Les indignés de la fac (première partie)

 

Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ photo: maliactu.net

Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ photo: maliactu.net

 

 

Il n’était que 9 heures. Les étudiants étaient là, les uns occupés à bavarder, les autres à feuilleter brochures et livres. Certains, les visages émaciés, le cœur lourd, cogitaient : tête baissée, le menton logé dans la paume des deux mains. Ils avaient peur aussi. Peur d’affronter cette réalité qui voulait que, désormais, la valeur des diplômes s’arrêtât au seuil du marché de l’emploi.

 

Scotty avait 23 ans, mais son visage rond – avec son sourire de dragueur incomparable – et son nez retroussé lui donnaient l’âge d’un petit collégien. C’était un jeune homme malingre. Il savait, Scotty, qu’il était à la croisée des chemins : il songeait à se marier, à écrire son premier roman- depuis le lycée, il nourrissait le rêve de devenir romancier. Les ambitions, il en avait à mourir. Scotty voulait aller de l’avant. Il haïssait foncièrement une masse de ses camarades qui avaient pissé sur la gueule de l’honnêteté. Scotty passait son temps à se dire dans le secret de sa conscience que leurs professeurs, qui n’étaient en rien des modèles, ne méritaient pas d’occuper une chaire à l’université.

 

Le soleil avait assez avancé dans le ciel pommelé. Un vent léger soufflait et s’occupait d’emporter la jonchée qui dévorait les dalles. Un bus venait de déverser dans la cour de la Faculté de droit une grappe d’étudiants venant, qui de la capitale, qui de la province. Un tohu-bohu s’était installé. Le pas preste, chemise au vent, sourire aux lèvres, Scotty répondait aux mains que lui tendaient ses amis. Ensemble, ils montèrent la marche qui mène à une grande salle aux baies ouvertes. Dans cette salle, une estrade où trône la chaire du professeur surplombant les bancs, d’où les étudiants suivent les cours. Les murs sont couverts de graffitis vides d’importance. Les ampoules accrochées au plafond inondent la salle de lumière, des baffles suspendues à chaque angle pour porter la voix.

 

Scotty jeta un coup d’œil sur sa montre. 14 heures. C’est à ce moment là, qu’Assa se glissa dans la salle, la démarche chaloupée, la crinière ballante. C’était une belette pulpeuse. Même les professeurs faisaient arme de tout pour l’avoir : ils mouraient tous d’envie d’elle. Mais, Assa, elle, se couchait et se réveillait avec le nom de Scotty sur les lèvres. Scotty, ce jeune étudiant au teint clair, n’ayant que la peau sur les os, pauvre comme une souris d’église, lui tournait la tête.

 

Scotty sourit. Assa aussi. Il remarqua qu’elle avait l’air un peu grave. Il lui demanda :
– Pourquoi tu fais cette drôle de tête ? Tu as un parent qui a passé?
– Non, c’est que j’ai entendu une histoire qui me trotte dans la tête. Elle me tarabuste…
– Raconte. C’est grave ? demanda Scotty, inquiet.
– Mention « strictement confidentiel » ! fit Assa, pressée de se décharger. Ma voisine de table m’a racontée son aventure d’hier soir avec le prof de droit des affaires, le vieux à la bouche édentée, au visage ridé. Elle m’a dit qu’ils ont couché, qu’il a un petit pénis et qu’il ne l’a pas comblée. Qu’il lui a aussi garanti la moyenne en droit des affaires.
Scotty avait écouté Assa attentivement jusqu’à la fin. Il avait ensuite soupiré profondément. Il pensa tout de suite que cette histoire n’était pas isolée. Qu’elles étaient légion les étudiantes qui, avec l’assurance d’une coquette, acceptaient d’écarter les jambes pour recevoir la verge de ces professeurs aussi imbéciles qu’un bouc en rut.
– Ça, c’est vraiment la limite ! Les étudiants sont devenus des oiseaux qui ne savent plus sur quelle branche se poser, dit-il. Hier, l’année dernière tout près, la Faculté avait été le foyer de violences dont nous avions, nous-mêmes, allumé la mèche. On se remet à peine de ça, et voilà, qu’aujourd’hui, d’autres sales comportements pointent le bout de leur nez.

 

L’année dernière fut celle de toutes les folies. La Faculté s’était embrasée à cause d’un conflit dans le giron de la puissante et fameuse Association des Elèves et Etudiants. Ça avait dégénéré, certains avaient sorti des machettes, des pistolets… Comme des gamins de la rue voulant à tout prix en découdre, ils s’étaient affrontés. Les étudiants s’étaient percés les uns les autres de coups de machettes, insultés les uns les autres, tirés les uns sur les autres, transformant la Faculté en pétaudière. Aucune autorité ne pouvait y mettre le pied. Le chemin qui y menait avait été défendu tant le climat s’était abimé. Loin des regards, abandonnés à eux-mêmes, ces abrutis, ces inconscients avaient « descendu une couronne d’enfer » les uns sur la tête des autres. Tout ça pour être à la tête de l’association. Tout ça pour ça. Ça seulement !

