In memoriam : pour Boukary Konaté, le meilleur d’entre nous

Bamako, 2013. J’ai croisé Boukary Konaté dans l’escalier de l’Institut français du Mali. Il a eu la gentillesse de me saluer en premier. On devait partir pour la même formation Mondoblog à Dakar. C’est le souvenir qui m’est revenu à l’esprit à l’annonce de sa mort. Boukary est mort les armes à la main, en combattant.

Ce qu’il était, lui, qui a durant plusieurs mois, résisté au rouleau compresseur d’une maladie qui le rongeait. Lui qui, face à la virulence du ton des jeunes frères que nous étions, prenait toujours le masque serein du sage pour nous amener à mettre un peu d’eau dans nos frustrations, dans nos colères.

Il était en permanence animé par le désir de faire la différence.

« J’ai peur pour toi quand je lis tes billets», m’a-t-il dit un jour, dans son bureau. Il me répétait la même chose sur les plateaux de radio que l’on a partagés.

Lui qui se voulait blogueur passif

Passif ? Il refusait de parler de politique. Sur son blog Fasokan, Boukary écrivait en langue bambara, qu’il voulait valoriser, la sortir des emprunts et des amalgames. Ensuite est venu son projet culturel Quand le village se réveille. « Fasokan », comme on l’appelait, parcourait les villages pour collecter les traditions, la culture et les diffuser. Son surnom lui-même vient du bambara, de fasopatrie») et de kanlangue»).

Les traditions, il aimait en parler comme le Christ aime l’Église. C’est grâce à lui que l’on pouvait découvrir pourquoi une grenouille n’a pas de queue. C’est grâce à lui que l’on pouvait découvrir ce qui se cachait derrière le masque dogon.

Boukary est un baobab qui est tombé. Un puits plein qui souffrait de voir à côté d’autres puits secs. Une outre pleine dont on a pu tirer beaucoup de choses. Une bibliothèque qui n’a pas brûlé, car ce qu’il savait, il l’a partagé avec nous dans les conditions que nous connaissions tous.

Que dire d’autre ? Que faire d’autre, sinon hochements de tête, sourires d’incrédulité, qui se mutent en sensation de dégoût : dégoût de la vie et de tout ce qui la compose. Dégoût d’être un homme, un fils d’Adam qui sera un jour ou un autre mangé par la mort, et qu’on enterrera. Boukary, tu peux enfin te reposer et tu le mérites.

Boubacar Sangaré

Livre : les dérangeantes vérités de Zana Koné

 

Mettre les pieds dans le plat ou appeler un chat un chat. C’est le moins que l’on puisse dire à propos du recueil de poèmes L’Être et la volonté de Zana Koné, celui qu’on appelle « l’avocat-philosophe ».

Il vient de passer dans l’autre camp, celui de la poésie. Dès les premières pages, les vers résonnent de vérités qui sont comme le nez au milieu de la figure. L’auteur pointe cette coutume que la société malienne a prise d’évoquer en permanence le passé, de s’en glorifier. Elle évoque la bravoure, le patriotisme, la droiture de Soundjata Keîta, de Samory Touré alors que le présent n’est fait que d’incompétences, d’inconscience. Alors s’impose, pour Zana Koné, le besoin de « démythifier » le passé, de s’en émanciper pour saisir le présent qui semble nous couler entre les mains comme de la fine poussière ou de l’eau. C’est ce que nous dit l’avocat-poète dans le poème Devoir de vérité, où il s’attaque au vitriol à ce peuple complice de son enfumage, passif spectateur mais jamais acteur, qui a l’esprit gonflé à l’hélium « des grands mythes », « des grandes illusions », et, encore plus grave, qui est adepte indécrottable de la théorie du complot :

« A César ce qui est à César/ A Soundiata ses exploits/ Enfouis dans un passé à jamais passé/ Et à nous ?/ La Paresse/ Le mensonge/ L’enrichissement sans effort/ L’évocation sans cesse du passé ?/ ».

Il n’est pas besoin de dire que l’auteur met le curseur sur un problème existentiel auquel est confrontée la société malienne, en régression qui plus est. Une société où les digues de la retenues ont été cassées, au point que ce qui était une honte hier fait aujourd’hui la fierté : « O fiers descendants d’ancêtres glorieux/ D’où nous est-il venu/ Que celui qui ne vole pas est maudit ?/ De qui avons-nous appris/ Que celui qui dénonce est aigri ? ».

