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Mali : Gao, les leçons d’une manifestation

 

Manifestation anti-Minusma à Gao, Photo: Koulouba.com

Manifestation anti-Minusma à Gao, Photo: Koulouba.com

Les jours qui suivent une catastrophe sont toujours douloureux. Les uns, affligés, essayent de constater les dégâts, de pleurer les morts et prier pour le rétablissement des blessés, tandis que les autres, surtout ceux qui ont quelque chose à se reprocher et sont comme sur le gril, se lancent dans une tentative d’éclaircissements, de mises au point destinée à arrondir les angles, et laissant croire qu’ils jouent cartes sur table. A ceux-ci viennent s’ajouter les opportunistes, qui, longtemps à l’affût tels des chats, se donnent en spectacle à travers des déclarations où ils n’arrêtent pas de faire jouer les sentiments, la grandiloquence. Il ne fait aucun doute que tout cela se fait dans la douleur.

Les jours qui ont suivi la manifestation anti-Minusma de Gao n’ont pas fait exception. Dans le camp des manifestants, où on halète encore de colère et d’indignation, on ne va certainement pas manquer de dire que c’en est fait de ceux qui sont morts et se dire que c’est s’illusionner que d’attendre quelque chose des enquêtes à ouvrir pour situer les responsabilités. Les manifestants peuvent aussi se consoler en pensant au retrait du document dénoncé, une grande victoire qui leur permet aussi de savoir désormais ce que pèse un peuple quand il est debout : beaucoup. Et le trait le plus marquant de cette manifestation du mardi 27 janvier 2015  pour protester contre la signature d’un accord de mise en place d’une zone démilitarisée autour de Tabankort est que son moteur reste, encore une fois, la jeunesse.

On le sait, ce n’est pas la première fois qu’une marche se déroule à Gao. Il y a plus d’un an, plus précisément le 10 octobre 2013, les jeunes sont descendus dans la rue à Gao pour dénoncer la vie chère, les coupures d’électricité, et pour exprimer leurs soucis de la sécurité physique et alimentaire. C’était après que le Mujao eut revendiqué des tirs d’obus dans la ville de Gao.

La journaliste Françoise Wasservogel, dans un entretien (1)  a estimé : «Les populations s’interrogent sérieusement sur le comportement de beaucoup de policiers et militaires maliens qui, au lieu de veiller sur elles, continuent à les racketter pour tout et n’importe quoi, comme autrefois. Les gens sont fatigués, se sentent méprisés, humiliés, et se demandent pourquoi les autorités ne rétablissent pas l’état de droit, puisque chacun sait que c’est cette quête à l’enrichissement personnel qui a ouvert les portes aux différents groupes armés. Les populations qui sont restées chez elles tout le long de l’occupation savent ce qu’elles ont vécu, qui a fait quoi, et quelle est l’attitude des différentes forces armées en poste dans leurs régions. Ces populations, principalement, les « jeunes de Gao » ont marché à plusieurs reprises, face aux coupeurs de mains d’abord, et malgré l’état d’urgence, ensuite (…) ils sont sortis principalement pour demander qu’on assure leur sécurité et que l’Etat assume ses responsabilités. Ils ne comprennent pas comment certains membres du Mujao peuvent circuler en ville sans être inquiétés ».

La marche du mardi 27 janvier montre que l’occupation des islamistes et ses horreurs ont donné à la population de Gao, qui a témoigné d’une énorme capacité d’adaptation dans les conditions éprouvantes, assez de courage pour descendre dans la rue quand cela devient nécessaire. Pour rompre avec cette obéissance, comparable à celle d’un cadavre à celui qui fait sa toilette mortuaire, qui caractérise le peuple malien tout entier. Un peuple comparable à un troupeau docile, qui somnole dans sa misère. Cet exemple, qui nous vient de Gao est peut-être le signe que ce peuple veut enfin se réveiller de la torpeur dans laquelle il a plongé il y a de cela des temps considérables, et dans laquelle il n’a rien gagné sinon pauvreté, corruption, injustices, inégalités, favoritisme, népotisme…

Aujourd’hui, le niveau de sécurité atteint dans la région n’est pas élevé. Il va sans dire que la situation s’enlise et la région de Gao, comme les deux autres du Nord, se trouve prise dans l’étau d’une insécurité à deux visages, à savoir celles des terroristes et des affrontements entre les groupes armés. Et la Minusma, dont la mission est d’assurer la sécurité des populations civiles, se retrouve elle aussi dans une position tout sauf confortable. En effet, depuis plusieurs semaines, la localité de Tabankort était devenue le théâtre d’affrontements entre des mouvements armés – progouvernementaux versus rebelles -, ce qui a amené même la Minusma a rétorqué à certaines attaques. C’est ainsi que la mission onusienne a décidé de la signature d’un accord de mise en place d’une zone démilitarisée autour de Tabankort. Le document a fuité, et la Minusma s’est dépêchée de le décréter non officiel. Voilà ce qui a amené les populations de Gao à descendre dans la rue pour dire que la mission onusienne est en train de faire le jeu des groupuscules rebelles armés. Plus important encore, c’est que les autorités maliennes n’étaient pas au courant. La manifestation a dégénéré, quatre personnes sont mortes et 18 ont été blessées.

Les soldats de la Minusma n’ont pas hésité à tirer sur les manifestants. Il faut le dire, en faisant usage de leurs armes, de gaz lacrymogènes, les soldats de la Minusma ont eu une réaction qui, pour être direct, n’est pas très « réglo ». D’autant plus qu’ils avaient en face des manifestants qui n’étaient pas armés. Résultat, la confiance entre la mission et les populations se disloque comme un ciment devenu friable. La mission est de plus en plus contestée, d’aucuns vont jusqu’à la ravaler au rang d’ennemi du peuple malien.
(1) Françoise Wasservogel, journaliste : « Les Maliens sont déçus, ils espéraient que l’élection allait être un coup de baguette magique’’, le 17 octobre 2013, le blog « L’Etudiant malien »

Boubacar Sangaré

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Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).
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