Comme la situation devenait intenable, comme le gouvernement se faisait gronder pour son indifférence, alors, un jour, au petit matin, à l’heure même où les gladiateurs s’apprêtaient à reprendre, une troupe de policiers avait été parachutée. Ils avaient pour mission d’amener ces énergumènes à rabattre leur queue entre leurs cuisses. Tous s’accordaient à penser qu’il fallait réprimer ce débordement qui avait porté un coup d’épée à l’image de la Faculté. De celui qui y étudiait, on disait qu’il avait choisi d’être quelqu’un qui ne serait jamais rien. Rien. Même pas le cul d’une poule ! Quand les forces de l’ordre étaient entrées dans la danse, ceux qui se battaient sans merci n’avaient pas ressenti l’ombre d’une hésitation. Ils jetèrent aux oubliettes leurs dissensions pour faire front face à un ennemi commun.

A suivre…

Boubacar Sangaré

Mariage, ces interdits qui ont la vie dure…

photo: maliactu.net

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« Mes parents ont dit que c’est un forgeron et qu’il y a un interdit de mariage entre Peuls et forgerons. Sinon, pour le mariage, tout était au point, toutes les formalités avaient été remplies… Je n’ai pas besoin de te dire qu’on s’aimait à en mourir. Toi-même, tu nous surprenais dans la rue, marchant main dans la main. C’est au moment même de sceller notre union que ma famille, peule toucouleur, a viré de bord parce que Boua, mon petit ami, était de la caste des forgerons. J’ai eu du mal à m’en remettre, je n’en croyais ni mes oreilles ni mes yeux. C’était comme si tout autour de moi s’écroulait. Lui, il était aussi peiné. Ces croyances n’ont pas de sens pour moi ; elles appartiennent à une autre époque. J’étais comme larguée. Je refusais d’admettre ce qui m’arrivait. J’étais en pétard et me disais qu’avec le temps je parviendrais à convaincre ma famille. Mais j’ai fini par jeter le manche après la cognée. »

Cette jeune fille malienne s’appelle Fatou Dia, 23 ans. Il y a peu, sa famille, peule toucouleur, réunie en conseil, s’est opposée à son mariage avec un forgeron. Cette décision a porté un coup fatal à l’immense espoir des tourtereaux dont l’amour brillait de mille feux. Ce verdict a brisé leur rêve de fonder un foyer et de mener leur vie à leur convenance. Encore sous le choc aujourd’hui, Fatou Dia ajoute que même sa mère a du mal à s’en remettre, car comme toutes les mères « elle sait combien il est devenu difficile de trouver un mariage. »

Fatou peine à avaler la pilule, car elle trouve « minable » l’argumentaire de sa famille qui « puise sa force dans une légende aussi malheureuse que passée de mode ». Cette diplômée en secrétariat d’administration à lInstitut universitaire de gestion (I.U.G) de Bamako vit dans la douleur, rien qu’à l’entendre parler.

Comme toute société, la société africaine en général, et malienne en particulier, regorge de traditions qui se sont épanouies et perpétuées à travers les siècles. Ces traditions sont des croyances et coutumes ancestrales populaires, transmises de génération en génération, par les parents et les griots, grâce aux contes, devinettes, fables, épopées, mythes, légendes. Dans la société malienne, les interdits de mariage entre certaines ethnies perdurent comme l’une des plus frappantes et pesantes manifestations du traditionalisme conservateur. Vouloir transgresser l’interdiction d’union entre les groupes culturels bozo et dogon, peul et forgeron ou bambara et griot… peut engendrer une malédiction, ou des conséquences occultes.

Cette interdiction est profondément enracinée dans l’histoire socioculturelle du Mali. Celle qui empêche peuls et forgerons de se marier reposerait sur un pacte originel entre Bouytôring (ancêtre des Peuls) et Nounfayiri (ancêtre des forgerons). Ce mythe, très répandu chez les Peuls, est rapporté par le poète et ethnologue peul, Amadou Hampaté Bâ, dans son ouvrage ‘’Njeddo Dewal, Mère de la calamité’’

« Bouytôring, ancêtre des Peuls, était travailleur du fer. Ayant découvert les mines appartenant aux génies (djinn) du Roi Salomon, il allait chaque jour y dérober du fer. Un jour, pourchassé par les génies, il fut surpris et dut se sauver. Dans sa fuite, il arriva auprès d’une très grande termitière qui était située dans un parc à bovins. Comme elle comportait une grande cavité, il s’y cacha.

