Je « rappe », donc je suis…( troisième partie)

 

 

 

Diam's, l'ex-rappeuse française photo: wwwmidilibre.fr

Diam’s, l’ex-rappeuse française photo: wwwmidilibre.fr

En proie à l’affliction, elle franchit la lourde de sa chambre semblable à un box, s’arrêta près du lit ; ses yeux, immobiles, fixaient un poster sur lequel on reconnaissait Tupac, la tête ceinte par un foulard, les bras croisés sur le ventre, la tête penchée vers la droite, le regard vif… Tupac habitait son rêve, la hantait.

– Non, mon père ne va pas me lourder pour ça. Il doit y avoir une autre raison pour qu’il s’acharne contre moi de la sorte », pensa t-elle.

Vite les ruisseaux de la colère qui grondait en elle avaient couru se jeter dans le fleuve de l’indifférence. Elle sortit du patio, et rallia ses amis qui étaient assis sous un manguier, à une distance pédestre de chez elle. A part Assanatou, tous étaient des garçons. Sous le manguier, c’était leur fief ; ils l’appelaient Jamaïque. A Jamaïque, ils avaient tous moins de vingt ans, mais déjà, leur nom donnait à certains, surtout les « les gardiens de la morale », matière à clabauder, à verser dans l’anathème. Dans les mosquées, les imams récitaient à leur encontre une fatwa destinée à les vouer aux gémonies, à les designer à la vindicte publique. Jamaïque, c’était le lieu de rendez-vous de garnements gâtés à l’excès, les uns aussi délurés que les autres, n’ayant aucun respect pour l’âge. Qui ne respectent rien, ni personne. Qui ne s’interdisent rien.
Djibril, un jour dans un accès de colère, avait dit que c’était « un antre de petits arsouilles », qui n’auraient pas dû naitre. A Jamaïque, tous fumaient, tous étaient accro au joint. Il y en avait aussi qui, lors des soirées dansantes, buvaient comme un trou, chiaient et pissaient dans leur froc, divaguaient, débitaient des insanités. Aussi faisaient-ils des insultes père et mère, des insultes qui dépassaient leur propre personne pour s’engouffrer dans le pagne de leur mère, dans le pantalon de leur père.

A peine avaient-ils aperçu Assanatou que l’un d’eux lança :

A faforo (sexe de mon père) tu foutais quoi encore à la maison ?

– Vraiment ! dit un autre en tapant sur les fesses de Assanatou. Moi, je commençais à en avoir après toi, hein. A babiè (sexe de ma mère) !

Une femme, qui rentrait du marché, se boucha les oreilles, précipita le pas pour ne pas avoir à entendre ces insultes. « Ah ! les enfants du soleil levant. Allah, Aie pitié d’eux car ils ne savent pas », avait-elle bredouillé en s’éloignant.

Pour les uns et les autres, Jamaïque soulignait la déconfiture de toute la Ville de Dougoucoro (l’ancien village). Jamaïque était une raclée assenée à tous les pères et à toutes mères. Mais pour l’imam, Jamaïque, c’étaient les enfants de ceux qui occupaient le premier rang de la prière dans la mosquée.

Les jeunes gens rivalisaient de puissance sexuelle, crachotaient des injures qui bouchaient les oreilles. Les jeunes filles, quant à elles, marchaient nues à crever les yeux. Les pères avaient perdu le gouvernail des familles. L’on vivait à qui mieux mieux. L’on fuyait les religieux, la mosquée n’accueillait comme prieurs que des vieux ayant tiré un trait sur la vie. Dougoucoro était à deux doigts du naufrage.
L’impatience dévorait Assanatou depuis que le rappeur Gaspi avait cherché à la rencontrer. Il l’avait invitée dans un bistro fréquenté du quartier. Enfin, il allait rencontrer quelqu’un avec lequel elle partageait l’amour pour le rap, le punchline. Écrivains, artistes, architectes, étudiants se donnaient rendez-vous dans ce bistro où ils venaient pour boire, discuter, se soulager et enfoncer dans le puits de l’oubli les déceptions accumulées. Ils exprimaient leur dégoût d’un pays dont les dirigeants s’acharnaient à les vouer à l’oubli, à la déconsidération. A les clochardiser.

