Livre : pour Anselme Sinandaré, David Kpelly crie

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Le 15 avril 2013, le jeune collégien de 12 ans, Anselme Sindaré, a été abattu par balle par un gendarme à Dapaong, au nord du Togo, au cours d’une manifestation d’enseignants qui réclamaient une augmentation de salaire. Le 18 avril, c’est-à-dire 3 jours plus tard, le premier ministre togolais Arthème Ahoomey-Zunu, répondant aux questions de Christophe Boisbouvier dans « Afrique matin », avait promis que toute la lumière sera faite sur cet assassinat odieux. En réalité, au Togo, la mort d’un enfant de la plèbe, du Togo d’en bas, n’a aucune valeur aux yeux du pouvoir. C’est juste un fait divers qui ne mérite pas une ligne dans la rubrique des chiens écrasés.

Anselme Sindaré est mort, il y a 3 ans, sous les balles d’un gendarme qui n’a jusqu’ici pas été inquiété. Il est mort, mais son âme ne peut pas reposer. Pour qu’il dorme enfin en paix, David Kpelly a pris la plume pour dénoncer les actuels maitres du Togo qui semblent avoir bonne conscience, pour les tirer de leur quiétude devant tous les crimes restés impunis : des centaines de Togolais tués par balle en 2005, Tavio Amorin assassiné il y a 20 ans, Atsoutsè Agbobli tué il y a cinq ans, Etienne Yakannou incarcéré dans l’affaire des incendies et mort…

Pour que dorme Anselme est un recueil de lettres ouvertes publiées chaque mois sur Internet, adressées au premier ministre Arthème Ahoomey-Zunu, pour lui rappeler sa promesse de mener l’enquête sur la mort du petit Anselme. Douze lettres en guise d’uppercuts assenés au premier ministre. Tout a commencé par une lettre publiée sur Internet par un étudiant togolais vivant en Guinée. Il y apostrophe les internautes togolais, en particulier David Kpelly, dont il ne comprenait pas le silence devant l’agitation de la vie sociopolitique togolaise. Il confiait sa déception de voir David Kpelly ne s’intéresser qu’à la situation malienne. Gêné, il l’était Kpelly. Lui qui ne se considérait que comme « un citoyen révolté, chassé de son pays par le chômage, et vivant dans des conditions difficiles au Mali. », et qui n’écrivait que pour se « soulager », « crier » ses « frustrations » et ses « attentes ». « J’ai, avant tout, envie de parler pour moi. », tonne-t-il dans la préface. C’est ainsi qu’il a décidé d’écrire des lettres au premier ministre afin de lui rappeler sa promesse.

Kpelly sait que devant la mort non élucidée de tous les martyrs togolais, celle du jeune Anselme n’est qu’une goutte d’eau dans la mer. Mais pour sa mère, cet enfant est tout. « Il compte pour sa mère plus que vous ne comptez pour la vôtre. Ces femmes, ces ménagères livrées à leur dure réalité quotidienne ne placent leurs espoirs que dans leurs enfants. Elles voient en eux la réalisation de tous les rêves qu’elles n’ont pas pu réaliser elles-mêmes. Ce n’est donc pas un enfant que vous avez tué, c’est le rêve d’une femme, l’avenir d’une famille, que vous avez fracassé. Ce petit Anselme était tout pour sa mère. Elle y voyait tout son avenir, comment devenu grand, cet enfant fera vivre le paradis à la vieille femme qu’elle sera devenue. », écrit-il.

L’auteur, dans ce livre qu’il considère comme « le lamento d’un simple citoyen qui crie avec une famille éplorée, réclamant justice pour un frère innocent, un énième frère innocent, tué trop gratuitement, trop atrocement, sur la Terre de ses aïeux, la Terre de nos aïeux » réussit l’exploit d’écrire joliment. Son style est imagé, sobre et simple, certainement pour rendre le texte accessible au public qui en sera sensiblement touché. Une écriture à la Sami Tchak. Un humour dans l’art duquel il est près de passer maître. Le tout mâtiné de proverbes dont l’utilisation pour nous autres Africains atteste du savoir-parler et de la sagesse du locuteur.

