Mali : nos routes, miroir de nos laideurs

A Bamako, se rendre au travail le matin et rentrer à la maison le soir est devenu un exercice déprimant. Sur le mouchoir de poche qui nous tient lieu de routes, on roule serrés comme des harengs en caque. Les files de voitures qui atteignent souvent trois s’il n’y a pas de corps habillé pour assurer la police. Les motocyclistes qui sont en permanence pressés, mais, grande déception, qu’il ne faut pas être surpris de retrouver assis quelque part pour prendre du thé. Et qui n’ont de respect pour personne.

Grognon, je-m’en-fichiste, violent, orgueilleux : tel pourrait être le portrait du conducteur au Mali, qu’il soit en voiture ou à moto. C’est dire combien nos routes ont basculé dans quelque chose d’irrémédiable, d’inquiétant, d’énervant et de décevant. Pourquoi les files de voitures sont interminables tous les soirs et matins sur le pont Fahd ? Réponse lapidaire et suffisante du taximan : « Parce qu’on ne sait pas conduire ».

Ce qui n’est pas faux, surtout lorsqu’on sait que sous nos latitudes un permis de conduire est ce qui s’acquiert le plus facilement, tout passant par le piston, le pot de vin. Conséquence : sur nos routes, la vie humaine est ce qu’il y a de moins sacrée. Les accidents de circulation se banalisent, des vies sont brutalement abrégées, mises en miettes. C’est à cela que se résume désormais le quotidien des usagers à Bamako et à l’intérieur du pays, alors que ceux à qui il revient la charge d’apporter une réponse semblent somnoler dans le marécage de l’indifférence, le gouffre du mépris pour le peuple.

Dans son magistral Toiles d’araignées, Ibrahima Ly, que l’on a pu soupçonner de tout sauf de se cacher derrière son petit doigt, a posé le problème d’une façon inquiétante : il faut rééduquer le peuple. C’est le problème auquel nous ferons face pendant les années à venir, et qu’il nous faudra régler si nous ne voulons pas avoir à gérer une autre crise qui va davantage mettre en péril notre ADN. Rééduquer le peuple, c’est aussi lui apprendre à se comporter partout, mais surtout sur nos routes. Car, disons-le de façon claire, nos routes sont devenues le tombeau des valeurs qui nous permettent jusqu’ici de ne pas perdre la face, après avoir tout perdu. Tout, jusqu’à notre dignité de pays ayant un passé glorieux dont on aime si bien se prévaloir. Ce qu’on y montre, tous les matins, tous les soirs, n’augurent rien de bon pour l’avenir immédiat. Des Maliens insultent, tuent des Maliens, s’étripent, se regardent en chien de faïence. Sur la route de Kalabancoro, qui mène à la nouvelle université de Kabala, ce sont deux étudiants et un professeur qui sont morts sous les pneus de camions à benne. Les autorités ont-elles le culot de nous dire qu’elles n’y peuvent rien ?

Rééduquer le peuple. En Algérie, dans ses discours après l’indépendance, Ahmed Ben Bella lançait à ses concitoyens : « Ne crachez pas par terre ! D’abord, c’est sale, ensuite, c’est comme si vous crachiez sur votre pays ». Il est difficile de ne pas dire que de telles exhortations sont nécessaires aujourd’hui au Mali, 57 après l’indépendance, pour gagner la bataille de l’hygiène, surtout sur nos routes qui s’enduisent tous les jours d’une saleté inacceptable. On y jette tout : des dames patronnesses, fonctionnaires et que sais-je encore baissent la vitre du véhicule pour jeter qui une bouteille de sucrerie, qui un sachet d’eau… Pour faire court, la vérité est que dans ce pays, il y a un besoin urgent et pressant de loi et d’ordre. Parce que tout se passe comme si le pouvoir n’avait pas de pouvoir, d’autorité. En attendant, nos routes sont devenues le miroir de nos laideurs.

Bokar Sangaré

Mali : de qui Ras Bath est-il le prête-nom ?

