Anfilila ou les mots pour dire la désillusion malienne

photo: https://www.facebook.com/pages/Anfilila/721033794637587?fref=ts

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En septembre 2013, Ibrahim Boubacar Keïta, candidat du Rassemblement Pour le Mali (RPM), a remporté la présidentielle avec 77,62% de suffrages exprimés. Un raz de marée qui a vite étouffé les réserves qu’il suscitait chez beaucoup, surtout à l’étranger. Qu’on se le dise, IBK fait partie de cette génération de politiques post-indépendance qui devait ancrer le Mali dans la démocratie, mais qui, grande déception, à force de jouer la carte du consensus a conduit à une désarticulation du pays. Game Over. On ne dira pas qu’il n’y a nulle trace de convictions démocratiques dans l’itinéraire d’IBK. Mais à lui et à tous ceux de sa génération, il est impossible de ne pas dire Game Over.

Aujourd’hui, dans un monde post Snowden, IBK et son régime se heurtent au désir d’avoir voix au chapitre d’une jeunesse « facebookiste », « youtubiste » ou « twitter », pour reprendre l’opposant algérien Ali Benflis, qui sait ce qui se passe ailleurs. Après la presse, les réseaux sociaux sont aussi devenus une pépinière d’où émergent des voix, pour dire leur déception vis-à-vis de celui dont ils étaient beaucoup à penser qu’il allait « donner un coup de fouet au pays », pour demander « un gouvernement resserré qui aura un an pour redresser le pays voire le relancer », car « y’en a beaucoup le parler (sic)».

Est-ce trop demander à un quelqu’un qui n’a fait qu’un an au pouvoir ?

 

Un mois après le pacte de Varsovie, le 18 aout 1991 un putsch raté à Moscou avait débouché quelques mois plus tard sur une dissolution de l’URSS. Les putschistes ont échoué, mais Boris Eltsine est monté en puissance, et en a profité pour chasser Gorbatchev. On connait le bilan catastrophique de ce que le journaliste français Bernard Guetta a appelé le putsch des « huit imbéciles ». Depuis, les Russes ont dégoté un terme désabusé pour parler de la totale déliquescence de leur pays : Besperedel, qui veut dire « qui est absurde », « qui ne peut être compris (1)».

En Algérie, le 26 décembre 1991, le Front Islamique du Salut (FIS) a obtenu 188 sièges (47,4% des voix) au premier tour des premières législatives pluralistes. Le 11 janvier 1992, l’armée a poussé le président Chadli Benjedid à démissionner, et le scrutin a été annulé. Ce qui a plongé le pays dans une « décennie noire », aussi appelée « années du terrorisme » ou « guerre civile ». Les Algériens ont, eux aussi, trouvé de nouveaux mots pour parler de la totale désagrégation de leur pays. Selon le journaliste et essayiste algérien Akram Belkaïd, le plus employé est Koukra qui signifie « trop c’est trop ». Les jeunes n’en peuvent plus non plus du Hogra, c’est à dire de l’injustice. Le « Ulach smah ulach » (pas de pardon), la s’hifa (la vengeance), et le «tchippa » (le pot de vin) enrichissent aussi le vocabulaire du ras le bol algérien.

 

Au Mali, nous avons aussi nos Besperedel, nos « tchippa » ou « koukra ». Il n’est pas question pour nous de dire ici qu’on peut rapprocher la situation malienne de celles de l’URSS et de l’Algérie. De nouvelles expressions, de nouveaux mots sont maintenant fréquemment utilisés pour illustrer la déception générée par certains actes, certaines décisions du régime d’IBK. Il y a Anfilila, (nous nous sommes trompés) employé aujourd’hui par nombre de jeunes pour qui IBK n’est pas celui qu’ils croyaient. Sur le réseau social Facebook, bastion de la propagande et royaume de la pourriture, il existe une page portant ce nom avec une photo d’IBK en train de sourire en disant : « je vous ai bien eu ».

L’achat du jet présidentiel, on le sait, a fait beaucoup de bruit, à tel point que la Banque mondiale et le FMI ont eux aussi crié au scandale. Ensuite est arrivée l’affaire des surfacturations du marché des équipements et des matériels militaires de l’armée. Les mises au point du premier ministre Moussa Mara n’y ont rien fait. Au contraire, au fil de ses sorties, Moussa Mara a perdu de son crédit auprès de beaucoup dans l’opinion. Aujourd’hui, certains l’appellent même GaloonMara, pour dire qu’il est en train de fabriquer des mensonges pour faire passer IBK par une lessiveuse, le blanchir. Aussi, en mai 2014, après s’être rendu à Kidal, visite pour laquelle il a été violemment critiqué, il est devenu «le premier ministre qui fait le karato », c’est-à-dire le premier ministre qui aime le risque, un baroudeur au sens où l’entendent les militaires.

Le président IBK n’est pas, lui non plus, sorti indemne de toutes ces affaires. Beaucoup continuent de l’appeler « Zon bourama » (Bourama le voleur) « ana ka zon grin » (et sa bande de voleurs).

(1) Lire Akram Belkaid, Un regard calme sur l’Algérie, Seuil, 2005

Boubacar Sangaré