Le régime togolais en prend pour son grade. Kpelly l’accuse d’empêcher les Togolais de vivre dans « la joie, cette joie de vivre qu’on a quand on est chez soi, mais ne la trouvent pas. », d’acheter lors des élections « des vois, de corrompre les délégués des opposants, de payer des délinquants pour perturber les rencontres des opposants, de distribuer des gadgets aux électeurs à la veille des élections… pour qu’on vote pour vous. » Ce régime qui, malgré les efforts faits sur le plan des infrastructures, continue d’être boudé par le peuple qui a souffert et continue de souffrir. Il est scandalisé par les naufrages à Lampedusa en 2015 et pousse le cynisme jusqu’à comparer le Togo à cette île, car pour lui, « Le drame de ces hommes sans espoir, ayant vécu dans la misère, les larmes, les humiliations… et qui sont morts dans la plus grande atrocité, les yeux rivés sur une pâle lueur d’espoir, est aussi celui de la majorité du peuple que vous dirigez, le peuple togolais ». 

L’affaire Anselme Sindaré est pour Kpelly une TRAGEDIE. Une tragédie parce qu’il s’agit d’un enfant exécuté en plein jour dont l’assassin court toujours. Une tragédie pour une mère, une famille, un village, une région et tout un peuple qui réclame justice.

Pour que dorme Anselme, Lettres ouvertes à SEM Arthème Ahoomey-Zunu, premier ministre togolais, sur la mort d’Anselme Sinandaré, David Kpelly, Editions Awoudy, 2015

Extrait : « Je pourrai vous raconter ces loques de vie, qu’on rencontre dans tous les coins et recoins du Togo, qui, lassés d’espérer, ne pensent qu’à deux choses, quitter le Togo ou mourir. Je pourrai vous raconter les larmes de la femme d’Etienne Yakanou, cet opposant que vous avez récemment tué en prison, quand à la rentrée prochaine elle aura des difficultés pour inscrire seule ses enfants à l’école. Je pourrai vous raconter la tragédie de l’un de mes meilleurs amis de lycée, Apenyo A., un jeune homme si travailleur, si ambitieux, mais qui, désespéré après ses inexplicables échecs à l’université, s’était reconverti en conducteur de taxi-moto et enseignant vacataire d’école privée, avant de mourir l’année passée d’une maladie qu’il n’avait pas eu les moyens de guérir. Et la démence de cette femme quinquagénaire qu’on m’a montrée dans une banlieue de Tsévié en 2012, qui erre, comme une folle, chaque jour, prononçant le nom de son fils tué à Lomé pendant les violences postélectorales en 2005. Je pourrai, je pourrai… oui, je pourrai vous raconter l’histoire d’un jeune collégien de 12 ans, Anselme Sinandaré, sorti en bonne santé de chez lui un matin, et qu’on a rapporté à sa mère, mort, lourd, tué par balle… »

Boubacar Sangaré

Mali, de la révolution à la régression ?

Des Maliens dans la rue le 26 mars 1991. Crédit: maliweb

Des Maliens dans la rue le 26 mars 1991. Crédit: maliweb

Il y a 24 ans, le 26 mars 1991, les Maliens alors pris dans l’étau d’une dictature militaire du Général-président, Moussa Traoré, se sont retrouvés à la croisée des chemins. Il était impossible d’être neutre. Il fallait choisir sa destination. Au bout de quatre jours de carnage, d’état d’urgence et de couvre-feu, le colonel Amadou Toumani Touré opérait un coup d’Etat militaire qui balayait un pouvoir aux abois, qui s’était lui-même installé après un coup d’Etat militaire en novembre 1968. Les élèves, les étudiants, l’association malienne des droits de l’Homme (AMDH), l’ADEMA, et d’autres pionniers allumaient la mèche d’un soulèvement populaire qui allait ramener le Mali à la démocratie. Ils n’en pouvaient plus du pillage concerté de l’Etat. Ils exigeaient le retour des militaires dans les casernes, l’organisation d’élections libres restituant les commandes du pays aux civils engagés dans la voie d’un multipartisme démocratique.

