Kefa, l’inconnu (deuxième partie)

Un fou (Mali) Photo: maliactu

Un fou (Mali) Photo: maliactu

Un jour, comme tant d’autres, les femmes rentraient du champ après une journée à rupiner. Les nuages s’effilochaient à l’horizon, le soleil surplombait les montagnes. Le vent s’était bloqué comme une horloge cassée. La journée avait été harassante, les femmes n’étaient visiblement pas en veine de reprendre les habituelles causeries qui les aidaient à supporter le long chemin à parcourir. Elles n’avaient guère la tête à ça. En procession, elles avançaient, silencieuses, les unes portant du fagot, les autres une hotte de karités.

Kefa s’était embusqué dans les hautes herbes, et guettait cette procession de femmes, dans la position d’un lion prêt à bondir sur sa proie. A mesure qu’elles s’approchaient de son coin de guet, Kefa triait sur le volet. Il repéra sa proie, la pesa du regard, la fixa. Elle avait une physionomie intéressante, une croupe charnue, des seins relevés. Elle sentait la jeunesse. Elle valait son pesant d’or. Il bondit hors des herbes, nanti d’une machette qu’il brandit aussitôt. La lame était luisante. Les femmes prirent peur. Ce fut la débandade. Sauve qui peut. Kefa ne perdit pas de vue sa proie. Cette proie à laquelle il tenait tant, celle qui allait lui faire jouir de la chance d’être un homme, un homme pareil aux autres… Un homme à qui on avait jusqu’ici refusé d’être un homme.

Elle n’avait pas bougé d’un pas cette femme-là. Elle tremblait de tout son corps, immobile, les larmes au bord des yeux, prêtes à cascader comme une chute d’eau, mais elle les contenait pour le moment. Les lèvres palpitantes, les yeux grands ouverts, comme un rat coincé, elle savait qu’elle tomber dans une souricière, pieds et mains liés, sans moyen de s’en tirer. Elle se savait foutue, telle une carpe déjà entre les dents d’un crocodile. Elle était là, figée, comme pétrifiée, résignée à subir le sort qui l’attendait.
Kefa avait joui d’elle. Il avait calmé ses désirs, ses envies et ses fantasmes accumulés, sans penser qu’il commettait là un crime, un crime pour lequel il méritait de… mourir.

Nombreuses étaient les femmes du village qui avaient subi les folies érotiques de Kefa, et pas mal, parmi elles, avaient ensuite été refusées par leur époux, malade de jalousie. Au fur et à mesure que sa sinistre réputation avait pris de l’ampleur, l’idée était venue à Kefa de s’armer davantage. Il avait de tout : machette, fusil, pistolet mitrailleur, gourdin… Comme s’il savait qu’il n’était pas à l’abri d’une attaque. Comme s’il était dans le secret de la pensée des villageois, qui de plus en plus révoltés, s’accusaient mutuellement de lâcheté, juraient par tous les saints qu’ils devaient faire la peau à ce malfrat. Révoltés, ils l’étaient les villageois, contre eux-mêmes parce qu’ils n’étaient que des lâches, poltrons, couards. Contre Kefa, contre le jour où il était venu au monde. Ils le maudissaient, maudissaient celle qui l’avait mis au monde, ils disaient qu’elle aurait dû accoucher d’une merde à la place de Kefa.

– Restez où vous êtes ! ordonna Kefa sur le ton d’un père à son fils. Pas un geste.

Guet-apens

Surprises et apeurées, les deux femmes qui suivaient la charrette ouvrirent grand les yeux, le cœur battant la chamade. Elles clignaient des paupières comme si elles avaient du mal à réaliser ce qui leur arrivait. Perdues, elles promenaient leurs regards de proie, espérant trouver une échappatoire. Aucun moyen de se tirer de là, elles étaient faites comme des rats. Elles demeuraient affligées, interdites.

– Décidément, vous n’avez aucune mémoire ! Si vous en aviez une, vos rires de salopes n’auraient pas dérangé mon sommeil. Ça se voit tout de suite qu’on ne vous a pas appris à fermer vos becs, à la boucler un peu. Cette langue, sur laquelle vous n’avez plus aucune autorité, je vais vous la faire avaler.

Elles frissonnèrent, de plus en plus conscientes que c’était là la mort du petit cheval. La catastrophe. La vieille, une habituée des lieux, anticipa, fila à Kefa le mouchoir contenant l’argent. Il sourit, les yeux dansant dans leurs orbites, il arracha le mouchoir avec aspérité, plus content qu’une femme complimentée par son mari. Il ne tenait plus en place, il allait et venait, sans accorder la moindre attention à ses captives qui commençaient à grimacer de colère, fulminaient sans desserrer les dents. Un instant, elles s’estimèrent chanceuses parce que

Kefa semblait oublier de sacrifier à sa coutume d’abuser de toutes les femmes qui, par malheur, échouaient dans son guet-apens. C’est peu dire qu’elles conchiaient Kefa, comme elles conchiaient Abdou, le gendarme qui fait le guet, lui aussi, à la sortie de la forêt, pour traquer les trabendistes. Abdou, le gendarme, savait mieux que quiconque que la forêt était devenue l’apanage de Kefa. Il avait toujours prétexté son manque d’armes pour tromper la colère qui grondait dans le village, où on exigeait qu’il se casse puisque, à cause de son incapacité, Kefa lui échappait. Il avait beau tenter de leur faire comprendre que, seul, il n’y pouvait rien, qu’il ne faisait que respecter la consigne de ses supérieurs, les villageois étaient devenus sourds à quelque plaidoirie. Tout ce qu’ils voulaient, c’était qu’il dégage…

A suivre…

Boubacar Sangaré