« Dans les discours à télé, les artistes sont embaumés par des mots doux, flatteurs, pleins de respect. Cependant que dans la réalité, la machine étatique use de toutes ses bonnes forces pour les dérouter, les réduire au silence, les pousser dans le gouffre de la désolation, de la désillusion. Les tenants du pouvoir veulent acheter notre silence, nous l’espoir de tous, comme ils le font avec ces ordures de journaux ! », vitupéraient Amari, le jeune écrivain, surpris par le tonnerre d’applaudissements que ses propos déclenchèrent.

Dans le bistro, il y avait foule.

A suivre…

Boubacar Sangaré

Je « rappe », donc je suis…(deuxième partie)

« Si tu veux faire du rap, tu vas commencer par quitter ma maison (…) Ce que tu veux faire n’a pas sa place chez moi. »

Diam's, rappeuse française, credit: midilibre.fr

Diam’s, rappeuse française, credit: midilibre.fr

 

Le nez aquilin, visage oblong, des yeux abattus qui rappelaient une jeunesse tout sauf mielleuse. Il marchait comme un tacot balançant sur une route attendant d’être bitumée.

Les pétards de sa moto lui valaient, chaque matin, les insultes, imprécations, lazzis, qui glissaient sur lui comme l’eau sur les plumages du canard. Avec une famille nombreuse de cinq enfants dont un seul garçon, il en avait gros sur la patate, et donc n’écoutait ces plaintes que d’une oreille absente. Le soir, à son retour, dans les rues, dans les familles avoisinantes, la même crise de colère éclatait quand sa moto pétaradait ; d’aucuns prenaient même le soin de se boucher les oreilles le temps qu’il passe. Malgré tout cela, Djibril ne leur en tenait pas rigueur, essayait de garder bonne contenance, et poussait la courtoisie jusqu’à leur rendre visite chaque matin, avant de partir pour le travail.

« Je suis qui pour ne pas pardonner les coups qu’on me rend. Même Mohammad (psl), notre prophète béni, n’était pas aimé de tous. Lui, il ne rendait jamais la pareille à ceux qui l’accablaient d’insultes, de médisances… », se disait-il comme pour se consoler.

Ce qui le rendait davantage malheureux, c’était que son fils unique, Sékou, avait fait son deuil de l’école pour sombrer dans le marais du banditisme. Les samedis soirs, moments d’affluence dans les rues, lui et ses conjurés se donnaient rendez-vous dans un bâtiment en chantier dans le quartier. Là-bas, ils se camaient au joint, sniffaient de la colle qu’ils se procuraient auprès de Joël, le fils d’un colonel de l’armée nationale. Puis, ils peaufinaient leur plan d’attaque, qu’ils mettaient à exécution à minuit sonnant, sur une route du quartier absente de la considération de la patrouille, qui, compte tenu du danger que couvait le calme et la profonde obscurité qui y régnait, en avait fait un sens interdit, qu’elle ne prendrait pour rien au monde. Cette route, c’était l’apanage de ces bandits. Sans pitié, sans foi ni loi, ils dépouillaient de leur argent les piétons que le malheur dirigeait vers eux. Ceux-ci avaient l’heur de s’en tirer sain et sauf. Quant aux motocyclistes, soit ils les assommaient d’un coup de gourdin, soit leur tiraient une balle à l’épaule, dans les jambes, s’emparaient de la moto et s’en allaient, laissant là la victime en train de gémir de douleur, de crier comme un putois.

Les brimades, les rossées et les roueries que Djibril faisait subir à Sékou avaient eu l’effet d’un pétard mouillé. Rien n’y avait fait. Les fouets, les larmes que sa mère laissait couler, venaient ricocher sur la carapace de malfrat sous laquelle il se protégeait. Puis, il y avait eu cette nuit, que Djibril vécut comme un cauchemar, où il surprit Sékou et sa sœur puinée, Nankouma, l’un en tenue d’Adam, l’autre en tenue d’Eve, en ébats. Entre eux, on pourrait à peine glisser un fil… Djibril n’en revenait pas de ce qu’il avait vu, se croyait devant un film plein de scènes d’amour torride. Depuis cette nuit, Sékou avait cessé d’exister pour lui.

Ce matin-là, Assanatou croisa Djibril au seuil du patio. En jeune fille bien éduquée, elle baissa la tête et dit avec douceur :

– Bonjour père !