Ce fut l’occasion de remettre le Mali en selle, de tourner la page de la corruption, concussion. Ce fut ce que d’aucuns n’ont pas hésité à appeler « le printemps malien ». Tout était à faire ou à refaire. A l’époque, les défis étaient énormes : défi urbain, aménagement du territoire, fanatisme religieux, tentation totalitaire du pouvoir, question institutionnelle. Ce sont là des problématiques qu’il fallait régler pour ancrer le Mali dans la démocratie, le conduire au développement, à la stabilité.

Mais, les différents dirigeants que les élections ont porté au pouvoir ont donné des leçons que les Maliens ont bien tirées. L’une des leçons bien assimilées par le Malien est que la politique est devenue une source de richesse personnelle. Aux idéaux de la révolution a succédé un mouvement de régression. Un statu quo politique.

A la question de savoir ce que fut réellement le 26 mars 1991 pour le peuple malien, Maître Mamadou Ismaël Konaté, avocat de renommée internationale m’a répondu qu’ «il s’agit sans doute d’une révolution plus que d’une régression. L’aspiration profonde du peuple du Mali était l’ouverture démocratique, incompatible avec le régime politique de l’époque, basé sur l’unicité et le centralisme démocratique. Ce régime de parti unique était d’ailleurs conforme à ce qui existait dans la plupart des pays d’Afrique, caractérisé par l’absence de grande compétition, peu favorable au suffrage universel ».

Mais l’avocat a émis, comme beaucoup d’analystes politiques, des réserves quant à l’emploi du mot « révolution », qui, selon lui, paraît énorme, à partir du moment où le changement tant espéré en matière d’éducation, d’amélioration de la santé, de bien-être, de construction de l’Etat, et de la consolidation des institutions et de la démocratie n’a pas eu lieu.

Faut-il en déduire que la démocratie a été un échec ? Impossible d’être aussi affirmatif.

Le 22 mars 2012, une fois de plus, c’est bien un régime légal, constitutionnel qui a été renversé par un coup d’Etat militaire. Résultat : un pays disloqué, embrasé, faute de cohésion sociale. L’idée de nation, de patrie est devenue « cosmétique » devant celles de race, d’ethnie, de religion et d’origine, laissant place ainsi à un autre défi, celui de la réconciliation nationale qui incombe à chaque Malien.

De fait, la rébellion armée du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA) démarrée au premier trimestre 2012, a ouvert les portes à l’occupation des trois régions du Nord du Mali, Tombouctou, Gao et Kidal, par les soldats de cette idéologie littéraliste (le terrorisme) que sont Al-Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI), le Mouvement pour l’Unicité et le Djihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), et ANSAR Dine.

Cette rébellion n’était pas un phénomène nouveau : depuis l’indépendance, le pays en a connu quatre. Ce qui l’a été en revanche, fut l’occupation du septentrion par les terro-bandits du MUJAO, d’AQAMI et d’ANSAR DINE. Ils ont semé la terreur dans les villes, commis des atrocités, des exactions à l’encontre des populations. Le fanatisme religieux, qui a ruiné l’Afghanistan, embrasé l’Algérie, muselé l’Iran et qui fait que la Charia islamique défie depuis un certain temps la loi fédérale au Nigéria, s’était installé et s’appliquait dans la partie Nord du Mali, ébranlant tout le pays, dont la population, à majorité musulmane, pratique un Islam tolérant et modéré. Au Nord, des mausolées ont été détruits, des couples accusés à tort ou à raison d’adultère ont été fouettés, ceux qui ont été accusés de vol ont eu la main coupée, des viols de personne, des crimes de guerre ont été commis…Tout cela au nom d’une Charia Islamique interprétée au gré de fantasmes.

Le traumatisme et les dommages corporels subis par les populations ont été immenses. De surcroît, la rébellion a réveillé les vieux démons de la division. La notion de régionalisme et de nation a été remplacée par celle d’appartenance à la tribu, signe incontestable que l’Etat est devenu petit et faible.