Ce parc était celui d’un berger nommé Nounfayiri (l’ancêtre des forgerons). Le soir, lorsque le berger revint du pâturage avec ses bêtes, il trouva Bouytôring caché dans la termitière. Ce dernier lui avoua son crime et lui dit que les génies le cherchaient pour le tuer. Alors, pour le protéger, Nounfayiri fit coucher ses animaux tout autour de la termitière. Et quand les génies arrivèrent, il leur dit : ‘’Ceci est mon domaine. Je n’ai rien à voir avec le fer’’. Les génies furent ainsi éconduits et Bouytôring sauvé…

Quelques jours passèrent ainsi. Bouytôring avait appris à garder les troupeaux et à traire les vaches. Il savait parler aux animaux. Ceux-ci s’attachèrent à lui. De son côté, Nounfayiri avait pris plaisir à travailler le fer. Un jour, Nounfayiri dit : ‘’ Voilà ce que nous allons faire. Toi tu vas devenir ce que j’étais, et moi je vais devenir ce que tu étais. L’alliance sera scellée entre nous. Tu ne me feras jamais de mal et tu me protégeras; moi aussi je ne te ferai jamais de mal et te protégerai. Et nous transmettrons cette alliance à nos descendants’’. Nounfayiri ajouta :’’Nous mêlerons notre amour, mais nous ne mêlerons jamais notre sang (1)».

Cette légende témoigne d’une alliance très ancienne entre les groupes. Elle sert de socle aux relations sociales maliennes. Cette tradition, connue sous l’appellation sanankouya ou cousinage à plaisanterie, assure la paix interethnique entre Peuls et forgerons, Bozos et Dogons, entre autres. De fait, le cousinage à plaisanterie est un lien de sang ou un pacte de confiance, datant des temps anciens, que les communautés actuelles ne peuvent violer. Grâce au sanankouya, aucun conflit ne peut exister entre les communautés et aucune d’entre elles ne peut refuser la médiation ou les conseils de l’autre.

L’interdit de mariage entre Bozos et Dogons tire, lui aussi, sa source d’une autre belle légende :

« Deux frères pêchent au bord du fleuve. Mais bientôt le poisson se fait rare. Le frère aîné doit partir chasser au loin. Il marche. Puis court. Fort loin et fort longtemps. Mais il doit revenir bredouille après plusieurs jours. De retour au campement au bord du fleuve, il découvre son petit frère à demi évanoui, à moitié mort de faim. Que faire pour le sauver ? Après avoir mûrement réfléchi, le frère aîné s’éloigne un peu, découpe bravement un morceau de sa propre cuisse qu’il revient donner à manger à son cadet qui croit profiter des produits de la chasse. Une fois le jeune frère rétabli, ils entreprennent de traverser le fleuve pour s’établir dans une contrée plus favorable, plus giboyeuse et plus poissonneuse, pour fonder un nouveau campement et deux nouvelles familles. Mais en traversant le fleuve, la plaie de la cuisse du frère aîné se rouvre et se met à saigner abondamment. Le cadet demande ce qui a bien pu se passer, mais le grand frère ne répond pas. Le jeune répète sa question : mais que t’est-il donc arrivé ? Toujours pas de réponse. À la troisième question, l’aîné finit par raconter toute l’histoire et lui avoue que c’est grâce à sa propre chair qu’il a pu le sauver. Les voici tous deux bouleversés et pleins d’amour fraternel l’un pour l’autre.

Bientôt, voyant leurs familles s’agrandir, les enfants croître et les unions devenir de plus en plus nombreuses, le plus jeune frère décide alors son aîné à sceller une promesse réciproque. Pour prévenir et éviter les discordes qui ne manqueraient pas de survenir dans le futur, ils se promettent mutuellement que jamais, au grand jamais, un descendant de l’une des deux familles n’épousera un descendant de l’autre frère. Ainsi leurs familles resteront cousines, sans embrouille et sans discorde, perpétuant le souvenir du don de la vie et de l’amour entre les deux frères.»

Voilà pourquoi, traditionnellement, le mariage entre Bozos et Dogons est interdit. Amadou Hampaté Bâ précise, qu’à l’origine, « les interdits de mariage n’avaient en général rien à voir avec des notions de supériorité ou d’infériorité de caste ou de race. Il s’agit soit de respecter des alliances traditionnelles, comme c’est le cas entre Peuls et forgerons, soit de ne pas mélanger des ‘’forces’’ qui ne doivent pas l’être. »

Barrières ethniques, nouvelles mentalités

Ce phénomène, pour ne pas dire cette pesanteur sociale, conserve son importance dans la société malienne, dite de « l’oralité », et semble parfois déclencher un conflit de générations supplémentaire, aujourd’hui. Pour certains parents, conservateurs irrémédiables, ces pratiques ne doivent pas perdre de leur sens, car elles « font partie de notre héritage culturel. » Des idylles tournent court, des mariages sont empêchés. Quand les unions sont tout de même célébrées, elles se cassent plus tard à cause du mauvais œil et des méchantes langues. Pour la jeune génération, celle qui s’abreuve de séries TV produites au Mexique, en Italie et au Brésil, cet héritage socioculturel est rétrograde. Ces tabous doivent perdre de leur cuir.

Souley Diakité est peul. Enseignant dans le secondaire, il est allé à l’encontre de sa famille en épousant S. Ballo, une forgeronne.

