L’AUTRE (suite et fin)

Abdoulaye a fait une pause et a soupiré longuement. A un moment donné, j’ai eu l’impression qu’il allait sauter à bas de la marche, mais il voulait seulement se relâcher l’esprit.

« Que voulait-il dire par là, ton père ? ai-je demandé pour le relancer.

Je n’ai pas besoin de te dire que sa réponse m’a désarçonné, et il l’a compris. Pour arranger les choses, il a continué en disant que c’est le même Dieu qui a créé la fourmi et l’éléphant. Qu’autant Dieu laisse l’éléphant vivre tranquillement sa vie, autant l’éléphant ne doit rien imposer à la fourmi. En langage clair, les deux doivent accepter de vivre l’un avec l’autre, sans heurts. Il me savait dur à la détente, c’est pourquoi il a usé de cette allégorie. Voilà, maintenant que j’ai compris, je voulais m’en aller quand il a ajouté pour m’enchaîner : Abdoulaye, garde toujours à l’esprit que l’Autre est très sacré. Je tiens ça de mes pères, eux aussi le tiennent de leurs pères. La vie de l’Autre, du prochain, est sacrée. Son sang est sacré. Sa famille est sacrée. La mémoire de l’Autre est sacrée. Tu es défendu d’y toucher. Tant que tu feras tiennes ses valeurs, aussi longtemps que les hommes observeront ses valeurs, la chaîne continuera. »

Dans la rue, la foule se réduisait comme peau de chagrin. Abdoulaye, que je croyais dans les cirages, s’est levé impromptu. Il est resté débout pendant un bon moment, je ne sais pas à quoi il réfléchissait. Vraiment. Tout son regard, toute sa concentration était dédiée au couchant qui s’empourprait. Alors qu’on descendait la dernière marche pour rentrer, une folle, pieds nus, ne portant qu’un seul pagne, pourchassait à grand renfort d’insultes un galopin qui, à le voir détaler, était loin d’être innocent.
« Dans la vie, aujourd’hui, tout le monde a raison. criait-elle, on ne sait pourquoi. Tout le monde ! Tout le monde a sa vérité. Personne n’a tort.

Elle, au moins, a tout compris, a dit Abdoulaye. »

B. Sangaré

L’AUTRE (4e partie)

Abdoulaye a pris sa chéchia à la volée et a bondi hors du café en disant qu’il préférait ses musiques d’amour, ses matches de football à ces prêches qui ont, tous, l’air d’un jour du jugement dernier. Qui, au lieu de prêcher l’amour de l’humain, créent avec leurs vitriols une brochette d’exaltés, de fanatiques, d’illuminés. Il se sentait l’humour maussade, avait encore à la mémoire la rixe des trois gamins qui, on sait pourquoi, avait endeuillé sa journée, qu’il avait pourtant bien entamée. Lui, Abdoulaye, kiffe écouter les chansons d’amour qui distillent un baume sur les douleurs, toutes les douleurs que la vie lui avait apportées. Du coup, une chanson où il n’était pas question d’amour n’avait aucune espèce de sens pour lui. Il ne cessait de s’en vouloir d’avoir été, par extraordinaire, témoin de la bagarre qui le hantait à présent, sans qu’il pût penser à autre chose. Le souvenir des coups de poing et insultes échangés le harcelaient sans relâche : si bien qu’il en était arrivé au stade où il aurait préféré, si l’on peut dire, ne plus avoir la tête sur les épaules.

Tous les deux, nous dévalions ensemble les marches, et, sans crier gare, il s’est assis sur la dernière. Son regard, perçant, s’est fixé sur la cohorte de passants qui semblaient courir vers, comme qui dirait, une urgence. Je n’ai rien dit et l’ai imité, tout entier décidé à percer le mystère qui l’avait fait s’asseoir là, où il n’avait normalement rien à faire. Certains lui lançaient un regard d’étonnement, d’énervement. Mais lui restait comme une pierre dans un mur, comme possédé par on ne sait quel démon. C’est rien de le dire, c’était étrange qu’il se fût assis là. Peu à peu, la conviction se faisait en moi qu’il brûlait d’impatience de confier quelque chose, de vider son sac.

« Nous avons tous perdu la tête, rien ne le montre mieux que ces guerres pour la religion, l’ethnie, la race et que sais-je-encore. C’est un désastre qui nous frappe, tu m’entends, un désastre ! Si tu savais combien cette époque rappelle le dernier siècle de l’empire romain ; tous les symptômes de la décadence sont là : dépravation des mœurs, inconscience, immoralité, incivisme, inflation. Mon père, Dieu ait son âme, lui aussi ne croyait ni en Dieu ni au diable, même s’il lui arrivait souvent d’évoquer son nom. Mais toute sa vie durant, il a tenu à porter à la connaissance de nous, ses enfants, des valeurs humaines puisées de notre tradition. »

A ces mots, il a plongé une main dans la poche de son boubou, dont il a fait sortir une cigarette. Ses yeux, devenus rouges sang sous l’effet de la tristesse, ont ramené en moi la peur. « Bordel de merde ! », a-t-il proféré quand la fumée de la cigarette commença à lui piquer les yeux.

« Mon père, a –t-il repris, m’a fait venir un soir dans sa chambre d’homme. J’ai pris place à côté de lui sur son tara. Je n’avais que dix ans mais j’en garde encore le souvenir comme une relique. Il m’a demandé, mon père, si je savais ce qu’est l’humanité. J’ai fait non de la tête, et il est parti d’un grand rire d’éclat devenu sa marque de fabrique. Je ne voulais pas me monter la tête, je passais toujours à côté de ce genre de question qui en fait baver. A présent, j’étais tout à l’attente de ce qu’il allait dire. Voici tout ce qu’il m’a dit : l’humanité est une chaine. »

A suivre…

B. Sangaré