée » de sa libération en échange de celle de Serge Lazarevic, le dernier otage français au Sahel et dans le monde. L’année malienne 2014 s’est terminée ainsi. Dans le pays, ces évènements ont libéré la vanne de la colère, endeuillé des familles, amené des ministres à dire « des bobards » comme l’a dit notre confrère Dramane Aliou Koné.

Au Mali, tout cela est arrivé dans un contexte de scandales (achat du jet présidentiel, marché d’équipements et de matériels militaires surfacturés), de mensonges, de corruption et de pauvreté. Dans un pays où l’ennui n’est pas loin d’être un sport national. La colère, les indignations, les réactions d’incompréhension qui ont accueilli la libération de Ag Wadossène ne sont pas anodines. Cette libération a effectivement été vécue par nombre de Maliens comme une faiblesse de plus de l’Etat, dont ils savent les acteurs incapables de défendre les intérêts des populations.

Pour défendre une décision si contestée et impopulaire, les responsables maliens ont d’abord avancé l’argument de « la raison d’Etat ». Le ministre de la justice, Mohamed Ali Bathily, pour ne rien régler finalement, a expliqué que les terroristes ont été échangés contre l’otage pour sauver « l’honneur du Mali ». Un argument à dormir debout. Le président Keïta a mis un point final à toutes ces fuites en avant en disant que les terroristes qui ont été libérés seront traqués. Et voilà, il ne manquait plus que cela ! IBK a ajouté son grain de sel pour boucler la boucle de cette « élucubration » communicationnelle.

D’aucuns diront que c’est accorder trop d’importance à Ag Wadossène, un gars qui n’en vaut pas la peine. Soit. Il n’empêche qu’il a, lui seul, créé un concert d’indignations dans le pays. Il a levé le voile sur le vrai visage d’un pouvoir qui, depuis qu’il est en place, joue les apprentis sorciers, échafaude des plans qui s’avèrent défectueux quelque temps plus tard, et n’a jusqu’ici rien fait pour montrer qu’il a rompu avec les méthodes de gestion d’antan. Qui n’aurait pas parié qu’Ebola n’entrerait pas au Mali ? Comment est-il possible qu’il y ait eu fraudes et corruption jusque dans les hautes sphères du régime qui avait fait de la lutte contre l’enrichissement illicite son cheval de bataille ? Pourquoi échanger des terroristes contre celui dont on dit qu’il est un espion ? Pourquoi ?

Il ne fait aucun doute que l’évasion de Ag Wadossène, puis sa libération sont les évènements les plus marquants de l’année 2014 qui s’achève. Sa libération n’était pas pour « sauver l’honneur du Mali ». Qu’il soit traqué ou pas, cela ne change rien, ni au fait qu’il a été échangé contre celui qu’il avait lui-même enlevé en 2011, ni au fait qu’il ait tué l’adjudant Kola Sofara que sa famille pleure encore.

Boubacar Sangaré

Kefa, l’inconnu (deuxième partie)

Un fou (Mali) Photo: maliactu

Un fou (Mali) Photo: maliactu

Un jour, comme tant d’autres, les femmes rentraient du champ après une journée à rupiner. Les nuages s’effilochaient à l’horizon, le soleil surplombait les montagnes. Le vent s’était bloqué comme une horloge cassée. La journée avait été harassante, les femmes n’étaient visiblement pas en veine de reprendre les habituelles causeries qui les aidaient à supporter le long chemin à parcourir. Elles n’avaient guère la tête à ça. En procession, elles avançaient, silencieuses, les unes portant du fagot, les autres une hotte de karités.

Kefa s’était embusqué dans les hautes herbes, et guettait cette procession de femmes, dans la position d’un lion prêt à bondir sur sa proie. A mesure qu’elles s’approchaient de son coin de guet, Kefa triait sur le volet. Il repéra sa proie, la pesa du regard, la fixa. Elle avait une physionomie intéressante, une croupe charnue, des seins relevés. Elle sentait la jeunesse. Elle valait son pesant d’or. Il bondit hors des herbes, nanti d’une machette qu’il brandit aussitôt. La lame était luisante. Les femmes prirent peur. Ce fut la débandade. Sauve qui peut. Kefa ne perdit pas de vue sa proie. Cette proie à laquelle il tenait tant, celle qui allait lui faire jouir de la chance d’être un homme, un homme pareil aux autres… Un homme à qui on avait jusqu’ici refusé d’être un homme.

