Mali, comment réveiller un peuple qui dort ?

 

photo: Yagool

photo: Yagool

Comment réveiller un peuple qui dort, et qui somnole dans sa misère ? Question si banale qu’elle fait faire un pas en arrière, et fait cligner des yeux, et pourtant elle est, et a toujours été, la seule qui vaille d’être posée. C’est le nœud du problème dans ce pays où, pendant un demi-siècle, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont laissé leur destin entre les mains de charlatans, un pays où des millions de gens se sont aplatis comme des crêpes, et la misère et l’ignorance aidant, continuent à se monter la tête, et à sombrer dans la naïveté. Il y a quatre ans, ce peuple avait mis un soudard sur un piédestal, les gens l’avaient adoré, dorloté et avaient même chanté pour lui, alors que dans le pays tout allait à vau-l’eau. Il y a vingt-cinq ans, ce peuple était descendu dans la rue pour crier « à bas ! » à un autre troufion qu’il avait pourtant applaudi précédemment aux cris de « A bas Modibo ! Vive Moussa ! ». Evidences incontestables dans ce pays, acclamer quelqu’un avec des « vive » finit toujours par le huer avec des « à bas ». Tous ceux qui ont renversés sont eux-mêmes ensuite renversés. Une seule certitude : la poursuite de la Grande Illusion.
Socialisme, dictature, démocratie et que sais-je encore ! Ce peuple en a vu de toutes les couleurs, a toujours consenti d’immenses sacrifices tout en s’installant dans le silence, dans l’indifférence. Démissionnaire, simpliste, couché. Abêti et misérable. Malgré tout ce qu’il a vécu, il n’a rien compris. Rien. Il se gave de riz blanc, sirote le thé et, fier comme un paon, commence à hurler sa colère contre la mauvaise gouvernance, le pillage concerté de l’Etat dans son salon, avec sa femme, ses enfants, ses amis, sous le boisseau, et le lendemain, va continuer de tirer les marrons du feu pour un système qui « lui refuse le bonheur qui est sa conquête le plus sacré » et qui le réduit à un esclavage volontaire qui ne dit pas son nom. Un esclavage volontaire qui lui ôte la joie de vivre. Plus de vingt-cinq ans après la Grande Illusion…de la démocratie, qui avait promis à ce peuple l’équité et la justice, le tableau est, osera-t-on le dire, le même que celui que Moussa Konaté dressait, il y a plus de trente ans, dans son Fils du chaos :

« Si loin que se porte mon regard, je ne vois que des hommes tout sourire au-dehors, mais rongés de je ne sais quels sordides desseins; je ne vois que des grandes personnes prêchant une religion tout en en pratiquant une autre; je ne vois que des mâles pleins de mépris pour les femmes mais prêts à donner de leur vie pour une nuit nuptiale; je ne vois qu’une communauté brandissant une image tout en tendant la main vers une autre»
Ceux qui sont nés après l’avènement de la démocratie malienne n’ont connu que corruption, favoritisme, népotisme et péculat. Ils peuvent, dans leur colère, se demander à quoi a servi la démocratie. Ils peuvent dire que c’est une liberté qui a été gâchée, une liberté dont ils ont été abusés, car ils se sentent vivre dans un Etat « qui n’apporte rien au peuple », qui « opprime et humilie…», où « le pouvoir se partage entre les parents ». Ce qui fait dire qu’au Mali « il faut rééduquer le peuple, lui donner une patrie différente de la famille. (*)»
Comment réveiller un peuple qui dort, qui ne sait pas ce qu’il veut ? La question reste entière.
On ne peut se taire. Il doit se réveiller. Avec une jeunesse qui attend sans savoir ce qu’elle attend, qui ne sait pas ce qui l’attend, qui a le pénible sentiment que le système s’acharne à l’oublier, et pis, qui s’assoit autour du thé pour attendre que le Bon Dieu lui envoie l’Archange Gabriel…Une jeunesse qui ne sait que jouer au football, faire du rap ou pousser des poids pour devenir loubard. Le chemin qui reste à parcourir semble interminable, mais il faut commencer à se réveiller, à sortir de la résignation, et peut-être opter pour la désobéissance. C’est ce qui reste à faire, et c’est le plus difficile …

(*)Toiles d’araignées, Ibrahima Ly, Editions L’Harmattan

Bocar Sangaré

L’AUTRE (suite)