« Je l’ai fait pour marquer les esprits. Au début, ça n’a pas été facile de faire adhérer les parents. Même aujourd’hui, notre union est mal vue. Certains de mes parents ne m’ont toujours pas pardonné d’avoir violé un interdit en épousant une forgeronne. Jusqu’ici, il n’y a eu aucune conséquence occulte. Nous avons eu des enfants, nous sommes heureux » confie-t-il, tout sourire. Il se laisse aller à dire qu’il s’agit là d’une barrière ethnique qui n’a aucune raison d’être maintenue. Il est convaincu que les traditions, quelles qu’elles soient, ne doivent pas rester figées, inchangées : elles doivent progresser. Il estime que même si quelques rares unions entre Peuls et forgerons, hier impossibles, sont scellées aujourd’hui, on ne peut pas encore parler de progrès. « Le non-respect de ces interdits par un iconoclaste comme moi n’est rien, ajoute t-il. Il faut mener le combat, l’étendre au niveau national, faire plus de sensibilisation, et pourquoi pas créer une association pour cela. Sinon, dans peu de temps, il sera impossible de compter les malheureux… »

« En Jésus, pas de distinction… »

Bien que ces interdits soient encore observés sans susciter de réel débat, il apparaît nécessaire de souligner qu’ils ne sont pas de mise dans les religions révélées. Paul Poudiougou, éditeur et représentant des éditions L’Harmattan au Mali,  explique que « Chez les chrétiens, en Jésus, il n’y a pas de distinction. Pas d’Arabes, pas de Noirs, pas de Blancs… Les barrières raciales disparaissent. Les chrétiens brisent les tabous. Le reste, Dieu s’en chargerait… Je connais en particulier un couple bozo-dogon. Ils sont chrétiens. Malgré les interdits de mariage qui existent entre eux, ils se sont mariés. Ils ont eu des difficultés à l’échelle sociale, surtout avec les parents, et avaient du mal à avoir un enfant. Mais maintenant, ils en ont un. Or, dans les deux familles on disait que s’ils se mariaient, la foudre tomberait, ou qu’il y aurait un blocage sexuellement. En tant que chrétien, les barrières sont paralysantes… »

L’imam Sidi Diarra considère que ces interdits méritent d’être respectés, même s’il concède que « nulle part dans le Coran et les hadiths, il n’est fait cas d’interdit de mariage entre race, ethnie, caste… L’essentiel en islam est que vous soyez musulman, et après, vous pouvez vous marier. Pas question de Peul, forgeron, Bozo… »

La démocratie et l’avenir de ces interdits

Ces croyances ancestrales mènent la vie dure aux plus jeunes. Les analyses sociologiques sur le phénomène concluent qu’il est « un des principes protecteurs du pacte. Tout comme le cousinage à plaisanterie est un puissant moyen de préservation de la paix. »

A l’heure de la mondialisation et de la rencontre des civilisations, on peut s’interroger sur l’avenir de ces interdits de mariage. Ont-ils réellement leur place dans la démocratie ? L’éditeur Paul Poudiougou estime que ce n’est pas le rôle de la démocratie de lever ces interdits. « Il ne faut pas confondre les règles de la démocratie et les convictions sociales. La démocratie ne parle pas des mœurs ; elle régule la relation entre les communautés. Et le travail de la démocratie ne concerne que l’aspect extérieur de cette relation, mais ne touche pas à l’intimité, c’est-à-dire l’intérieur. Il faut donc faire la part des choses. »

Interdiction de mariage entre Peuls et forgerons, entre Bozos et Dogons, noble Bambara et griot (2)…voilà un phénomène social qui n’en demeure pas moins étonnant dans une société réputée riche pour son multiculturalisme. Et pire, aucun débat n’est mené au niveau national sur cette pratique « essentielle » pour les uns, « rétrograde » pour les autres. Quoique quelques iconoclastes soient déterminés à bousculer ces tabous d’une autre époque, il est impossible de ne pas s’interroger sur leur avenir. Comment vaincre la peur, l’hésitation, ou encore le refus des ethnies peul, forgeron, bozo, dogon… de s’ouvrir les unes aux autres ? Cette question reste entière, loin d’être réglée, et continue de mettre aux prises ceux qui sont pour et ceux qui sont contre le maintien de cette pratique historique dans une société où l’on s’accorde à dire que les mentalités n’ont pas subi de changement profond, où il est de tradition de se glorifier en permanence du passé. Comment parier sur son abandon lorsque certains parents, musulmans ou chrétiens, c’est selon, continuent à y croire comme un enfant à la parole de son père ?

Boubacar SANGARE

MALI, deux ans après, quelle justice pour les journalistes ?

Agression de Saouti Haïdara, Directeur du journal L'Indépendant, Photo: maliactu

Agression de Saouti Haïdara, Directeur du journal L’Indépendant, Photo: maliactu

« J’ai reçu un message de mon rédacteur en chef, pour me dire que la ligne éditoriale était de ne pas fustiger la France et le gouvernement de transition ! »Agressés, interpellés, arrêtés, mis sur écoute…Quelle justice pour les journalistes ?

