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Les indignés de la fac…(deuxième partie)

Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ photo: maliactu.net

Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ photo: maliactu.net

Ce jour là, l’affrontement avait été sanglant. A la vue des policiers armés de pied en cap, certains étudiants, pris de panique, entendant leur cœur battre, étaient à deux doigts de parachuter un Sénégalais. Les policiers, comme s’ils s’attendaient à une résistance des étudiants, avaient foncé. Des coups de matraques, de crosses pleuvaient comme vache qui pisse sur la tête des étudiants qui, aussi téméraires qu’un lion affamé, avaient attaqué de front, armés de machettes, de cailloux, de tessons, de lames. Des hurlements de douleur montaient comme du mercure dans le thermomètre. Un étudiant voulant jouer le Rambo, avait refusé de détaler : rossé, piétiné, la tête cabossée, il rampait dans le sang. Il râlait…râlait. Il vomissait…vomissait le sang. Des policiers avaient la tempe ou le bras fendillé par des coups de tessons ou de lames.

 

Dans l’ivresse de la colère, des étudiants, ne voulant rien épargner ni personne, avaient mis le feu à certains amphithéâtres, alors que d’autres ciblaient avec des cailloux les policiers qui avaient perdu leurs casques. Des cris. Des blessures. De la douleur. Des deux côtés, on était loin de baisser pavillon, on s’obstinait à rester sur l’offensive : pas question de caler.

Scotty se rappelait, comme une formule sacramentaire, ces journées d’affrontement qui avaient défrayé la chronique. Ce que venait de lui dire Assa avait provoqué en lui le même choc qu’un coup de poing assené au ventre d’un obèse. Il l’avait respecté, ce prof de droit des affaires. Il le revoyait, avec sa figure en permanence serrée, sa voix hautaine et son look de gentleman.

– Cela annonce la pourriture de la Fac, dit-il en hochant la tête. Quand les profs eux-mêmes commencent à flasher sur les étudiantes, il n’y a plus rien à dire.

– Oui, je ne sais qu’en dire, dit Assa glacée par les propos de Scotty.

– Déjà nous avons là tous les ingrédients d’une télénovela, poursuivit-il. La cote d’alerte a été atteinte, et il y a de quoi intéresser Hollywood. Bientôt, cette Fac sera notre honte. Bientôt, elle sera le symbole de notre déconfiture morale. Ce con de prof pense qu’il nous abuse, or nous, on dort là où il se cache.

 

Rongé par la machine infernale du vieillissement, le professeur de droit des affaires, cheveux chenus, était un homme élancé, au port droit. La bouche fendue, les oreilles décollées, des yeux en forme de bille, séparés par un nez écrasé. Seule l’hyène pouvait lui envier sa beauté. Pourtant, à la Fac, elles étaient rares, bien rares les étudiantes qui n’avaient pas mordu à l’hameçon de sa fougue amoureuse. Certaines l’aimaient d’amour, d’autres au contraire d’intérêts. Ces dernières étaient les plus nombreuses. Elles voyaient en lui le raccourci le plus sûr pour grimper l’échelle universitaire. Pour ce faire, elles n’écartaient aucun moyen, passaient dans son lit comme on passe chez le coiffeur, l’arrosaient d’argent, lui soufflaient à l’oreille des mots doux et enivrants, le berçaient. Dans la griserie de la jouissance, il avait cassé le mur de la morale pour s’offrir le luxe de mener une vie déréglée. Il s’était jeté dans la débauche. Il se baignait dans la rivière de la corruption. Il s’habillait des vêtements de la corruption. Il paissait dans la prairie de la corruption. Il buvait dans la jarre de la corruption. Il regardait darder ses rayons…le soleil de la corruption. A toutes celles qui, après avoir passé leur temps à faire l’école buissonnière, voulaient passer sans coup férir… il les rencardait dans un hôtel huppé de la ville où ils se retrouvaient, pour manger, boire et…coïter.

 

Un jour, après les cours, moment où la fatigue résorbe les bavardages des étudiants, Aïcha était venue le voir. Dans l’amphi, le calme était plat, les mouches vrombissaient. Le vent qui s’engouffrait à travers la baie précipitait les étudiants dans la somnolence. Seuls quelques rires et cris fusaient. Aïcha, la belle Aïcha. C’était une fille gentillette, délicieuse. Elle portait un jean qui redressait sa croupe galbée. Les uns et les autres savaient que le prof de droit des affaires la désirait, sans le lui avouer. Aïcha grimpa, le pas leste, les degrés de la chaire que le professeur occupait encore. Quand il leva la tête et vit Aïcha venir, il rangea ses affaires avec la promptitude d’une secrétaire, la saisit par la hanche à la grande stupéfaction de tous, l’entraina hors de la salle.

Dehors, le jour commençait à décliner. Les bouquinistes qui inondaient l’entrée de la Faculté avaient renversé leurs étals et s’en étaient allés sans demander leur reste. Les restaus-U, les resto-bistro avaient fermé plus tôt que d’habitude. Tous, en ce moment de galère commune, connaissaient une période de vaches maigres côté vente, à la différence de ces professeurs et de l’administration de la Faculté, qui faisaient leur gras, en débauchant, en acceptant d’être corrompus. Dans ce pays, il n’y avait que le cimetière où la corruption n’existait pas. Elle était partout. Partout. Dans les familles. Les rues. Dans l’eau qu’on puisait du puits. Même dans le sang ! Tous étaient des corrompus, des corrupteurs. Tous. Du plus vieux au dernier né.

 

La voiture vint s’immobiliser dans un garage où le silence était pesant. Le moteur s’éteignit d’un coup. Le professeur, par mesure d’élégance, invita Aïcha à descendre. Elle mit pied à terre, en proie à l’angoisse. Angoisse de se trouver seule avec un homme que toutes considéraient comme un étalon au lit. Mais derrière le miroir de son angoisse se dessinait l’espoir d’une grosse note. L’espoir d’un passage assuré dans la classe supérieure. Il l’invita à le suivre. Elle obéît. Lorsqu’ils entrèrent dans la chambre, il tourna la clef. C’était une pièce spacieuse, le sol couvert de tapis. La fenêtre donnait sur la cour. A peine avait-il déposé son sac qu’il s’était mis nu. Il demanda à Aïcha d’ôter ses vêtements à son tour, et de s’allonger dans le lit. Elle s’exécuta. Ce soir là, ils firent l’amour…

A suivre…

Boubacar Sangaré

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bouba68
Boubacar Sangaré a étudié les Lettres modernes à l'université des Lettres et des Sciences humaines de Bamako. Ancien collaboraeur des journaux Le Flambeau, La Nouvelle Patrie, Le Pays, Mondafrique (Paris), il écrit pour Journal du Mali, Les Echos, Le Courrier du Maghreb et de l'Orient. Il a été assistant de langue française à Bates College (Université, Etats-Unis).

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