 

photo: es-blablas-de-vivi.over-blog.com

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Le soleil avait déjà atteint sa vitesse de croisière dans le ciel. C’est à ce moment-là que l’envie m’est venue de sortir pour m’aérer. J’ai tout de suite pensé à passer au « Le Prince », un troquet où se donnent rendez-vous tout ce que la ville compte de hères, de moineaux, d’étrangers, de libres penseurs. Parlant de libre penseur, Abdoulaye se définit comme en faisant partie, non sans savoir ce que cela veut vraiment dire. D’après ce que j’ai compris, il en use comme alibi pour dire tout le peu de bien qu’il pense de la religion. Je m’approchais du troquet « Le Prince » quand j’ai vu Abdoulaye qui tentait de s’interposer entre des gamins qui étaient en train d’en découdre à deux contre un. La victime, un aimable chérubin d’à peine douze ans, avait les cols de la chemise tellement serrés à bras raccourcis par l’un de ses bourreaux, qu’il était hors d’état de se défendre. Un autre, l’attaquant par derrière, distribuait des coups de poing vers sa tête, ses côtes et son dos. Le pauvre gamin avait grand-peine à crier et se débattait comme un beau diable sans parvenir à s’arracher de l’étreinte de ses bourreaux qui, détail important, affichaient une drôle de bobine. « Ah ! Ah ! Quand tu mourras, tu iras en enfer. Directement. C’est quand même incroyable, tous les jours on te parle de mosquée et tu continues à aller à l’église », vitupéraient-ils tout en intensifiant les coups. Sans l’intervention d’ Abdoulaye, nul ne sait comment se serait achevé ce sale quart d’heure.

J’ai pressé le pas, alors qu’Abdoulaye avait déjà tourné les talons pour entrer dans le café d’où provenait déjà un sacré raffut. Je me suis engouffré dans le café plein comme un œuf et le vis assis au fond de la salle, seul, la tête entre les deux mains, il hochait sa tête en signe de désolation ou, qui sait, en signe de désapprobation. Son visage, renfrogné, est rongé par endroits par des marques de flétrissures. Il se faisait vieux, Abdoulaye. Homme de cinquante-cinq ans, de taille moyenne, avec un physique imposant. Je peux manger la soupe sur sa tête. Une chéchia rouge à laquelle il tient plus qu’au vieux cœur qui bat dans sa poitrine, mais, à mon avis, il la porte pour soustraire aux regards sa calvitie qui focalise les commentaires les plus fous. Chacun y va de son interprétation. Je ne sais pas ce qu’il pense de tout ce qui se dit ; on n’en a jamais parlé lui et moi. Tout ce que je sais, et qui vaut son pesant d’or, c’est qu’il s’en bat la quéquette. C’est tout. Sérieusement, je crois que je n’ai jamais autant aimé un vieillard qu’Abdoulaye. J’aime l’entendre parler. Il parle avec feu, il a une voix de stentor. A tous petits pas, j’ai traversé la salle et je suis venu m’asseoir à sa table où trônait une tasse pleine de café qu’il n’avait pas encore entamée. Il tirait sans arrêt sur la cigarette qu’il avait au bec, un nuage de fumée se dégageait de ses deux narines pour terminer leur voyage dans le fracas des voix. Ma présence ne semblait pas l’intéresser. Alors qu’une peur sourde grondait en moi, il a soupiré et a levé les yeux. J’ai tout de suite compris qu’il avait assisté à quelque chose de douloureux. Il avait l’air de quelqu’un qui voulait annoncer une catastrophe.

– Tu ne devineras jamais pourquoi ces enfants se cognaient, a-t-il dit, avec une pointe de désolation dans la voix. Je me souviens, comme si c’était aujourd’hui, qu’il y a dix ans la rumeur de la fin du monde s’était répandue comme une traînée de poudre.
– Oui, bien naïfs ceux qui y avaient cru, ai-je répondu.
A brûle-pourpoint, il a levé les yeux encore et m’a dévisagé longuement.
– Peut-être. Mais, je ne sais pas si on peut voir les choses comme ça. Je dirais que c’était moins la fin du monde que la fin de l’homme. Nous avons mis un point final à l’homme. Les deux garçons molestaient l’autre gamin au seul et minable motif qu’il est chrétien. Tu te rends compte ?
– C’est incroyable !
– C’est inquiétant. Aussi loin que remontent mes souvenirs, jamais je n’ai vu ni entendu pareille chose. Jamais.

A suivre…

B. Sangaré