Zana Koné enfonce le clou lorsqu’il écrit dans Les ruelles de la conscience populaire :

« L’Egypte dans la mémoire de l’histoire/ Un jour fut pharaonique !/ Mais l’invocation des pharaons de l’histoire/ Ne saurait construire une œuvre pharaonique/ O peuple ! Sors donc des souvenirs touffus/ Avant que le présent ne te fuit !/ Nous savons désormais ce que nous fûmes/ Est donc venu le temps de démontrer/ Ce que nous sommes/ Car les descendants impuissants/ D’ancêtres puissants/ Sont souvent appelés décadents. »

Une jeunesse à laquelle on a fait croire qu’elle n’est rien, n’a rien, ne peut rien, un peuple qui s’agite sans agir, une Afrique en « lambeaux » qui a échoué, le massacre d’Aguel’hoc. Le tableau dressé par Zana Koné n’en demeure pas moins sombre dans ce recueil au lyrisme douloureux, mais qui ne s’accommode pas des lectures unanimes et « unamistes », du bien-pensisme, qui sont de mode quand il s’agit de parler de la société malienne.

L’être et la volonté, c’est aussi et avant tout un hommage poignant que l’auteur rend à Thomas Sankara, un des dignes fils d’Afrique, héritiers de Kwamé Nkrumah, Lumumba, Modibo Keïta. Sankara, « l’immortel » qui incarne aujourd’hui encore le progrès par sa volonté inébranlable à mettre son peuple sur le chemin du changement. C’est cette volonté de progrès qui fait défaut selon Zana Koné. Résultat : nos pays, en Afrique, restent englués dans l’entonnoir de la régression à force de rester en permanence dans le passé pour se soustraire au présent et donc à la réalité.

Boubacar Sangaré

Livre: l’appel de Konaré

Dans sa série hors collection, la maison d’édition Cauris livres a publié un recueil de discours d’Alpha Oumar Konaré. Le coffret Ensemble débout comprend les deux premiers volumes divisés chacun en deux parties.

 

Photo: cauris livres

Photo: cauris livres

C’est un recueil de discours d’Alpha Oumar Konaré en deux volumes thématiques. Intitulé Ensemble débout, le  coffret, qui sonne comme un appel à la vigilance démocratique, rassemble A ton appel, Mali et Oser lutter.

Le premier, selon l’éditeur, Cauris livres, retrace les principales étapes de l’engagement politique de l’auteur, tandis que le second porte sur l’importance de la démocratie. Bien sûr, il y a les discours d’Alpha Oumar Konaré, Historien-archéologue, enseignant et Premier président démocratiquement élu du Mali. Mais il y a surtout dans ces textes, qui s’étalent de 1967 à 2002, l’appel de Konaré. Le premier volume A ton appel, Mali est un appel lancé d’abord au peuple malien à l’union, car, dit-il, « L’histoire nous enseigne que chaque fois que nous avons été désunis nous avons souffert, nous avons peiné : c’était à Tondibi, c’était à Sikasso. Chaque fois que nous sommes restés unis, notre peuple a triomphé : c’était le 22 septembre 1960. »

On appréciera aussi cette exhortation des jeunes à aimer ce pays, à apporter leurs pierres à sa refonte pour en faire « une terre de travail, de justice, de liberté, une terre d’hommes… » A son investiture, en 1991, en tant que candidat de l’Alliance pour la démocratie au Mali, le futur président de la république, déclare que « la bataille pour le Mali (…) vaut largement la peine et vaut tous les prix. »

Le second volume Oser lutter s’attarde sur les difficultés, notamment d’ordre conjoncturel, auxquelles est confrontée l’Afrique : crise de croissance structurelle, crise de croissance démocratique. Aussi, s’interroge-t-il sur les enjeux, les défis et les perspectives de la démocratie, un processus qui, à l’époque, venait à peine de germer et qu’il considère comme étant « une entreprise hardie ». Pour lui, la réussite de la démocratie exige de nous débarrasser du manteau corrodant de « l’esprit de système », du «parti pris idéologique ou doctrinaire » et « les schémas stérilisants ». D’où son appel à « oser la démocratie ».

Bokar Sangaré

« Ensemble debout », un recueil qui donne à entendre l’appel de Konaré pour le Mali

La maison d’édition Cauris livres a publié un recueil de discours d’Alpha Oumar Konaré dans sa série hors collection. Le coffret Ensemble débout comprend les deux premiers volumes, divisés chacun en deux parties.

Photo: Cauris livres

Photo: Cauris livres

Le recueil rassemble les discours d’Alpha Oumar Konaré en deux volumes thématiques, « A ton appel, Mali  » et « Oser lutter ». Intitulé Ensemble débout le coffret sonne comme un appel à la vigilance démocratique. Le premier volume retrace les principales étapes de l’engagement politique de l’auteur, tandis que le second porte sur l’importance de la démocratie. Bien sûr, il y a les discours d’Alpha Oumar Konaré, historien-archéologue, enseignant et premier président démocratiquement élu du Mali. Mais dans ces textes (qui s’étalent de 1967 à 2002) il y a surtout l’appel de Konaré. Le premier volume A ton appel, Mali est un appel à l’union lancé d’abord au peuple malien car, dit-il, « l’histoire nous enseigne que chaque fois que nous avons été désunis nous avons souffert, nous avons peiné : c’était à Tondibi, c’était à Sikasso. Chaque fois que nous sommes restés unis, notre peuple a triomphé : c’était le 22 septembre 1960. »