Aujourd’hui, les Maliens sont engagés sur le chemin de la réconciliation et de la paix. Tout le monde veut la paix, et la réconciliation.

Pourquoi les Maliens doivent-ils se réconcilier ? Parce que le vivre-ensemble s’est évaporé. Sinon pourquoi les Maliens n’en finissent-ils pas de s’affronter à Zarho, à Bamba, à Kidal…? N’est-ce pas parce qu’ils ne se pensent plus en Maliens mais seulement en membres de la communauté des Arabes, de la tribu des Ifoghas, des Imghads, des Peuls, des Sonrhaïs etc… ? Ne sont-ils plus Maliens avant tout ?

24 ans après ce prétendu « printemps malien », la déliquescence de l’Etat malien amène à dire que la révolution a débouché sur un mouvement de régression. « Une société n’est jamais immobile, elle est en mouvement. Mais le cadre dans lequel elle évolue influe sur la direction de ce mouvement. Cela peut être un mouvement vers l’avant où la créativité et la solidarité des femmes et des hommes s’expriment sur la base d’un patrimoine historique commun. Cela peut également – et les exemples ne manquent pas – être un mouvement régressif où l’idée nationale s’étiole au profit du «localisme» sans envergure de la tribu, du arch, du douar voire du quartier.(1) », écrit K. Selim, l’éditorialiste vedette du Quotidien d’Oran. Cette formulation peut s’appliquer à la société malienne. Elle n’est pas immobile, en effet. Elle est en mouvement, mais en mouvement régressif.

  • GHARDAÏA, POURQUOI ?, Par K. Selim, Le Quotidien d’Oran

Boubacar Sangaré

 

Les indignés de la Fac…(troisième partie)

Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ photo: maliactu.net

Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ photo: maliactu.net

Des jours avaient passé. Des nuits aussi. Aïcha n’avait pas su tenir sa langue, et s’était ouverte à sa voisine de table, Assa.

– Tu sais, Assa, dit Scotty, je pense qu’il est grand temps pour nous de cesser de nous lamenter. Si on ne fait rien, toutes les étudiantes, je dis bien toutes, seront des grognasses comme Aïcha. Nettoyer cette Faculté, c’est bien une affaire que nous devons prendre en main.

– Oui, mais… En quoi faisant ?

Scotty se pinça le bout des lèvres, impassible. Il fixa le sol. Puis, il dit :

– J’ai une idée que tu vas peut-être trouver folle. Mais cela fait des mois et des mois que je réfléchis à la création d’un journal dans cette Faculté.

En entendant le mot Journal, Assa ne put cacher sa surprise. Elle sourcilla.

– Mais tu sais mieux que quiconque que cela demande des moyens immenses !

– Non, pas seulement des moyens. D’ailleurs, dans la vie, rien n’est jamais seulement une question de moyens. Ne dit-on pas souvent que « quand on n’a pas les moyens, il faut avoir les idées. » Tu peux me croire, ça va marcher comme dans un rêve. Comme je te l’ai toujours dit, les plus belles initiatives ont été nourries sur les bancs de l’université. Oui, l’université ! C’est là qu’une poignée d’étudiants et d’intellectuels isolés, ont créé la Négritude, le journal L’Etudiant Noir. Pour résister aux clichés, aux injustices auxquels l’Histoire a soumis leur race.

– Mais ce n’est plus la même situation !

– Nom de Dieu ! Comment oses-tu dire que ce n’est pas la même situation ? Au contraire c’est la même situation qui s’est prolongée. Le néocolonialisme, jour après jour, étend son horizon impérial, avec la démocratie française, le libéralisme anglais, le mode de vie américain… Cherche à lire Stanislas Adotevi. On résiste aux difficultés selon notre temps, selon les moyens de notre temps. N’oublie pas que nous sommes à l’université. Ici, nous n’avons nullement besoin de sortir un pistolet pour nous faire entendre ; Il nous suffit d’user de la violence intellectuelle, d’être créatif. Avec ce journal, nous allons dénoncer, informer, éduquer. Appeler nos camarades à la résistance.