Elle n’avait pas bougé d’un pas cette femme-là. Elle tremblait de tout son corps, immobile, les larmes au bord des yeux, prêtes à cascader comme une chute d’eau, mais elle les contenait pour le moment. Les lèvres palpitantes, les yeux grands ouverts, comme un rat coincé, elle savait qu’elle tomber dans une souricière, pieds et mains liés, sans moyen de s’en tirer. Elle se savait foutue, telle une carpe déjà entre les dents d’un crocodile. Elle était là, figée, comme pétrifiée, résignée à subir le sort qui l’attendait.
Kefa avait joui d’elle. Il avait calmé ses désirs, ses envies et ses fantasmes accumulés, sans penser qu’il commettait là un crime, un crime pour lequel il méritait de… mourir.

Nombreuses étaient les femmes du village qui avaient subi les folies érotiques de Kefa, et pas mal, parmi elles, avaient ensuite été refusées par leur époux, malade de jalousie. Au fur et à mesure que sa sinistre réputation avait pris de l’ampleur, l’idée était venue à Kefa de s’armer davantage. Il avait de tout : machette, fusil, pistolet mitrailleur, gourdin… Comme s’il savait qu’il n’était pas à l’abri d’une attaque. Comme s’il était dans le secret de la pensée des villageois, qui de plus en plus révoltés, s’accusaient mutuellement de lâcheté, juraient par tous les saints qu’ils devaient faire la peau à ce malfrat. Révoltés, ils l’étaient les villageois, contre eux-mêmes parce qu’ils n’étaient que des lâches, poltrons, couards. Contre Kefa, contre le jour où il était venu au monde. Ils le maudissaient, maudissaient celle qui l’avait mis au monde, ils disaient qu’elle aurait dû accoucher d’une merde à la place de Kefa.

– Restez où vous êtes ! ordonna Kefa sur le ton d’un père à son fils. Pas un geste.

Guet-apens

Surprises et apeurées, les deux femmes qui suivaient la charrette ouvrirent grand les yeux, le cœur battant la chamade. Elles clignaient des paupières comme si elles avaient du mal à réaliser ce qui leur arrivait. Perdues, elles promenaient leurs regards de proie, espérant trouver une échappatoire. Aucun moyen de se tirer de là, elles étaient faites comme des rats. Elles demeuraient affligées, interdites.

– Décidément, vous n’avez aucune mémoire ! Si vous en aviez une, vos rires de salopes n’auraient pas dérangé mon sommeil. Ça se voit tout de suite qu’on ne vous a pas appris à fermer vos becs, à la boucler un peu. Cette langue, sur laquelle vous n’avez plus aucune autorité, je vais vous la faire avaler.

Elles frissonnèrent, de plus en plus conscientes que c’était là la mort du petit cheval. La catastrophe. La vieille, une habituée des lieux, anticipa, fila à Kefa le mouchoir contenant l’argent. Il sourit, les yeux dansant dans leurs orbites, il arracha le mouchoir avec aspérité, plus content qu’une femme complimentée par son mari. Il ne tenait plus en place, il allait et venait, sans accorder la moindre attention à ses captives qui commençaient à grimacer de colère, fulminaient sans desserrer les dents. Un instant, elles s’estimèrent chanceuses parce que

Kefa semblait oublier de sacrifier à sa coutume d’abuser de toutes les femmes qui, par malheur, échouaient dans son guet-apens. C’est peu dire qu’elles conchiaient Kefa, comme elles conchiaient Abdou, le gendarme qui fait le guet, lui aussi, à la sortie de la forêt, pour traquer les trabendistes. Abdou, le gendarme, savait mieux que quiconque que la forêt était devenue l’apanage de Kefa. Il avait toujours prétexté son manque d’armes pour tromper la colère qui grondait dans le village, où on exigeait qu’il se casse puisque, à cause de son incapacité, Kefa lui échappait. Il avait beau tenter de leur faire comprendre que, seul, il n’y pouvait rien, qu’il ne faisait que respecter la consigne de ses supérieurs, les villageois étaient devenus sourds à quelque plaidoirie. Tout ce qu’ils voulaient, c’était qu’il dégage…

A suivre…

Boubacar Sangaré

Au Mali d’IBK

Ibrahim Boubacar Keita, président du Mali Photo: maliactu.net

Ibrahim Boubacar Keita, président du Mali Photo: maliactu.net

Il y a quelques mois, Fanney Pigeaud, auteure de Au Cameroun de Paul Biya, était au cœur d’une polémique. Son livre dérangeait. Dans la presse camerounaise, dans la blogosphère, sur les réseaux sociaux, les critiques, bonnes comme mauvaises, pleuvaient sur cette ancienne correspondante de journaux français (AFP, Libération).

