Un matin de janvier

C’est la reprise après un mois de congés. A la cantine, comme à l’accoutumée, les étudiants sont assis aux tables par groupes. Ça discute, ça parle fort, ça rit aux éclats. Par intermittence, des éclats de rire fusent. Ce que je n’aime pas, c’est qu’ils rient trop, et fort. Au début, quand un fou rire éclatait derrière moi, j’avais le sentiment qu’il m’était destiné. Mais avec le temps, j’ai fini par m’y faire. Chez moi au Mali, il est interdit de rire fort, parce qu’il faut rire en gardant en tête qu’un jour on va mourir. Demain, ou un autre jour.

Les uns après les autres, les étudiants se dirigent vers les tables les mains chargées de nourriture. C’est le matin. Dehors, il fait terriblement froid. La neige s’est retirée mais quelques couches sont encore là par endroit. Autant dire que l’hiver est là, majestueux. Il y a quelques mois, il hantait les conversations. A nous qui n’avions jamais vu la neige, on disait qu’il fallait se préparer pour le pire. L’hiver, c’est le pire. Il faut se préparer, y aller comme à la guerre, donc s’armer de bottes, d’habits pouvant donner de la chaleur. J’avoue que tout cela m’a angoissé. Mais maintenant qu’il est là, rien n’a changé pour moi. Tout reste comme avant.

Dans le ciel, un soleil des plus insignifiants escalade.

 

Image

Mali: la femme, souffre-douleur et miroir d’une régression

 

Photo: Malijet.com

Photo: Malijet.com

En deux ans, deux femmes tuées. Par leur mari, dans une violence aveuglante qui a sonné le réveil pour une société couchée pendant des siècles sur des tares, des débilités sur lesquelles elle a toujours fermé les yeux, dont elle a toujours fait une barrière à ne pas franchir, dans lesquelles elle s’est enfermée à double tour. Deux femmes qui ont déjà six pieds sous terre, assassinées, par des hommes frustes qui semblent dire que « tous ceux qui ne répondent pas à leurs critères ne sont pas des humains », et donc ne méritent pas d’être. Et depuis, aux vraies questions, d’aucuns semblent avoir fait le choix du contresens, du cynisme de savoir « pourquoi il l’a tuée », comme si cela avait une quelconque valeur face à ce qui n’est autre qu’une catastrophe exemplaire. On reste interdit que jusqu’ici, personne n’ait placé le curseur sur le vrai problème que tout cela pose : notre rapport à la femme.

Cette violence qui s’abat sur les femmes comme des faucons fous qui foncent sur leurs  proies, est significative de l’état de notre société, où le rapport à la femme reste un sujet tabou, qu’on préfère ne pas aborder. Parce que, pendant longtemps, nous sommes restés claustrés dans le carcan des considérations erronées qui tirent leur source d’une culture qui considère la femme comme inférieure à l’homme. Ainsi, avec des mentalités misogynes et le conservatisme, ces hommes ont confondu leur statue d’autorité, de chef de famille, leur supériorité déléguée par la tradition, à l’autoritarisme, à l’usage de la force, à la violence. Des moyens pour la recadrer, elle qui est « faible », sans voix, sans pouvoirs. L’école et la démocratie n’ont rien changé à cela, d’ailleurs « la morale n’a rien à voir avec l’instruction. » Et il ne fait aucun doute qu’ici les mentalités n’ont pas bougé d’un iota. A la télé, dans les discours, on leur vend, aux femmes, le rêve de l’émancipation, alors qu’elles ne sont émancipées que pendant le temps d’un discours, et après, on les cuit à l’étouffée. Tout cela parce que la modernité, l’émancipation sont des mots très, très difficiles à cerner par cette société foncièrement phallocratique. Où la femme appartient  à l’homme, qui en est jaloux, veut la posséder, domestiquer. Il l’insulte, la bat, la répudie. Elle ne s’appartient pas. Elle subit une domination totale, au point que, pour reprendre Salimata Togora  « l’adultère des femmes est impardonnable mais celui des hommes est bien excusable… ». Mais ce qui vient rajouter à cette colère et à ce qui ressemble à un mépris de la femme, c’est l’absence de loi pour la protéger contre « les violences du verbe et de l’acte » masculins.

 

Pour qui s’intéresse aux œuvres romanesques maliennes, il est clair que cette violence n’a rien de surprenant. Dans ces livres qui diffusent une parole libre abondent les violences conjugales qui montrent à quel point nous avons du mal à fermer la fenêtre d’hier sur la question de la femme, pour ouvrir celle d’aujourd’hui. On peut citer Fils du chaos de Moussa Konaté. Mais ce qu’on y apprend de plus intéressant, c’est que la dynamique émancipatrice, c’est-à-dire la cause des femmes, ne pèse pas lourde dans la balance des occupations quotidiennes. Encore plus important, c’est que les leaders politiques donnent l’impression de s’en laver les mains, sinon comment expliquer qu’encore aujourd’hui les cadres de leurs partis restent les hommes en majorité.

Alors, qui, pour sauver les femmes ? Il est difficile de s’attendre à l’émergence d’un mouvement féministe pour se frotter au phallocentrisme qui fonctionne à plein régime dans cette société. Cette donne sociale, ce rapport de force- le pouvoir du mari sur la femme- est une réalité d’avec laquelle il sera très difficile de rompre. Tant que dans les familles, l’on continuera à inculquer dans l’esprit des garçons qu’ils sont supérieurs aux filles, tant que la question de l’émancipation sera un marketing pour plaire à la communauté internationale. Et, Ibrahima Ly a résumé la situation d’une façon qui donne froid dans le dos :

« Notre société fait des femmes de véritables otages. Chez nous, le succès de l’enfant dépend non pas de son intelligence et de son habileté, de sa persévérance dans l’effort et de son courage, mais uniquement de la capacité de résignation de sa mère, de la passivité de celle-ci face aux insultes du père, des coépouses, des belles-sœurs. La résignation est la clé de voûte de note société… »

Boubacar Sangaré