On appréciera aussi cette exhortation des jeunes à aimer ce pays, à apporter leurs pierres à sa refonte pour en faire « une terre de travail, de justice, de liberté, une terre d’hommes… ». A son investiture, en 1991, en tant que candidat de l’Alliance pour la démocratie au Mali, le futur président de la république, déclare que « la bataille pour le Mali (…) vaut largement la peine et vaut tous les prix. »

Le second volume Oser lutter s’attarde sur les difficultés auxquelles est confrontée l’Afrique, notamment les difficultés d’ordre conjoncturel : crise de croissance structurelle, crise de croissance démocratique. Aussi s’interroge-t-il sur les enjeux, les défis et les perspectives de la démocratie, un processus qui, à l’époque, venait à peine de germer et qu’il considère comme étant « une entreprise hardie ». Pour lui, la réussite de la démocratie exige de nous débarrasser du manteau corrodant de « l’esprit de système », du «parti pris idéologique ou doctrinaire » et des « schémas stérilisants ». D’où son appel à « oser la démocratie ».

B. Sangaré

L’AUTRE (4e partie)

Abdoulaye a pris sa chéchia à la volée et a bondi hors du café en disant qu’il préférait ses musiques d’amour, ses matches de football à ces prêches qui ont, tous, l’air d’un jour du jugement dernier. Qui, au lieu de prêcher l’amour de l’humain, créent avec leurs vitriols une brochette d’exaltés, de fanatiques, d’illuminés. Il se sentait l’humour maussade, avait encore à la mémoire la rixe des trois gamins qui, on sait pourquoi, avait endeuillé sa journée, qu’il avait pourtant bien entamée. Lui, Abdoulaye, kiffe écouter les chansons d’amour qui distillent un baume sur les douleurs, toutes les douleurs que la vie lui avait apportées. Du coup, une chanson où il n’était pas question d’amour n’avait aucune espèce de sens pour lui. Il ne cessait de s’en vouloir d’avoir été, par extraordinaire, témoin de la bagarre qui le hantait à présent, sans qu’il pût penser à autre chose. Le souvenir des coups de poing et insultes échangés le harcelaient sans relâche : si bien qu’il en était arrivé au stade où il aurait préféré, si l’on peut dire, ne plus avoir la tête sur les épaules.

Tous les deux, nous dévalions ensemble les marches, et, sans crier gare, il s’est assis sur la dernière. Son regard, perçant, s’est fixé sur la cohorte de passants qui semblaient courir vers, comme qui dirait, une urgence. Je n’ai rien dit et l’ai imité, tout entier décidé à percer le mystère qui l’avait fait s’asseoir là, où il n’avait normalement rien à faire. Certains lui lançaient un regard d’étonnement, d’énervement. Mais lui restait comme une pierre dans un mur, comme possédé par on ne sait quel démon. C’est rien de le dire, c’était étrange qu’il se fût assis là. Peu à peu, la conviction se faisait en moi qu’il brûlait d’impatience de confier quelque chose, de vider son sac.

« Nous avons tous perdu la tête, rien ne le montre mieux que ces guerres pour la religion, l’ethnie, la race et que sais-je-encore. C’est un désastre qui nous frappe, tu m’entends, un désastre ! Si tu savais combien cette époque rappelle le dernier siècle de l’empire romain ; tous les symptômes de la décadence sont là : dépravation des mœurs, inconscience, immoralité, incivisme, inflation. Mon père, Dieu ait son âme, lui aussi ne croyait ni en Dieu ni au diable, même s’il lui arrivait souvent d’évoquer son nom. Mais toute sa vie durant, il a tenu à porter à la connaissance de nous, ses enfants, des valeurs humaines puisées de notre tradition. »

A ces mots, il a plongé une main dans la poche de son boubou, dont il a fait sortir une cigarette. Ses yeux, devenus rouges sang sous l’effet de la tristesse, ont ramené en moi la peur. « Bordel de merde ! », a-t-il proféré quand la fumée de la cigarette commença à lui piquer les yeux.

« Mon père, a –t-il repris, m’a fait venir un soir dans sa chambre d’homme. J’ai pris place à côté de lui sur son tara. Je n’avais que dix ans mais j’en garde encore le souvenir comme une relique. Il m’a demandé, mon père, si je savais ce qu’est l’humanité. J’ai fait non de la tête, et il est parti d’un grand rire d’éclat devenu sa marque de fabrique. Je ne voulais pas me monter la tête, je passais toujours à côté de ce genre de question qui en fait baver. A présent, j’étais tout à l’attente de ce qu’il allait dire. Voici tout ce qu’il m’a dit : l’humanité est une chaine. »

A suivre…

B. Sangaré