« C’est ça le paradoxe ! On s’acharne contre les Sanogo, les Yamoussa, les Touré de la Sécurité d’État, les Siméon Keïta et d’autres, pour avoir commis de graves exactions, mais on traine les pieds quand il s’agit d’agressions contre des journalistes. »

De sa voix rauque, s’accoudant de temps à autre à son bureau, Birama Fall ne prend pas de gants quand il s’agit de parler des agressions, interpellations et arrestations qu’il a subies, avec nombre de ses confrères, il y a deux ans, dans les moments où ceux qu’on appelait ironiquement à l’étranger « les militaires de salon de Kati », Sanogo et sa bande, faisaient la pluie et le beau temps. Directeur de publication du bihebdomadaire Le Prétoire, récemment élu président de l’Association des Éditeurs de Presse privée (ASSEP), Birama Fall avait été interpellé par la Sécurité d’État en mai 2012. On lui reprochait des échanges téléphoniques avec un ancien ministre à propos de la publication d’un article qui révélait l’existence d’un charnier à Diago…

« Au lendemain de l’enterrement de ces militaires, les populations de Diago se sont plaintes auprès de leur député, l’ancien ministre Lanseni Balla Keïta. Il m’a appelé lui-même pour me dire qu’il allait me donner un scoop ; j’étais curieux de savoir de quoi il s’agissait. Comme il ne m’appelait pas, je l’ai relancé. Il m’a dit de venir à l’Assemblée nationale ; là-bas, il m’a remis une enveloppe en me disant qu’il avait déjà tout traité. A ma question, il a répondu : « Un charnier ! ».

J’ai ouvert l’enveloppe ; avec des détails très, très précis, les récriminations des populations, et les activités louches menées à Diago et dans ses environs.

De retour au journal, j’ai dit à mon rédacteur en chef qu’on ne pouvait pas traiter le sujet, le contexte ne le permettait pas. Je lui ai demandé de scanner et de détruire l’original. Il avait à peine terminé de scanner le document, que trois agents de la Sécurité d’État débarquèrent pour m’emmener, sous prétexte que je détenais des informations capitales sur le Mali.

Je ne comprenais pas. On venait de faire un papier sur la composition du premier gouvernement de Cheikh Modibo Diarra. J’ai pensé que c’était ça la cause. J’ai fini par me rendre compte qu’il s’agissait de l’affaire de Diago. », explique Birama Fall.

Le nom de Birama Fall a ainsi été ajouuté à une liste déjà longue de journalistes arrêtés, interpellés, agressés…

Le temps du « racisme anti-journalistes »

Juillet 2012. Une centaine de journalistes, de professionnels de médias publics et privés, des personnalités politiques et associations de la société civile sont descendus dans la rue pour exprimer leur refus de la terreur qui s’abattait sur le microcosme de la presse malienne. En seulement trois mois, le bilan faisait état de cinq interpellations de journalistes, dont deux avaient été violemment agressés.

À l’époque, la presse avait écrit que le gouvernement était dans l’obligation de faire la lumière sur cette situation, pour ne pas permettre au « Si tu portes plainte, on va te tuer et il n’y aura aucune suite ! » et au « Si tu lèves la tête, je te tue ! C’est vous qui semez la pagaille dans ce pays ! » d’imposer la loi de la terreur.

En effet, Abdrahamane Keïta, alors rédacteur en chef de L’Aurore, et Saouti Haïdara, directeur de publication du quotidien L’Indépendant, ont été enlevés puis violemment agressés.

Birama Fall explique : « Quant à Abdrahamane Keïta, le rédacteur en chef de L’Aurore, on lui reprochait ni plus ni moins ses accointances avec Dioncounda. Les militaires ne voulaient pas voir Dioncounda à la tête du gouvernement de Transition. Ils voulaient coûte que coûte mettre fin à son mandat. C’est un secret de polichinelle : Abdraham est l’ami de Dioncounda, et il écrivait des articles au vitriol contre Cheikh Modibo Diarra, contre Sanogo, contre tout ce qui se passait alors… Ils ont profité de ça pour lui tendre un piège devant le bureau du vérificateur général. C’est là-bas qu’ils l’ont enlevé pour l’emmener dans la zone aéroportuaire. Ils l’ont dépossédé d’un million cinq cent mille francs CFA, de son portable. Ils l’ont sérieusement bastonné. Après, la plainte a été dûment déposée, mais il n’y a jamais eu de suite.

Ce fut ensuite le tour de Saouti. Deux fois… D’abord, une interpellation. Ensuite, quand il a balancé un papier sur les bérets rouges. On a même dit qu’il avait reçu de l’argent à Dakar avec ATT et Semega, pour déstabiliser les jeunes militaires.
Saouti, ils ne l’ont laissé que pour mort. Il a été tellement battu qu’il a eu la clavicule cassée, et diverses autres blessures assez graves. »

Une arrestation de trop…

Alors que la situation devenait de plus en plus dangereuse pour les journalistes, le 6 mars 2013, l’interpellation de Boukary Daou, directeur de publication du Républicain, a sans doute été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Il a été arrêté pour avoir avalisé la publication d’une lettre ouverte adressée au président de transition, Dioncounda Traoré, rédigée par un militaire en mission sur le front (dans le nord du Mali). Le militaire dénonçait le salaire et les autres royalties offerts au capitaine Amadou Haya Sanogo, qui venait d’être bombardé président du Comité militaire pour le Suivi et la Réforme des Forces armées du Mali.