Scotty, il croyait autant à la presse qu’un enfant à la parole de son père. Il allait continuer sa plaidoirie si les idées dubitatives de Assa n’avaient pas déposé les armes au pied de ses démonstrations inébranlables.

Si l’homme ne vivait pas qu’une seule vie. Si, dans le ventre de sa mère, il pouvait découvrir que le monde n’était qu’un foyer de dangers où il rit, mange, dort avec ses ennemis. S’il pouvait ne pas naître. Si l’homme n’était pas un ennemi pour l’homme. Si le bien pouvait exister sans le mal. Si tous les hommes pouvaient être riches. Si tout le monde ne disait que la vérité, rien que la vérité. Si tous les hommes étaient à la fois noirs, blancs ou jaunes. La vie ne mériterait pas d’être vécue. L’homme ne serait pas un redoutable résistant, qui crée dans le mur des souffrances une porte par où pénètre le calmant.

Scotty continua :

– Assa, tu sais pourquoi j’aime Sartre ? C’est parce qu’il fait prendre conscience à l’homme le sens de la responsabilité. Il lui apprend à résister à la fatalité. J’aime à répéter cette phrase : « L’homme est responsable de lui-même et des autres. » Ou encore celle qui dit : «Faire et en faisant se faire, et n’être que ce qu’on fait. »

– Moi, je ne crois pas en Sartre… Je crois seulement en moi. Se gaver des idées de Sartre ça sent la naphtaline, répondit Assa, moqueuse.

Scotty ne répondit pas à cette provocation. Il avait la tête ailleurs.

– Je vais écrire au professeur de droit des affaires, dit-il.

Cette phrase tomba comme une sentence péremptoire. Il sortit son téléphone de sa poche et commença à pianoter sur les touches : « Monsieur, le week-end dernier, tu as invité Aïcha chez toi. Vous avez fait l’amour. Tu as un petit pénis, et tu ne l’as pas satisfaite. »

A la Faculté de droit, le feu du soir grignotait la paille de la vitalité avec laquelle les étudiants étaient montés dans le train de la journée. La nuit tombante chassait cette marée humaine chahuteuse. La nuit. C’était la nuit. Une nuit de quiétude. Les rues cherchaient tapageurs.

Allongé sur le dos, dans son lit, Scotty fouillait dans son esprit le nom à donner à son journal, et les moyens pour l’animer. Il savait sur le bout des doigts que « la fin justifie toujours les moyens ». « Je crois qu’il est arrivé le temps de ne plus compter sur ma bourse pour festoyer. Plus de sortie en boite de nuit, plus de thé. Finies toutes ces saloperies ! Il n’y a que les livres et les éditoriaux qui vaillent maintenant. La bourse, elle sera injectée dans la défense de la Cause. Notre Cause à nous. La Cause de notre Résistance. Je dois m’imposer ce sacrifice. C’est nécessaire. Ça me grandira plus que cela ne me rabaissera. Nous dansons sur une corde raide. C’est pourquoi il nous faut résister pour rétablir la méritocratie. », se disait-il.

Il était recru de fatigue. La lune slalomait dans un firmament constellé. Les enfants, l’esprit vierge de soucis et de reproches, étaient dans les bras de Morphée. Seuls demeuraient éveillés ces pères et mères surpris. Ils étaient surpris. Ils n’avaient personne à qui confier leur surprise d’avoir découvert que c’était la vie qui faisait les bons et les méchants. Les menteurs et les « diseurs de vérité ». Le mensonge, la méchanceté, pour eux, n’étaient pas des défauts ; ils étaient plutôt des couvertures que l’homme se crée pour résister aux aléas de la vie.

Les yeux de Scotty se fermèrent aussitôt, et ne s’ouvrirent qu’avec les dards d’un soleil des moins agressifs qui perçaient les grilles de la fenêtre de sa chambre. C’était parti pour une nouvelle journée de résistance. Chaque jour est une vie. Chaque vie est une résistance. Comme à l’accoutumée, les amis de Scotty l’attendaient près de la marche qui menait à l’amphithéâtre. Parmi eux, Prince, une corpulence de bidasse, teint d’ébène, irrémédiable rastaquouère, chouchouté par les filles. Il avait bon pied bon œil. Il partageait avec Scotty l’amour pour l’écriture. Il ne suivait que trop Scotty, ainsi qu’un chien fidèle. A grandes enjambées, Scotty se dirigea vers eux. A quelques pas, il lança :

– Hé, la cause a besoin de vous tous. Le premier numéro du journal se vendra…comme des petits pains. Je l’espère bien. Le nom que j’ai trouvé est «Le Flambeau». Le journal «Le Flambeau». C’est parti, mon kiki !

