Mali, vox populi, populi stupidus ?

photo: malijet.com

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Nous sommes nombreux à saluer la marche qui a fait sortir dans les rues de Bamako plus de cinq mille Maliens pour dire leur attachement à la paix, à l’unité du Mali. Une marche qui intervient quelques jours après la signature –unilatérale- de l’accord de paix, le 15 mai dernier, entre le gouvernement malien et les groupes armés favorables au Mali. Alors que, l’autre partie belligérante, la CMA, n’a pas voulu apposer sa signature au bas du document.

Les Maliens dans les rues pour se prononcer, il y a vraiment quelque chose de réconfortant dans cela. Cela est beau, salutaire, d’autant plus qu’il a longtemps été fait à ce peuple le reproche d’être simpliste, couché. En effet, depuis l’occupation des régions de Gao et Tombouctou par les islamistes, la rue bamakoise est restée le plus souvent vide, malgré les actes de violence, les exactions dont étaient victimes les populations sous occupation. Pendant longtemps, ce fut un peuple démissionnaire, qui hurle sa colère contre la mauvaise gouvernance, la corruption, dans son salon et dans son « grin » (groupe de discussion informel), mais n’ose pas descendre dans la rue. C’est d’ailleurs ce qui explique l’absence d’une société civile forte. Cette marche d’hier est à n’en pas douter le signe que ce peuple veut enfin se réveiller de la torpeur dans laquelle il a plongé et dans laquelle il n’a rien gagné sinon pauvreté, corruption, injustices, inégalités et népotisme…

Cette marche, à laquelle ont pris les Maliens de toutes catégories socioprofessionnelles, de toutes appartenances politiques, a été organisée pour soutenir l’Accord de paix signé le 15 mai à Bamako. Mais tous marchaient-ils pour la paix et l’unité ? C’est là une question d’importance, car à lire les banderoles – « L’administration à Kidal comme partout au Mali », « Il n’y a pas de questions touaregue, mais le racisme de certains Touaregs », « On veut une Minusma juste et impartiale », « Non à la main invisible de la France », « oui au GATIA, non à la MINUSMA »,– , il y a quelque chose à mettre en exergue : les gens qui marchaient ne marchaient pas tous pour les mêmes raisons.

«Les uns marchent pour la paix, les autres pour soutenir IBK, les suivants pour l’accord, et d’autres encore contre la MINUSMA et la France, etc. », m’a confié une consœur, qui se demande ce que deviendrait le Nord si ces forces internationales quittaient le Mali du jour au lendemain, auquel cas, pour elle, « les bandits divers ne feraient qu’une bouchée du septentrion, et ce ne serait ni la Plateforme ni les Fama qui pourraient les arrêter.»

Editorialiste au journal Le Républicain, Adam Thiam écrit que « la marche visait aussi la France et l’Onu que nombre de nos compatriotes accusent d’être du côté des fauteurs de paix, allant parfois jusqu’à l’appel au meurtre. »

Gallophobie, « seconde mort de Damien Boiteux »

C’est un fait, une marche se fait aussi souvent avec des voyous et des imbéciles qui ont l’outrecuidance de commettre des actes dont ils ne mesurent pas la gravité. Comme c’est le cas de ceux qui ont mis le feu au drapeau français au cours de cette marche. Un comportement inadmissible qui vient rappeler que la foule est dangereuse, donnant ainsi du poids à ce que Alcium disait au VIIIe siècle à Charlemagne : «Et ces gens qui continuent à dire que la voix du peuple est la voix de Dieu ne devraient pas être écoutés, car la nature turbulente de la foule est toujours très proche de la folie ». Autrement dit, « vox populi, populi stupidus». Il faut le dire, brûler le drapeau d’un pays est tout sauf rien.

A Bamako, au cours de la marche du 26 mai, le drapeau français a été brûlé. Et cela, trois

ans après le lancement par la France de l’opération Serval pour éviter au Mali de passer sous le contrôle des faussaires de la foi que sont Aqmi, Mujao et Ansar Dine. Les terroristes ont été délogés, et quelques mois après, des centaines de Maliennes et Maliens avaient accueilli, remercié, vénéré François Hollande, aux cris de Vive la France ! Pour en arriver là, écrit Adam Thiam (qui pense que cet acte symbolise la seconde mort de Damien Boiteux), « il fallut, merveilleuses pages de solidarité humaine écrite dans le sang, le sacrifice de Boiteux et de sept autres de ses camarades dont le dernier est tombé en 2014. Il fallut que des soldats héroïques du Tchad ratissent Tegargar. Il fallut que des soldats de la paix acceptent le risque de mourir pour la liberté du Mali. Le dernier soldat de la paix est tombé lundi soir, à Bamako, loin de Kidal, Tombouctou ou Gao, ces théâtres ensanglantés d’une tragédie qui paraît interminable.»