Boukary Daou a été interpellé par la Sécurité d’État, sans que l’on sache ce qu’on lui reprochait concrètement, d’autant moins que le ministère de l’Intérieur se refusait à tout commentaire. Même s’il n’était point besoin de réfléchir à l’infini sur les raisons d’une telle atteinte à la liberté de la presse, dans un pays qui, depuis le coup d’État du 22 mars 2012, était entre les mains de militaires et personnalités politiques évoluant dans un univers où le « racisme anti-journaliste » est la norme.

Une mise en garde sérieuse avait été adressée aux responsables d’organes de presse et aux professionnels de la communication, après que l’État d’urgence avait été décrété, le samedi 12 janvier 2013, sur toute l’étendue du territoire. Dans un communiqué de presse du ministère de la Communication, on pouvait lire :

« (…) les décrets instituant cette mesure stipule en son article 14 les dispositions suivantes: conférer aux autorités judiciaires compétentes ainsi qu’au ministre de l’Intérieur, aux gouverneurs et aux préfets le pouvoir d’ordonner en tout lieu des perquisitions de jour et de nuit; habiliter l’autorité administrative compétente à prendre toutes les mesures appropriées pour assurer le contrôle de la presse et des publications de toute nature ainsi que celui des émissions radiophoniques ou télévisées, des projections cinématographiques et des représentations théâtrales (…) »

« Le dimanche 13 janvier, j’ai reçu un message de mon rédacteur en chef pour me dire que la ligne éditoriale était de ne pas fustiger la France et le gouvernement de transition. J’ai tout de suite été saisi par un violent mal de tête, au point que j’avais décidé de tourner le dos à la presse, la laisser entre les mains de ces ‘militaires de salon’ et de ces caciques carriéristes occupés à sauver leur peau. », confie un confrère qui a requis l’anonymat et pour qui l’interpellation de Boukary Daou n’était, pour ne pas dire autre chose, que l’arbre qui cache la forêt d’une volonté d’indiquer « à nos confrères si valeureux et si combatifs qu’ils étaient tous désormais sous une sorte d’épée de Damoclès qui ne disait pas son nom. Mais, ce qui était rassurant, c’était d’entendre cette presse dire qu’elle ne se laisserait pas marcher sur les pieds. »
La conséquence a été qu’à partir du mardi 12 mars 2013 a commencé une journée sans presse : les kiosques étaient vides, les rotatives n’avaient pas tourné, et les micros étaient restés éteints. Le mouvement devait perdurer tant que Boukary Daou n’aurait pas été libéré !

Qui était derrière ces menaces ?

Selon Birama Fall, c’était la junte militaire de Kati et la Sécurité d’État qui avaient ordonné ces agressions, avec l’enthousiaste complicité de certains hommes politiques.

« J’étais à Bruxelles avec Dioncounda. Dioncounda leur a fait croire -je suis témoin- que la presse malienne travaillait en amateur, que les journalistes n’étaient que des assoiffés d’argent, et que Boukary Daou méritait son sort.
Cela a été dit devant moi !

Quand j’ai parlé de Diago, il n’y a pas une autorité qui n’a pas tenté de nier les faits en disant qu’il n’y avait pas de charnier. Malheureusement un an après, le temps m’a donné raison.

C’est dire qu’il y a eu une collusion entre les militaires et les civils en son temps, rien que pour brimer la presse malienne, pour nous empêcher de faire notre travail.

Mais, ce que Birama Fall déplore le plus, c’est que, « depuis cette période où les gens de presse ont été agressés, et jusqu’à aujourd’hui, aucune société civile, aucune association de défense des Droits de l’Homme au Mali n’a levé le petit doigt pour combattre cette impunité. »

Impunité

Le mot est lâché. Outre Birama Fall, Saouti Haïdara, Boukary Daou, Abdrahamane Keïta, on peut ajouter à liste Chahana Takiou et Dramane Aliou Koné (actuel président de la Maison de la Presse).

La plupart de ces journalistes, après leur arrestation, agression, interpellation, ont introduit des plaintes devant la justice. Ces plaintes, sont restées en suspend ; et Birama Fall ajoute que nul ne sait où l’on en est dans le traitement de ces dossiers. Au ministère de la Justice, la réponse du préposé a été : « Je ne pourrais me prononcer sur ce sujet… ».