Pourtant, « qu’on le veuille ou non, Fanny Pigeaud dépeint une réalité que nous vivons tous les jours. Gabegie, trafic d’influence, corruption, le tout dans un contexte général de pauvreté à la limite du supportable. Le drame dans l’histoire de ce pays est que l’anormal est tellement passé dans les us locaux qu’il ne saute plus aux yeux », avait écrit sur son blog l’écrivain et blogueur camerounais Florian N’gimbis.

D’aucuns, surtout les simplistes, se demanderont quel est le rapport avec le Mali. Simplement parce que tout ce bruit autour d’un tel livre appelle un constat et non des moindres: du Cameroun au Mali via le Togo, dans toutes les républiques bananières, celui qui écrit sur la réalité, la dure réalité, est logé à la même enseigne que l’auteur d’un crime de lèse-majesté. Et s’il a un peu de chance, on va ressortir contre lui toute la poubelle de l’accusation de complot, d’avoir été stipendié…

Dans nos pays, où tous les symptômes de la décadence sont réunis comme au dernier siècle de l’empire romain ; où les dirigeants sont infectés par le virus de l’hubris et se rêvent Crésus, où la réalité et la pensée sont uniques, ceux qui ont les leviers du pouvoir « conchient » ceux qui osent sortir de leur « norme ». La « norme » unique. Elle est comme une voie à sens unique. Et dans cette uniformité ambiante, le peuple, ce bébé qui ne grandit jamais, finit par accepter, trouver les choses normales même dans leur anormalité. Un peuple méprisé, maintenu sciemment dans l’ignorance, à l’esprit sclérosé et gonflé comme un ballon à l’hélium de culte de la personnalité, de vénération, de considérations et croyances bidon. Il devient bigot, c’est tout. Passif spectateur, mais jamais acteur. Alors, il est complice. Complice de sa situation, de sa condition de peuple enfumé.

Au Mali, on en est à ce stade. Il faut le dire. Le désenchantement ambiant, auquel on assiste, est le signe qu’IBK a confirmé les pronostics faits par ses contempteurs. Au Mali d’IBK, les seuls faits d’arme du régime sont son assise clanique qu’on ne finit pas de dénoncer, ses ministres ou autres agents de l’Etat- voleurs de la société- qui fraudent, corrompent dans l’exécution d’un marché de matériels militaires et d’équipements de l’armée. Le Mali d’IBK est le pays où quatre sinistres terroristes sont échangés contre un otage français dont on dit qu’il était un espion. Et pour s’expliquer, le président choisit les antennes d’une radio étrangère, preuve du mépris qu’il a pour la presse nationale.

Le Mali d’IBK est celui où il y a toujours des zones d’ombres quant à l’achat du jet présidentiel. Un pays où un ministre se permet de mentir de manière effrontée sans se faire rappeler à l’ordre. Un pays dont la saleté qui défigure la capitale est la vitrine.

Boubacar Sangaré

Kefa, l’inconnu (première partie)

Un fou (Mali) Photo: maliactu

Un fou (Mali) Photo: maliactu

Les arbres s’étalent à perte de vue, les herbes sont épaisses et dépassent toute tête. Dans les branches, les oiseaux gazouillent, troublant le calme des lieux et le sommeil de Kefa. Kefa chasse de la main les moustiques, encore avides de sang, qui vrombissent autour de lui. Il inspire et expire bruyamment, se gratte sans arrêt le point du corps d’où un autre moustique vient de décoller. Il pense à s’arracher de la petite natte qui lui sert de couchette, mais n’en a pas envie. Il en est au stade où l’idée de se lever lui fournit le chapelet d’injures qu’il abattra sur le premier venu.

Se lever ? Mais, diable ! Pour quoi faire ? Sans enfant, sans femme. Il n’y a que lui Kefa. Lui, et lui seul. Alors, pourquoi bouder son plaisir ? Peut-être par respect pour les menteries de ces raconteurs de craques pour qui un homme, ça se lève avant le soleil, pas après ? Non ! Lui, Kefa n’en a rien à cirer. Lui, Kefa en a assez de ces craques de petit snock ! Les oiseaux peuvent gazouiller à se casser le bec, les feuilles bruire, le vent souffler jusqu’à fracasser les branches d’arbres, Kefa ne se lèvera pas. D’ailleurs, il ne doit rien à personne.