Et enfin, il faut convenir que les Maliens ont pris le pli de crier plus sur les autres que sur eux-mêmes. Et depuis quelque temps, il y a chez le peuple malien comme un sentiment anti-français, qui va crescendo. On se souvient qu’il y a bientôt un an, des organisations de la société civile appelaient à un boycott des produits français.

Boubacar Sangaré

Littérature : L’envers de quel décor ?

Photo: Boubacar

Photo: Boubacar

« Ne pas obtenir ce que tu veux quand tu veux est parfois un coup de chance ».

Belle, simple, parfois révoltée, la prose de Safiatou BA est telle que le lecteur ne peut pas s’ennuyer pas. Dans le recueil « L’envers de quel décor », les sept nouvelles sont de longueur variée. La structure est assise d’une main ferme, l’écriture est simple, transparente même, mais puissante par son pouvoir d’évocation. La novelliste ne s’encombre pas du style académique qui souvent lasse le lecteur.

Safiatou BA dénonce à travers des chutes déconcertantes une société, malienne en l’occurrence, où les valeurs sociétales les plus élémentaires sont bafouées. Elle déconcerte son lecteur en y dénonçant l’hypocrisie de la société où l’adultère, l’infidélité, le mariage forcé, le viol, la trahison, l’amour du pouvoir semblent être devenus la norme. C’est le monde à l’envers ! La nouvelliste, qui vit à Washington, a de la société malienne une vision mi-figue, mi-raisin, déconcertante, à la limite du pessimisme. Une vision sombre qui inquiète, qui provoque quelques poussées de nostalgie chez celles et ceux qui estiment que les choses ne sont plus ce qu’elles étaient. Ces lecteurs là découvrent même L’envers du décor où rien ne fait partie du décor : tout se sait.

L’issue de certaines nouvelles trouble à n’en pas douter le lecteur. Des maris sont cocus au même titre que des épouses. Cependant, dans la douleur et la souffrance, seul l’espoir est grand, car « l’amour et l’espoir sont l’essence de ce voyage qu’on surnomme la VIE. »

Née le 29 avril 1964 à Kati, Safiatou Ba a fait ses études primaires à Kolokani. Elle a ensuite frequenté le lycée Askia Mohamed de Bamako avant d’entrer à l’Ecole Normale Supérieure de Bamako (ENSUP), au département d’anglais. Elle a réalisé l’essentiel de sa carrière dans le domaine du développement international. Depuis 2013, elle réside au Etats-Unis, où elle travaille au siège d’une organisation internationale.

L’envers du décor, Safiatou BA

Recueil de nouvelles, 121 pages, Jamana

Boubacar Sangaré

Mali : Iss Bill, faire du rap pour qu’on le… réécoute

Iss Bill, Jeune rappeur malien, Photo: RHHM

Iss Bill, Jeune rappeur malien, Photo: RHHM

« X, Y ont tous merdé, qu’est-ce que Y fait à la C.P.I. quand X traîne en R.C.I./Justice, deux poids deux mesures, comme toujours/Est-ce qu’on aura des Lumumba s’il existe encore des Mobutu/Crimes impunis et ils nous parlent de droit/Même les gosses du primaire savent qui a tué Sankara…»

Ces paroles ne sont pas d’un militant du Front populaire ivoirien (FPI). Non, elles sont d’Iss Bill, jeune rappeur malien qui, dans « Rebelle », morceau tiré d’une mixtape intitulée « Les aventures d’IBK », dit de lui-même : « Je suis ingouvernable, fuck ton président/J’ai plus de gars sûrs que François Hollande n’a de partisans/J’suis opposant, mais pas Mariko/Je n’veux pas entrer dans l’histoire en trichant comme Haya Sanogo ».

Paroles travaillées, rap conscient, engagement dans le texte, ce rappeur de 20 ans dénonce dans cet album ces dirigeants pour qui le peuple n’est que « vanité », les crimes contre l’humanité, l’Union africaine, « ces millions par mois pour des putschistes ». Et surtout la guerre en Afrique, singulièrement celle au Mali, qu’il évoque dans les morceaux « Maliba for ever » et « Combien d’fois on va les dénoncer », où il appelle les Maliens à l’union, à « libérer la paix et à enterrer la hache de guerre », évoque les nombreuses morts, les déplacés. « Quand les cœurs ne s’unissent pas, c’est Sheïtan (Satan) qui regale/ Faut pas graver dans l’histoire ce que la vertu condamne/ Ne me parles de charia quand tu pues la haine/ Tu me feras rire comme Oussama Ben Laden.», crie-t-il contre les hordes barbares d’Aqmi, du Mujao et d’Ansar Dine, qu’il appelle les « imposteurs » qui « ont remplacé la notion de Jihad par fusillade. »