La seule certitude est que ces plaintes n’ont jamais eu de suite. À Birama Fall, qui a parlé de « d’omerta », Me Moctar Mariko, président de l’Association malienne pour la Défense des Droits de l’Homme (AMDH) répond : « À la suite du coup d’État, il y a eu une loi d’amnistie qui couvre une période bien déterminée. Toutes les victimes qui ne sont pas concernées par cette période ont le droit de porter plainte.
Moi, je n’ai pas connaissance d’une plainte de journaliste ici, parce que, généralement, quand les gens déposent une plainte, ils nous font une ampliation. Ce qui nous permet de la suivre. À part le cas de Boukary, je n’ai pas connaissance d’autres plaintes.
C’est-à-dire que ces plaintes ne nous ont pas été adressées de façon formelle. On n’a pas eu d’ampliation des plaintes déposées devant les tribunaux.
Mais c’est vrai : on peut aussi s’autosaisir de certaines affaires… »
Alors, pourquoi l’AMDH ne s’en est-elle pas « autosaisie » ?

« Vous savez, aujourd’hui, les conditions sont favorables à l’exercice de notre métier, poursuit Me Mariko. Il y a deux ans, je veux dire pendant les mois qui ont suivi le coup d’État, les conditions n’étaient pas réunies pour les organisations de défense des droits humains (…) C’est vrai qu’en dépit des conditions, les organisations de défense des droits humains doivent pouvoir travailler, mais parfois il faut être réaliste… Parce qu’on ne doit pas travailler pour se mettre en danger, mais pour alléger les souffrances, assister les victimes. »

Agressés, arrêtés, interpellés, mis sur écoute… « Saouti a été gravement blessé. Il a fallu qu’on l’évacue vers le Sénégal pour le soigner. Boukary s’en est tiré, mais avec des séquelles. J’ai été le premier journaliste à le voir quand il est sorti des locaux de la sécurité d’État. Il m’avait appelé ; j’ai constaté son état. Même là, on l’a menacé pour l’empêcher de parler. », explique Birama Fall, comme pour dénoncer le fait que ces victimes n’ont pas bénéficié de prise en charge médicale et psycho-sociale.

« Toutes les exactions, toutes les violations graves des droits humains doivent être punies de la même manière.
Il n’y a pas de criminel de premier degré ou de criminel de second degré. Les militaires sont en train de payer aujourd’hui parce qu’ils font l’objet de poursuites. Que les civils qui les ont encouragés et appuyés répondent aussi de leurs actes. Sinon, c’est de la non-assistance à personne en danger. Leur complicité n’est pas active. Mais elle n’est pas passive non plus, car ils ont mené des campagnes de dénigrement à travers la sous-région, à travers le monde pour dire que si les journalistes étaient agressés, ils n’avaient qu’à s’en prendre qu’à eux-mêmes.
Le président l’a dit, le premier ministre avec plein pouvoir l’a dit, le ministre de la Justice en son temps l’a dit, tous l’ont dit !, s’insurge

Birama Fall, tout en reprochant par ailleurs à la presse de ne pas se mieux défendre elle-même: « Aucune association de journalistes n’a porté plainte contre ces agressions ; et pourtant elles avaient les moyens de se constituer partie civile ou de porter plainte avec constitution de partie civile dans laquelle il y aurait eu des juges d’instruction. Ni la Maison de la presse, ni l’ASSEP, ni l’URTEL (Union des Radios et Télévisions libres), personne n’a bougé. »

Une question demeure : la parole journalistique est-elle libre, aujourd’hui ?

Birama Fall est on ne peut plus précis : « Très, très libre. Mais la liberté dépend de ce qu’on veut en faire. Quand tu lies ta liberté au gain, tu ne mérites pas de l’avoir. Non, tu ne la mérites pas ! »

Le constat qui n’échappe à personne est que la justice malienne est immobile sur ces affaires. Les agressions ont eu lieu, des plaintes ont été introduites, il n’y a pas eu de suite. Et le manque de suite, le néant actuel exhale un parfum d’abandon des choses. C’est là que gît l’inquiétude de beaucoup de journalistes qui vont jusqu’à dire « que toutes ces arrestations de militaires, c’est pour plaire à la communauté internationale. »

B. SANGARE

Mali : Gao, les leçons d’une manifestation

 

Manifestation anti-Minusma à Gao, Photo: Koulouba.com

Manifestation anti-Minusma à Gao, Photo: Koulouba.com

Les jours qui suivent une catastrophe sont toujours douloureux. Les uns, affligés, essayent de constater les dégâts, de pleurer les morts et prier pour le rétablissement des blessés, tandis que les autres, surtout ceux qui ont quelque chose à se reprocher et sont comme sur le gril, se lancent dans une tentative d’éclaircissements, de mises au point destinée à arrondir les angles, et laissant croire qu’ils jouent cartes sur table. A ceux-ci viennent s’ajouter les opportunistes, qui, longtemps à l’affût tels des chats, se donnent en spectacle à travers des déclarations où ils n’arrêtent pas de faire jouer les sentiments, la grandiloquence. Il ne fait aucun doute que tout cela se fait dans la douleur.