Qui finance le Collectif pour la défense de la République (CDR) de Ras Bath, devenu l’ovni dans le microcosme de la société civile et un véritable phénomène pour les médias qui raffolent de ces volées de bois vert à l’encontre du pouvoir et de ce qu’est devenue la société malienne ?
Ce qu’on sait et qu’il nous a dit, c’est que l’ex-Premier ministre Moussa Mara, dont le nom revient en permanence parmi ses soutiens, n’est pas derrière son mouvement. Ce dernier, que l’on sait finaud, répète désormais à l’envi ce qui est devenu un air appris : ce n’est pas lui qui est derrière Ras Bath. Une seule évidence demeure : dans cette affaire, la vérité reste la première victime et les contempteurs de Ras Bath donneront beaucoup pour mettre la main dessus. Cela il le sait très bien, lui dont le postulat est qu’il faut « renverser la table » au Mali en 2018. Entre étalage insolent du chômage, insécurité rampante au nord, au centre et au sud du pays, misère dans les hôpitaux et les familles, agitation du front social, Ras Bath ne pouvait pas passer inaperçu avec son discours dans lequel il y a des odeurs révolutionnaires. Comme tout phénomène donc, Ras Bath trouve son explication dans ce cadre-là.

“Ses nombreux voyages à l’extérieur ne cessent d’alimenter de lourds soupçons sur ses alliés ou soutiens”.

Il reste que le « renversement de la table » exige qu’il faut être en position de force, être à la tête d’un mouvement politique capable de conquérir le pouvoir, ce qui n’est pas le cas de l’activiste qui dit qu’il n’a pas d’ambition politique. Or, les récents actes qu’il a posés sont éloquents pour montrer le contraire. D’abord, son départ de la Plateforme Antè A Bana pour des raisons qu’il a déclinées et qui sont battues en brèche au sein du regroupement où il se dit qu’il n’est pas clair dans ses ambitions. Ses nombreux voyages à l’extérieur ne cessent d’alimenter de lourds soupçons sur ses alliés ou soutiens. Et sa campagne « Alternance 2018 » est venue achever de convaincre qu’il y a du Ras Bath dans Ras Bath, c’est-à-dire un homme imprévisible dans son jeu. Qui, malgré qu’il soit un turbulent apôtre du changement et qu’il désire ériger une cloison étanche entre hier et aujourd’hui dans un pays miné par la crise, est aujourd’hui sujet à caution.

Qu’il veuille ou pas, c’est désormais sur la question de ses soutiens qu’on va l’attaquer et qu’on va l’obliger à montrer patte blanche. Il ne sert plus à rien de faire une radiographie de sa base sociale, reposant essentiellement sur les déguerpis, les chômeurs. Et on sait que grâce à lui, on ne pensera plus à cette phrase de Sony Labou Tansi dans La vie et demie quand on parle du Mali : « Pas de héros dans ce pays. Ici c’est la terre des lâches. Vous ne pouvez vous risquer à sortir des normes ». Car Ras Bath a même franchi le Rubicond social, a jeté son bonnet par-dessus les moulins et est devenu un héros pour une jeunesse désorientée, et qui sait ce qui se passe ailleurs et ne rêvent que de mener une vie des VVVF (villa, voitures, vins, femmes).

Son plan ne nous est certes pas très connu. Ce que l’on sait est à l’heure actuelle est qu’il va soutenir un candidat. Lequel ? Personne ne le sait non plus. Or, il est clair qu’on ne saurait se contenter ou s’accrocher aux apparences, au décor, pour se donner bonne conscience. Au risque de passer à côté de quelque chose de très fondamentale pour laquelle se bat Ras Bath lui-même et pour laquelle il parle, dans ces chroniques, avec le ton sévère du Procureur. Ras Bath nous doit cela, sinon, la déception sera à la hauteur de l’espérance. Peut-être pas pour les tenants de cette vision de Machiavel d’après laquelle le but de la politique est la réussite et non la morale.

Bokar Sangaré

Publié d’abord sur Sahelien.com le 11 septembre 2017

Quelqu’un peut-il dire à la ministre que la route de Kalabancoro est un merdier ?