Iss Bill, de son vrai nom Issouf Koné, est venu au Mali de la Côte d’Ivoire en 2012 pour entrer à l’université. Mais, le diplôme du bac en poche, la musique prenant trop d’ascendant, les difficultés financières s’en mêlant, il a fait son deuil des études pour se lancer dans le rap. Au lycée, à Abidjan, l’album « Dans ma bulle » de la rappeuse française d’origine chypriote, Diam’s, qu’il considère comme un grand talent du rap français, l’a beaucoup marqué. Outre qu’il écoutait Oxmo Puchino, IAM, Medine, Kerry James, Tata pound… Enfant, il était turbulent, passe le plus clair de son temps à traîner devant les boîtes de nuit, les maquis, ce qui lui vaudra le surnom de Billy the kid, célèbre hors-la-loi du XIXe siècle. De là « Bill » de son nom d’emprunt « Iss Bill ». Pourquoi avoir abandonné les études pour le rap ? Il répond, un peu hésitant, que « les diplômes, c’est de la façade. Il y a des rappeurs, comme Diam’s, qui n’ont pas de diplômes, mais qui écrivent bien. C’est pas forcément une affaire de diplôme, ça n’a rien à voir. Le rap, c’est une affaire de talent.»

« Y a rappeur et rappeur »

Au Mali, dans ces dernières années, le microcosme du rap a poussé comme un champignon. Le rap est devenu un art un peu prisé, plus qu’il y a une décennie, où celui qui choisissait de faire du rap était logé à la même enseigne que quelqu’un qui a commis un crime de lèse-majesté. Aujourd’hui, admet Iss Bill, « le rap a beaucoup évolué, il y a beaucoup de jeunes qui font des choses impressionnantes, qui ont du talent.» Mais, relativise-t-il, « c’est vrai qu’il y a des dérapages, comme les clashes insupportables qui n’en finissent pas. Et il y a rappeur et rappeur : il y a ceux qui le font parce que les autres le font, et ceux qui le font avec du cœur; ces derniers sont très peu.»

Pour lui, le « clash salit l’image du rap » et il propose à sa place de faire l’egotrip (Un texte est dit egotrip s’il a pour but de flatter son propre ego, de se vanter. Sa forme est souvent plus travaillée que son fond car un texte egotrip est rarement à prendre au premier degré. Ces textes sont souvent constitués de punchlines). « J’peux pas répondre à vos clashs de merde/J’ai trop de choses à dire, et puis c’est pas ça qui nourrit ma fille/Je me bats qu’avec les hommes je vous l’ai dit, et comme j’en vois/Aucun dans l’game », dit-il dans « Rebelle »

C’est un fait, au Mali, les adolescents sont les plus friands du rap, contrairement à aux adultes qui sont pour la plupart d’avis qu’il est inutile et ne vaut pas une heure de peine. « Quand il n’y a que des enfants qui s’y intéressent, c’est que c’est pas intéressant. Mais si c’est des médecins, avocats, écrivains, directeurs, policiers, ça veut dire que ce qu’on fait est bien, comme Mylmo par exemple, que tout le monde aime… », dit Iss Bill avant d’ajouter qu’il écoutait « tout récemment une interview d’Akhaneton de IAM qui disait qu’aujourd’hui des directeurs de sociétés, des types qui ont réussi, viennent lui dire qu’ils l’écoutaient quand ils étaient encore petits. Cela veut dire que ce qu’il faisait est intéressant. »

Sa devise, il la tient de Medi, le rappeur français d’origine algérienne qui a déclaré : « Je fais du rap pas pour qu’on l’écoute, mais pour qu’on le réécoute. » Et quiconque l’écoute se rendra vite compte que Iss Bill est fidèle à cette définition originelle du rap, c’est-à-dire « un coup de gueule », « une expression de la rage », « une voix de ceux qui n’en ont pas ». Ne voulant pas faire de l’art « la recherche exclusive du beau », il veut à travers le rap éveiller les consciences. Avec lui, il va sans dire qu’on est loin de ce rap de niveau bac à sable, que nous servaient il y a quelques mois les clashes dégoulinants d’insanités de jeunes rappeurs maliens. On sait qu’il s’agissait plus de règlements de compte que de prise bec artistique. Que ceux qui pensent que « Les aventures d’IBK » parlent d’Ibrahim Boubacar Keïta se détrompent : il s’agit de Iss Beat Killer (IBK), donc Iss Bill lui-même.

Le jeune rappeur se rebelle : « Et, qu’est ce que ma langue ferait dans ma poche ? C’est pas un objet/…/Trop d’leaders assassinés, trop d’leaders en prison/Pour l’emporter j’suis né, liberté de pression/De circulation comme les électrons/Je vote, j’me trompe, donc fuck les élections». Avec son groupe Bamada City Crew (Groupe d’artistes de rue réunissant rappeurs, graffeurs, DJs, breakdancers… tout ce qui touche à la culture Hip Hop), ils sont en train de préparer un album. En solo, son album, dont « Les aventures d’IBK » est le prélude, sera bientôt mis sur le marché : « Si l’album sort, j’fais un disque d’or ou j’arrête le rap/…/Africa Voice, plus qu’un album contre le système, une rébellion». En attendant l’album « Africa Voice », savourons la mixtape « Les aventures d’IBK ».

Boubacar Sangaré

Boubacar Sangaré