Les jours qui ont suivi la manifestation anti-Minusma de Gao n’ont pas fait exception. Dans le camp des manifestants, où on halète encore de colère et d’indignation, on ne va certainement pas manquer de dire que c’en est fait de ceux qui sont morts et se dire que c’est s’illusionner que d’attendre quelque chose des enquêtes à ouvrir pour situer les responsabilités. Les manifestants peuvent aussi se consoler en pensant au retrait du document dénoncé, une grande victoire qui leur permet aussi de savoir désormais ce que pèse un peuple quand il est debout : beaucoup. Et le trait le plus marquant de cette manifestation du mardi 27 janvier 2015  pour protester contre la signature d’un accord de mise en place d’une zone démilitarisée autour de Tabankort est que son moteur reste, encore une fois, la jeunesse.

On le sait, ce n’est pas la première fois qu’une marche se déroule à Gao. Il y a plus d’un an, plus précisément le 10 octobre 2013, les jeunes sont descendus dans la rue à Gao pour dénoncer la vie chère, les coupures d’électricité, et pour exprimer leurs soucis de la sécurité physique et alimentaire. C’était après que le Mujao eut revendiqué des tirs d’obus dans la ville de Gao.

La journaliste Françoise Wasservogel, dans un entretien (1)  a estimé : «Les populations s’interrogent sérieusement sur le comportement de beaucoup de policiers et militaires maliens qui, au lieu de veiller sur elles, continuent à les racketter pour tout et n’importe quoi, comme autrefois. Les gens sont fatigués, se sentent méprisés, humiliés, et se demandent pourquoi les autorités ne rétablissent pas l’état de droit, puisque chacun sait que c’est cette quête à l’enrichissement personnel qui a ouvert les portes aux différents groupes armés. Les populations qui sont restées chez elles tout le long de l’occupation savent ce qu’elles ont vécu, qui a fait quoi, et quelle est l’attitude des différentes forces armées en poste dans leurs régions. Ces populations, principalement, les « jeunes de Gao » ont marché à plusieurs reprises, face aux coupeurs de mains d’abord, et malgré l’état d’urgence, ensuite (…) ils sont sortis principalement pour demander qu’on assure leur sécurité et que l’Etat assume ses responsabilités. Ils ne comprennent pas comment certains membres du Mujao peuvent circuler en ville sans être inquiétés ».

La marche du mardi 27 janvier montre que l’occupation des islamistes et ses horreurs ont donné à la population de Gao, qui a témoigné d’une énorme capacité d’adaptation dans les conditions éprouvantes, assez de courage pour descendre dans la rue quand cela devient nécessaire. Pour rompre avec cette obéissance, comparable à celle d’un cadavre à celui qui fait sa toilette mortuaire, qui caractérise le peuple malien tout entier. Un peuple comparable à un troupeau docile, qui somnole dans sa misère. Cet exemple, qui nous vient de Gao est peut-être le signe que ce peuple veut enfin se réveiller de la torpeur dans laquelle il a plongé il y a de cela des temps considérables, et dans laquelle il n’a rien gagné sinon pauvreté, corruption, injustices, inégalités, favoritisme, népotisme…

Aujourd’hui, le niveau de sécurité atteint dans la région n’est pas élevé. Il va sans dire que la situation s’enlise et la région de Gao, comme les deux autres du Nord, se trouve prise dans l’étau d’une insécurité à deux visages, à savoir celles des terroristes et des affrontements entre les groupes armés. Et la Minusma, dont la mission est d’assurer la sécurité des populations civiles, se retrouve elle aussi dans une position tout sauf confortable. En effet, depuis plusieurs semaines, la localité de Tabankort était devenue le théâtre d’affrontements entre des mouvements armés – progouvernementaux versus rebelles -, ce qui a amené même la Minusma a rétorqué à certaines attaques. C’est ainsi que la mission onusienne a décidé de la signature d’un accord de mise en place d’une zone démilitarisée autour de Tabankort. Le document a fuité, et la Minusma s’est dépêchée de le décréter non officiel. Voilà ce qui a amené les populations de Gao à descendre dans la rue pour dire que la mission onusienne est en train de faire le jeu des groupuscules rebelles armés. Plus important encore, c’est que les autorités maliennes n’étaient pas au courant. La manifestation a dégénéré, quatre personnes sont mortes et 18 ont été blessées.

Les soldats de la Minusma n’ont pas hésité à tirer sur les manifestants. Il faut le dire, en faisant usage de leurs armes, de gaz lacrymogènes, les soldats de la Minusma ont eu une réaction qui, pour être direct, n’est pas très « réglo ». D’autant plus qu’ils avaient en face des manifestants qui n’étaient pas armés. Résultat, la confiance entre la mission et les populations se disloque comme un ciment devenu friable. La mission est de plus en plus contestée, d’aucuns vont jusqu’à la ravaler au rang d’ennemi du peuple malien.
(1) Françoise Wasservogel, journaliste : « Les Maliens sont déçus, ils espéraient que l’élection allait être un coup de baguette magique’’, le 17 octobre 2013, le blog « L’Etudiant malien »

Boubacar Sangaré