Y a-t-il une route à Kalabancoro* ? Oui. Comment on y roule ? Serrés comme des harengs ou des sardines. Pourquoi ? Parce qu’elle a plus l’allure d’un mouchoir de poche qu’autre chose. Il y a quelques mois, ce qui s’est passé de notoire sur cette route au sud-est de Bamako, ce sont surtout les accidents impliquant les étudiants et les professeurs de l’université de Kabala dont la vie a été abrégée par les camions à benne. Ces incidents tragiques avaient amené les étudiants, au désespoir, à descendre dans la rue pour dénoncer la mort de sept étudiants et professeurs sur cet axe de la mort.

 

En mars 2018, le Premier ministre, Soumeylou Boubèye Maïga, a lancé les travaux d’élargissement de la voie. Depuis, les usagers de ce tronçon n’en finissent pas d’essuyer les plâtres. De fait, sur une route à deux voies, où les gens ont pris la coutume de confondre conduire et se regarder le nombril, des bornes ont été placées des deux côtés, ce qui fait déjà se révolter les commerçants installés, qui dénoncent un problème d’accès pour leurs clients.

 

Mais il n’y a pas que ça, bien sûr. Il y a mieux… ou pire. Le fait est que les usagers, comme moi, ont le sentiment de s’être fait blouser en ce sens qu’au lieu d’une route élargie, nous en avons eu une étroite où conduire est devenu un enfer. Les arrêts anarchiques et intempestives des transports en commun (Sotrama, taxi) pour déposer ou embarquer un client, ainsi que les voitures personnelles donnent lieu à des embouteillages monstres à toute heure de la journée. De plus, les bornes semblent devenues une source d’insécurité routière : sous mes yeux deux motocyclistes tombés dessus se sont fracturés la jambe.

 

Quelqu’un peut-il donc dire à la ministre de l’équipement et des infrastructures que la route de Kalabancoro est devenue un merdier ? Même si, en dehors de l’état de la route, il faut aussi rappeler qu’ici, sous nos latitudes, nous ne savons pas nous comporter sur une route. Tout le monde est pressé pour aller vers on ne sait quelle urgence. Quand des hommes et des femmes raisonnables échouent à se comporter sur une route, c’est que la société elle-même a perdu la tête quelque part. C’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Ce qui nous renvoie au problème le plus crucial qui nous attend dans ce pays : l’éducation. J’ai l’habitude d’écrire qu’il faut d’abord qu’on éduque nos enfants, ensuite on pourra parler du reste, c’est à dire du pays.

 

Mais avant d’oublier, encore une fois, faites passer le message à la ministre : la route de Kalabancoro est un merdier.

B. S

*Kalabancoro est une commune du Mali.

Angola oui, mais Koweït aussi

Un coup médiatique réussi que celui de Yaya Sangaré, ministre des Maliens de l’Extérieur et de l’Intégration africaine, qui a décidé d’écourter sa visite à l’étranger pour retourner en catastrophe à Bamako. Parce qu’il y a péril si son gouvernement ne vole pas au secours des Maliens en situation irrégulière en Angola où, l’ivresse du boom minier passée, on en est encore à se demander si les mines sont une chance ou une malédiction. Mais, c’est une autre histoire.

Le sujet aujourd’hui est le sort fait à ces ressortissants maliens à l’étranger dans une période d’intense réflexion sur la migration, dont le chiffon rouge est agité pour faire peur à des électeurs qui ont déjà peur en occident. Mais l’Angola, ce n’est pas le nom d’un pays européen. Et là-bas au moins, les Maliens sont expulsés. Là-bas au moins, ils peuvent espérer revoir leur pays, leur terre, leur maison, les rues qui les ont vu grandir.

Mais au Koweït, non. Dans cette petite monarchie libérale du Golfe persique, les Maliens et autres africains qui ont quitté leurs tertres, poussés par la misère pour partir à la conquête du bonheur, finissent esclaves modernes. Et vivent dans la peur. Avant, c’étaient les bangladaises, les sri-lankaises et les philippines qui tombaient dans les bras d’agences de placements sur lesquelles comptent les familles koweïtiennes pour avoir des domestiques.