– Ouais ! fit Prince. Que celui qui ne veut pas le lire se torche le cul avec, ou aille se faire foutre !

– Camarades, dit Scotty, nous autres étudiants sommes dépassés par la situation que nous vivons. Pour qu’elle ne nous déroute pas, nous allons appeler nos camarades à la résistance, à la prise de conscience. Avec ce journal, il n’y a pas à douter que nous allons réussir. La presse a un grand pouvoir. Nous avons tous appris que c’est à travers la BBC que De Gaulle depuis Londres a appelé son peuple à résister à l’occupation allemande, et mérita le nom de l’homme du 18 juin. Aujourd’hui, nous, nous allons résister pour chasser de notre Faculté ces occupants indésirables que sont les professeurs corrompus, les étudiants nullards. La lutte commence, la victoire est certaine.

A suivre.

Boubacar Sangaré

Les indignés de la fac…(deuxième partie)

Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ photo: maliactu.net

Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ photo: maliactu.net

Ce jour là, l’affrontement avait été sanglant. A la vue des policiers armés de pied en cap, certains étudiants, pris de panique, entendant leur cœur battre, étaient à deux doigts de parachuter un Sénégalais. Les policiers, comme s’ils s’attendaient à une résistance des étudiants, avaient foncé. Des coups de matraques, de crosses pleuvaient comme vache qui pisse sur la tête des étudiants qui, aussi téméraires qu’un lion affamé, avaient attaqué de front, armés de machettes, de cailloux, de tessons, de lames. Des hurlements de douleur montaient comme du mercure dans le thermomètre. Un étudiant voulant jouer le Rambo, avait refusé de détaler : rossé, piétiné, la tête cabossée, il rampait dans le sang. Il râlait…râlait. Il vomissait…vomissait le sang. Des policiers avaient la tempe ou le bras fendillé par des coups de tessons ou de lames.

 

Dans l’ivresse de la colère, des étudiants, ne voulant rien épargner ni personne, avaient mis le feu à certains amphithéâtres, alors que d’autres ciblaient avec des cailloux les policiers qui avaient perdu leurs casques. Des cris. Des blessures. De la douleur. Des deux côtés, on était loin de baisser pavillon, on s’obstinait à rester sur l’offensive : pas question de caler.

Scotty se rappelait, comme une formule sacramentaire, ces journées d’affrontement qui avaient défrayé la chronique. Ce que venait de lui dire Assa avait provoqué en lui le même choc qu’un coup de poing assené au ventre d’un obèse. Il l’avait respecté, ce prof de droit des affaires. Il le revoyait, avec sa figure en permanence serrée, sa voix hautaine et son look de gentleman.

– Cela annonce la pourriture de la Fac, dit-il en hochant la tête. Quand les profs eux-mêmes commencent à flasher sur les étudiantes, il n’y a plus rien à dire.

– Oui, je ne sais qu’en dire, dit Assa glacée par les propos de Scotty.

– Déjà nous avons là tous les ingrédients d’une télénovela, poursuivit-il. La cote d’alerte a été atteinte, et il y a de quoi intéresser Hollywood. Bientôt, cette Fac sera notre honte. Bientôt, elle sera le symbole de notre déconfiture morale. Ce con de prof pense qu’il nous abuse, or nous, on dort là où il se cache.