Ce qui l’a réveillé, c’est le claquement produit par les pneus d’une charrette tirée par deux ânes, braillant, pétant par intermittence, comme s’ils sentaient un danger proche. Deux femmes, une vieille et une belette suivaient la charrette. Peu soucieuses des ânes, elles  riaient aussi fort qu’un maboul joyeux, aussi fort que Kefa s’en trouvât énervé. Il y voyait une bravade de son autorité de brigand, de coupeur de route qui avait réussi l’exploit de faire reculer toute une colonne de gendarmes venue pour le mettre hors d’état de nuire. Comme elles n’avaient nul respect pour lui, lui Kefa, il allait leur apprendre à se faire discrètes, à savoir se conduire dans une forêt si pleine de dangers, où même les chasseurs les plus redoutables du village ne s’aventuraient que très rarement.

Kefa est un jeune homme, le cap de la trentaine à peine franchi. Il a de la prestance, les cheveux en broussaille, de gros yeux couleur sang dont la seule vue fait trembler de peur, une corpulence qui le fait passer pour une gourde, menton en galoche, les lèvres noires à force de tirer sur la pipe qu’il a en permanence au bec. Personne ne sait de quel village il vient. On le dit simplement originaire d’un des villages avoisinants.

On raconte que, là bas, on ne voulait plus de lui, qu’aucun père n’avait daigné lui accorder la main de sa fille. De quoi faire naître chez Kefa le sentiment d’être condamné à la réclusion, d’être un homme à part destiné à vivre dans un monde à part. Son nom avait couru les familles, les rues, les palabres. Partout, on le vomissait. Partout, à son passage, on l’épiait longuement ; les enfants fuyaient dès qu’il paraissait, le criblaient d’insultes, de marmonnements rogues. Certains allaient jusqu’à le bombarder de cailloux qui l’atteignaient à la tête. Couvert de sang, il passait son chemin comme si de rien n’était, les yeux injectés de colère.

Et l’arbre de la haine poussait dans son cœur. Chaque instant qui passait rajoutait une louche à l’immense océan qui le séparait du village et des villageois. Il prenait davantage conscience de sa condition d’homme rejeté de partout. Parfois, dans les moments de solitude, il riait, riait de cette vie sienne, faite de tristesse, aussi malheureuse que les premières nuits du veuvage. Une vie qui sonnait creux. Une vie où il n’y avait nulle trace d’amour, d’amitié… Il pouvait mourir Kefa, nul n’allait s’en émouvoir, d’autant plus qu’on le logeait à la même enseigne que les fous, les avortons, les perclus… Eux qui n’étaient pas considérés comme des hommes, eux n’avaient pas d’âme.

A suivre…

Boubacar Sangaré

Mali: Lazarevic et ce qu’état faible veut dire

Lazarevic de retour, photo: fr.news.yahoo.com

Lazarevic de retour, photo: fr.news.yahoo.com

Nul doute qu’à propos de la libération de Lazarevic– qui continue de faire du bruit, déclencher des indignations-, on ne nous a pas tout dit. On dira ce qu’on voudra, mais, il est impossible de ne pas dire que cette libération de quatre jihadistes est aussi le signe manifeste de faiblesse du gouvernement malien. Faiblesse qui tire sa source surtout de la crise, mais pas seulement de la crise. Faiblesse qui l’empêche de décider souverainement même dans les questions le concernant, apportant encore une fois la preuve que partout où presque en Afrique, dans les pays qui restent dans le pré carré de l’ancienne puissance coloniale, même un pouvoir démocratiquement élu n’est pas en capacité de défendre les se intérêts des citoyens.

La rébellion, le péril jihadiste au Nord, les pourparlers, une économie plombée, le spectre d’une grogne sociale, un gouvernement de plus en plus contesté…Ce sont là des difficultés qui font que le régime se sent incapable d’être ferme, y compris dans les questions d’intérêt national.

Et puis, il y a surtout que dans cette affaire des pourparlers, la solution n’est pas venue du Mali, mais des autres pays impliqués, parmi lesquels se trouve la France.

Les responsables maliens savaient bel et bien qu’ils allaient soulever la colère du peuple, mais cela ne les a pas empêchés de libérer quatre sinistres islamistes pour celui qu’on appelle au sein de l’opinion publique « un espion français ».

« Le fait du prince pèse plus lourd que le droit. Des terroristes libérés contre un espion. », s’indignait ainsi un jeune écrivain au cours d’une discussion. C’est-à-dire qu’il y a vraiment lieu de se demander pourquoi le gouvernement malien ne n’est pas aligné derrière le sentiment profond du peuple malien.

Boubacar Sangaré