Aujourd’hui, ce sont des subsahariennes, à qui des connaissances dans le pays font miroiter les chances d’une réussite au Koweït, notamment dans la restauration. Mais qui se retrouvent domestiques dans des familles arabes où, souvent bien accueillies et leur passeport confisqué, elles sont sous-payées, maltraitées, mal nourries. Le chroniqueur a échangé via WhatsApp avec plusieurs maliennes ayant échoué dans ce qui a tout l’air d’un enfer. L’une d’elle a confié avoir profité d’une porte non verrouillée pour s’enfuir vers l’aube. Sa patronne l’a piquée deux fois avec le couteau. Tout ce qu’elle veut, c’est rentrer au Mali, en l’absence de représentation diplomatique pour l’aider dans un pays où elle ne peut pas non plus se rendre à la police au risque de passer plusieurs mois en détention pour ensuite être expulsée.

Bien sûr, il n’y a pas que les femmes. Les hommes aussi sont concernés.  Mais ce qui choque et humilie, c’est que tout se passe comme si personne ne semble au courant de cela dans les hautes sphères de l’État. Après les Maliens d’Angola sous le coup d’une menace d’expulsion, le ministre Yaya Sangaré devrait s’intéresser à ce que vivent les Maliens au Koweït.

B. S

Publié dans Le Pays du 31 octobre 2018

Les trois bouchers et le péril sécuritaire

Seule la vie d’un homme finit là où elle a commencé : la douleur. Cette affirmation de Yasmina Khadra n’a jamais eu autant de sens qu’après l’annonce de la mort des trois jeunes bouchers tués par un comité de veille il y a plus d’une semaine. Une « bavure populaire », comme l’ont très vite qualifié certains confrères qui ont le sens aigu de la formule.

Les trois jeunes se sont endormis dans la paix du seigneur, lynchés par d’autres jeunes organisés en comité de veille, et qui les ont certainement confondus à des voleurs. Où ? A Doumanzana, en commune I du district de Bamako. Il se raconte que dans les murs de ce quartier sont logés des malfrats ayant le dernier mot la nuit, même face aux forces de sécurité, qui restent aux abonnés absents et préfèrent sous-traiter la sécurité des personnes et des biens à des jeunes organisés en comité de veille.

Comme le gouvernement malien lui-même a pris la coutume de le faire ailleurs dans le pays et qui a donné le résultat que l’on sait tous : d’autres vocations se sont créées. Admettre cela est aussi amer que le jus de citron dans l’œil, mais ce qui s’est passé à Doumanzana porte d’abord un coup de sabre à la réputation des forces de sécurité, notamment de la police, loin d’être en odeur de sainteté auprès des populations pour des raisons qui ne sont cachées à personne, et qui chante ce qui est devenu un air appris : le manque de moyens. Un argument ou prétexte tellement galvaudé qu’il fait sourire.

 

L’épisode triste de Doumanzana consacre le triomphe du constat selon lequel la cote d’alerte a été atteinte quant à l’insécurité en pleine capitale malienne. Conclusion ? Il est regrettable que dans ce pays, on en arrive à une telle situation de non État, de non droit, de non autorité dans les rues, sur les routes, dans les familles, dans les villes, dans les villages. Et, plus important encore, tout cela invalide le discours « iréniste » ventilé par le gouvernement et son club de domestiques politiques, qui ne perdent aucune occasion pour endoctriner au culte de la stabilité, ignorant qu’ils ne sont ni Luther King, ni Desmond Tutu et qu’ils n’auront jamais le prix Nobel.

Encore une fois, la classe dirigeante du Mali a tout avantage à sortir de cette attitude d’ « Eternal activity without action » (s’agiter sans agir), selon la formule de Wordsworth sur Coleridge, et de cette démarche de pompier partout dans le pays où les populations attendent qu’elle agisse.

Bokar Sangaré

Publié dans Le Pays du 7 novembre 2018