 

Rongé par la machine infernale du vieillissement, le professeur de droit des affaires, cheveux chenus, était un homme élancé, au port droit. La bouche fendue, les oreilles décollées, des yeux en forme de bille, séparés par un nez écrasé. Seule l’hyène pouvait lui envier sa beauté. Pourtant, à la Fac, elles étaient rares, bien rares les étudiantes qui n’avaient pas mordu à l’hameçon de sa fougue amoureuse. Certaines l’aimaient d’amour, d’autres au contraire d’intérêts. Ces dernières étaient les plus nombreuses. Elles voyaient en lui le raccourci le plus sûr pour grimper l’échelle universitaire. Pour ce faire, elles n’écartaient aucun moyen, passaient dans son lit comme on passe chez le coiffeur, l’arrosaient d’argent, lui soufflaient à l’oreille des mots doux et enivrants, le berçaient. Dans la griserie de la jouissance, il avait cassé le mur de la morale pour s’offrir le luxe de mener une vie déréglée. Il s’était jeté dans la débauche. Il se baignait dans la rivière de la corruption. Il s’habillait des vêtements de la corruption. Il paissait dans la prairie de la corruption. Il buvait dans la jarre de la corruption. Il regardait darder ses rayons…le soleil de la corruption. A toutes celles qui, après avoir passé leur temps à faire l’école buissonnière, voulaient passer sans coup férir… il les rencardait dans un hôtel huppé de la ville où ils se retrouvaient, pour manger, boire et…coïter.

 

Un jour, après les cours, moment où la fatigue résorbe les bavardages des étudiants, Aïcha était venue le voir. Dans l’amphi, le calme était plat, les mouches vrombissaient. Le vent qui s’engouffrait à travers la baie précipitait les étudiants dans la somnolence. Seuls quelques rires et cris fusaient. Aïcha, la belle Aïcha. C’était une fille gentillette, délicieuse. Elle portait un jean qui redressait sa croupe galbée. Les uns et les autres savaient que le prof de droit des affaires la désirait, sans le lui avouer. Aïcha grimpa, le pas leste, les degrés de la chaire que le professeur occupait encore. Quand il leva la tête et vit Aïcha venir, il rangea ses affaires avec la promptitude d’une secrétaire, la saisit par la hanche à la grande stupéfaction de tous, l’entraina hors de la salle.

Dehors, le jour commençait à décliner. Les bouquinistes qui inondaient l’entrée de la Faculté avaient renversé leurs étals et s’en étaient allés sans demander leur reste. Les restaus-U, les resto-bistro avaient fermé plus tôt que d’habitude. Tous, en ce moment de galère commune, connaissaient une période de vaches maigres côté vente, à la différence de ces professeurs et de l’administration de la Faculté, qui faisaient leur gras, en débauchant, en acceptant d’être corrompus. Dans ce pays, il n’y avait que le cimetière où la corruption n’existait pas. Elle était partout. Partout. Dans les familles. Les rues. Dans l’eau qu’on puisait du puits. Même dans le sang ! Tous étaient des corrompus, des corrupteurs. Tous. Du plus vieux au dernier né.

 

La voiture vint s’immobiliser dans un garage où le silence était pesant. Le moteur s’éteignit d’un coup. Le professeur, par mesure d’élégance, invita Aïcha à descendre. Elle mit pied à terre, en proie à l’angoisse. Angoisse de se trouver seule avec un homme que toutes considéraient comme un étalon au lit. Mais derrière le miroir de son angoisse se dessinait l’espoir d’une grosse note. L’espoir d’un passage assuré dans la classe supérieure. Il l’invita à le suivre. Elle obéît. Lorsqu’ils entrèrent dans la chambre, il tourna la clef. C’était une pièce spacieuse, le sol couvert de tapis. La fenêtre donnait sur la cour. A peine avait-il déposé son sac qu’il s’était mis nu. Il demanda à Aïcha d’ôter ses vêtements à son tour, et de s’allonger dans le lit. Elle s’exécuta. Ce soir là, ils firent l’amour…

A suivre…

Boubacar Sangaré

Mali, les étudiants sont-ils nés pour faire la queue ?

