Mali : un pouvoir faible, un peuple couché

Le président Ibrahim Boubacar Keïta photo: Bamada.net

Le président Ibrahim Boubacar Keïta photo : Bamada.net

Des élections législatives qui risquent d’être mouvementées, des marches de protestation dans la ville de Gao et à Ménaka, des attentats-suicide à Tombouctou. Une mutinerie qui a débouché sur des arrestations et la mort de certains mutins ; les rumeurs, le plus vieux média de notre monde, avait annoncé l’arrestation du désormais général Amadou Haya Sanogo- qui était au cœur de la mutinerie-, alors qu’il n’en était rien; puis, peu de temps après, a circulé la nouvelle d’une convocation à la justice le concernant. Il y a vraiment de quoi rire un bon coup !

A Kidal, deux journalistes de RFI ont été assassinés dans le pire style mafieux. Kidal…

Kidal est aujourd’hui la source de toutes les déceptions et inquiétudes. C’est une zone mal famée, livrée à la merci de bandits de tout acabit, de terroristes qu’il est vraiment difficile de distinguer des rebelles touareg, armés aussi.

En regardant et en lisant ce qui se passe dans cette ville, on est pénétré du sentiment que le Mali est un pays compartimenté, coupé en deux : de Kayes à Gao, la voix du gouvernement est audible, surtout par le truchement des gouverneurs, maires, préfets… A Kidal, tout est différent. Ce qui se passe dans cette région, tout comme les évènements cités ci-devant, sert aujourd’hui de baromètre pour mesurer la vertigineuse faiblesse du pouvoir en place depuis deux mois, malgré les discours et la main menaçante pour mettre en garde. Ce n’est pas suffisant. Sa responsabilité dans la non-mise en application de l’accord du 18 juin signé à Ouagadougou entre le gouvernement de transition et les différents groupes rebelles (ce qui aurait permis de mettre un peu d’ordre à Kidal), n’échappe à personne. Pis, c’est un pouvoir qui sait et dit, avec une gêne masquée, mais réelle, qu’à Kidal il ne contrôle rien : ses ministres ne peuvent y mettre le pied, le gouverneur ne vaut pas cher. Alors que chaque jour, les Maliens et Maliennes ont de plus en plus l’impression que la région de Kidal coule entre les mains du pouvoir comme de la fine poussière ou de l’eau, et se disent que la France, en intervenant dans le cadre de l’opération Serval, semble leur avoir fait la farce de prétendre vouloir vider le Mali de tous les groupes armés, alors qu’elle sert de parapluie aux groupes rebelles, surtout le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), à Kidal.

C’est un fait, la position de la France à Kidal alimente des réactions parfois anxiogènes. Mais il y a pis. Des analyses d’ordre géopolitique concernant la France commencent à trouver une loge dans les esprits. Pour ces analyses, qu’on jette à l’opinion publique comme des os aux chiens, la France, comme tous les pays du monde, est guidée par une raison utilitaire, et n’est pas intervenue au Mali pour faire de l’humanitaire. Dernièrement, un chercheur anthropologue spécialiste de la bande sahélo-saharienne, André Bourgeot, disait à qui veut l’entendre, au cours d’une conférence-débat sur le thème « Les rebellions touarègues : enjeux et perspectives. », que si « le Mali veut voir le dénouement de la situation qui prévaut à Kidal, il faudrait accorder à la France la primauté de l’exploitation des gisements de l’ensemble des régions du Nord (le pétrole à Taoudéni, le phosphate à Tilemsi, le manganèse à Kidal)… »*

C’est là une analyse que certains commentateurs de l’actualité n’ont pas résisté à livrer depuis les premières heures de la crise, quand d’autres continuent de botter en touche, objectant que c’est aux Maliens et à leurs dirigeants de régler cette question.

Les Maliens et leurs dirigeants. Pour qui observe depuis un certain temps la vie politique au Mali, il n’est pas besoin de dire que la politique de démission qu’ont menée les deux premiers présidents démocratiquement élus-ATT et Alpha O. Konaré- a fait du peuple malien ce que l’écrivain togolais Sami Tchak appelle dans son roman La fête des masques : « Cette masse dont la vie, telle celle des bêtes, se résumait à chercher à bouffer, à chier, à copuler, à enfanter, à crever, cette masse dégoutante. »

C’est un peuple démissionnaire, simplissime, qui hurle sa colère contre la mauvaise gouvernance, la corruption, dans son salon et dans son ‘grin’ (groupe de discussion informel), mais n’ose pas descendre dans la rue. C’est d’ailleurs ce qui justifie l’absence d’une société civile forte au Mali : tous veulent être des obligés et des obligeants du pouvoir en place.

Pourtant, on n’a pas besoin d’être Stéphane Hessel pour dire qu’il existe pour ce peuple « des raisons de s’indigner », et de s’étonner, en le voyant s’installer dans la pire des attitudes qu’est l’indifférence. Le pouvoir lève des mandats d’arrêt lancés contre des criminels, accepte que les mêmes criminels participent à la course pour la députation; un général est pointé du doigt dans la mort de certains soldats au cours de la mutinerie survenue à Kati, et demeure « plus royaliste que le roi ». De tout cela, le peuple malien n’en a cure, n’ose même pas lever le petit doigt pour se prononcer. Et c’est là que réside la raison des craintes pour l’avenir de ce pays, parce que sans une société civile forte et organisée la corruption, le népotisme, le favoritisme, la même kleptocratie reprendront de plus belle, si tant est qu’ils aient disparu.

Le pouvoir au Mali reste faible et le peuple continue de montrer qu’il demeure couché.

(*) Ambitions françaises au nord du Mali : Les révélations du chercheur, André Bourgeot, sur la confusion à Kidal, L’Annonceur

Boubacar Sangaré