L’AUTRE (1ere partie)

 

Photo: http://www.leblogdesrapportshumains.fr/accepter-lautre-dans-sa-difference/

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Comme chaque matin, je suis encore réveillé par ce pauvre musicien qui n’arrête pas de brailler dans le transistor du vieux Abdoulaye. Ça fait un bail qu’il écoute ce zigoto dont le nom a déjà franchi la frontière qui sépare l’ombre de la lumière. Partout, il est celui qui a les faveurs des mordus de musique. Il ne laisse personne indifférent. Personne, pas même le vieux Abdoulaye qui ne peut plus passer une bonne journée sans l’avoir écouté, tôt le matin, au moment où dans la ville un fainéant dans son lit est encore en train de tirer sur lui la couverture. Ne me demandez pas de quoi il parle dans ses chansons, ça saute aux yeux qu’il ne fait lui aussi que roucouler son amour pour je ne sais quelle reine de beauté qui hanterait ses nuits. C’était facile à deviner. Amour par-ci, amour par-là.

J’ai lu Caligula, mais n’en déplaise à Albert Camus, je n’ai aimé qu’une partie, celle où il dit que l’amour « c’est le genre de maladies qui n’épargnent ni les intelligents ni les imbéciles ». Par les temps qui courent, la porte du succès s’ouvre à quiconque chante l’amour. C’est curieux de voir que les gens ne s’intéressent plus à la politique, à l’économie, à l’école. C’est dommage qu’ils ne veuillent plus s’emmerder avec « ces choses compliquées », pour parler comme eux. Un jour, un jour viendra, quand il sera trop tard, trop tard pour eux, ils regretteront.

Par paquets, femmes et enfants déboulaient dans la rue, quelques-unes adressaient à Abdoulaye des salutations matinales ponctuées de blagues ; il se prêtait volontiers au jeu. Aussi loin que remontent mes souvenirs, jamais je n’ai eu connaissance d’une brouille entre lui et qui que ce soit. Même si dans les discussions sur le football, c’était un homme buté. Il ironisait son ami Sibori et il était prêt à vendre sa mère pour le Djoliba, une équipe dont les couleurs ornaient les murs de sa maison au grand désarroi de ses enfants. Eux ne tarissaient pas de piques pour ce goût de vieux jeton. Ils se demandaient quel intérêt il y avait à regarder un match de ces équipes du pays qui produisent des matchs soporifiques. Pas de dribble extraordinaire, ni de feinte du corps comme sait bien le faire Messi, la méga-star du Barça, dont ils ne voient pas le pareil. Dans la ville, Messi est devenu un surnom prisé pour les petits enfants à qui des prêcheurs, la tête bourrée d’imprécations, réservent l’enfer quand ils mourront, pour avoir préféré ce nom à celui que leur ont donné leurs parents. Parfois, enfer et damnation, j’en viens à me demander pourquoi ils ne la bouclent pas tous ! Pourquoi ils n’arrêtent pas d’empoisonner notre vie déjà invivable avec l’enfer des guerres, des maladies, des famines. Pourquoi ils ne cherchent pas à avoir d’autres chats à fouetter.

Un jour, de passage, j’entendais Abdoulaye crier haut et fort à l’imam, Sidi, qu’il peut aller se faire voir chez les Grecs avec son Islam. Que lui, Abdoulaye, la dernière chose qu’il aimerait regarder et toucher avant de mourir était une belle paire de lolos. Je ne sais pas quand il a fait son deuil de la religion, mais le chemin qui menait à la mosquée était devenu pour lui un sens interdit. Il ne répondait pas aux salamalecs qu’on lui faisait, objectait qu’avant le lever du soleil de l’Islam dans nos cieux, nous avions nos propres rituels de salutation.

A suivre…