Des Etudiants au mali, Photo: maliweb

Des Etudiants au Mali, Photo: Maliweb

Personne ou presque ne trouvera à redire sur le fait qu’au Mali, faire la queue est un exercice auquel il est difficile d’échapper et semble devenir une composante naturelle de la société. Dans les universités, la chaîne, c’est une véritable école de patience où il faut toujours attendre son tour, en supportant parfois un soleil de plomb, pour être servi. Personne ne s’en offusque, car la pratique est courante.

Il y a quelques mois, dans une agence d’Energie du Mali (SA) où s’effectue le paiement de la facture, un jeune homme a failli en venir aux mains avec un monsieur. Ce dernier, la cinquantaine bien tassée, à la grande colère de tous, a voulu avoir accès au guichet sans une pincée d’égard pour tout ce monde qui était dans la ‘’chaîne’’. C’est d’ailleurs ce qui lui a valu d’être vivement chapitré par le jeune homme, en dépit de la présence d’affiches du genre « Priorité aux personnes âgées. Priorité aux personnes handicapées. » Est-ce à dire que Energie du Mali (SA) n’est pas en capacité de multiplier ses agences dans la capitale et dans les autres communes pour dispenser les clients de ce parcours du combattant. Elle pourrait ainsi éviter les malentendus, les bagarres… La réponse est simple : la société en est capable, mais ayant un goût farouche pour le sadisme comme c’est le cas dans le gros des administrations publiques, elle préfère voir les clients réduits au rang de pauvres types qui ne font que se résigner à la fameuse formule « quand on n’a pas ce qu’on aime, on prend ce qu’on a ».

Venons-en maintenant au cas des étudiants dans nos universités, qui est le propos de ce billet. Il faut d’emblée relever que comme dans une agence d’Energie du Mali, l’étudiant dans nos universités est obligé de perdre une bonne partie de sa vie en faisant la queue pour s’inscrire, pour retirer sa carte… bref, tout est prétexte à la formation d’une file indienne. Il suffirait pour s’en convaincre de se rendre, en ce début de rentrée, dans une faculté où la devanture de l’administration est noire d’étudiants venus, qui pour s’inscrire, qui pour retirer sa carte d’étudiant ou bancaire. La conséquence est que cela permet aux opportunistes de tous poils- cauchemars des étudiants- se réclamant de l’AEEM (Association des élèves et étudiants du Mali) à tort ou à raison et, au mépris de tout sens de la morale, de se livrer à une immense corruption en monnayant l’accès au guichet. L’étudiant étant ennemi de l’étudiant. Il y a injustice, pardi ! Et l’on est en droit de se demander s’ils ne sont pas de mèche avec le personnel des administrations, tant il est vrai que ce dernier aussi a pris la mauvaise habitude de traiter l’étudiant par-dessus la jambe.

Il fut effectivement un temps où à la faculté d’histoire et de géographie et à l’université des sciences juridiques et politiques (pour ne citer que ces deux établissements), l’administration faisait en sorte que les étudiants puissent s’inscrire dans un confort qui est désormais loin. La méthode consistait à dresser, par ordre alphabétique, la liste des étudiants devant s’inscrire tel ou tel jour, ce qui évitait aussi à l’administration de travailler dans un désordre indescriptible. Aujourd’hui, il est étonnant de constater que cette méthode n’est plus en honneur dans ces mêmes établissements.

Alors, l’étudiant malien ou bien le Malien est-il né pour faire la queue ?

Qu’est-ce que ces manières de faire souffrir l’autre avant de le servir ?

De plus, l’étrange dans l’affaire c’est que le phénomène ne révolte personne au nombre de cet essaim d’usagers de l’administration publique. Il est vrai que faire la queue n’est en rien aussi mauvais que cela; ce qui l’est pourtant, c’est le déficit de gêne dont fait montre l’administration vis-à-vis du phénomène étant donné qu’elle possède la solution à y apporter. La déduction à laquelle nous parvenons est que, à tous les niveaux de la société malienne, la chaîne de considération, de respect, de confiance qui liait l’administration aux administrés, s’est brisée en laissant la place à un sentiment de haine, de rivalité voire de rancœur… Une administration sadique et des usagers rancuniers!

Voilà une situation qui, si elle n’est pas traitée, promet de se dégrader.

Boubacar Sangaré