Djibril ne répondit pas. Il se mit à inspecter Assanatou de la tête jusqu’aux orteils. Puis, il lança :

– Tu sais quoi, si tu veux faire du rap, tu vas commencer par quitter ma maison. Moi, Djibril, je sais qui je suis et d’où je viens. Ce que tu veux faire n’a pas sa place chez moi. Qui, sinon moi, accepte dans tout Dougoucoro (2) que sa fille porte une culotte comme un garçon et se comporte en une virago délurée. Chez moi, il n’y a pas de place pour un spécimen comme toi. A toi de choisir entre le rap et tes parents.
Assanatou resta muette comme une carpe. Des larmes chaudes coulèrent en cascade et altérèrent la douceur de son visage poupin.

Bien qu’elle n’eût pas la beauté d’une diablesse, Assanatou était tout de même une fille adorable. Elle était élancée, le visage bien rond, le nez rappelant celui de Djibril, les fesses si rondelettes qu’on aurait dit qu’elle les avait choisies elle-même. Ses seins, durs comme une mangue, couvrant une poitrine où tout homme aimerait poser son nez, semblaient dire bonjour au ciel. Elle allait sur ses vingt ans, Assanatou. C’était l’âge où un grand nombre de ses congénères aspiraient à se marier, à avoir des enfants… Mais Assanatou, elle, avait relégué ces considérations au second plan ; à leur place, elle avait nourri un rêve, un rêve à réaliser, celui d’être rappeur. A sa grande tristesse, son rêve ne rencontrait pas l’écho qu’elle avait escompté.

(2) Dougoucoro: en bamaman, l’ancien village, nom d’un quartier de Kalaban-coro, commune située au sud-est de la ville de Bamako (Mali)

A suivre…

Je « rappe », donc je suis…(Première partie)

Diam's, l'ex-rappeuse française photo: wwwmidilibre.fr

Diam’s, l’ex-rappeuse française photo: wwwmidilibre.fr

Assanatou était plongée dans la contemplation des vagues, qui clapotaient. Le visage un rien serré, la légère brise qui soufflait ce matin-là ballotait ses fins cheveux qui pendaient jusqu’à ses épaules, et qu’elle nouait souvent en queue de cheval, histoire d’aiguiser la beauté d’un visage après lequel on ne soupirait pas encore. Derrière elle, les feuillages laissaient entendre un bruissement apaisant, et pour couronner le tout, la fraîcheur qui se dégageait du fleuve s’étendant à perte de vue. Les hautes herbes, dans leur balancement, lui léchaient les bras et les jambes découverts, mais la rosée qu’elles avaient accumulée pendant la nuit s’évaporait devant l’implacable stratégie du rouleau compresseur employée par les premiers rayons du soleil.

Au diable vauvert, un héron prenait de l’altitude dans la position d’un avion prêt à prendre d’assaut les gros nuages qui s’accumulaient dans le ciel ; des pêcheurs s’occupaient à passer au peigne fin les filets qui avaient passé la nuit au fond de l’eau ; les oiseaux qui nichaient dans les feuillages s’en allaient à la conquête de leur ration. A l’horizon, le soleil qui s’extirpait des nuages présageait une journée sans chaleur. C’était le jour ; il était là …

Chaque matin, Assanatou se retirait au bord du fleuve, loin des bruits de moteur, des voix résonnant dans le transistor, le tohu-bohu, qui secouaient les paisibles instants qui précèdent le lever de rideau de ce théâtre qu’est le monde. Elle y venait à la pêche de l’inspiration. L’inspiration qu’il fallait pour accoucher de textes, pleins de sens, qui nourrissent l’esprit, et qui lui vaudraient d’être portée aux nues par le public.

Le rap, c’était le dada de Assanatou. Elle avait affirmé sa prédilection pour cet art qui, chose inacceptable et catastrophique pour elle, n’avait pas bonne presse auprès d’un grand nombre de gens ; ceux-ci avaient été vite révulsés par le comportement qu’affichaient certains jeunes rappeurs, lesquels, en l’espace d’un single, versaient dans les excès : ils se défonçaient à la marijuana, étaient toujours stones, et alors, commençaient pour eux une vie sur les nuages. Ainsi, nourris et abreuvés des clips et sons de rappeurs américains, français, se rêvant Tupac, ils déambulaient dans les rues et ruelles, la main cramponnée à la couille, débitaient des rimes avec des gestes bizarres, cherchaient à impressionner avec leur flow. Le pantalon tombant jusqu’en bas des fesses, de façon à laisser découvert le slip de bain porté en dessous. Les vieillards voyaient dans cette attitude une incapacité à supporter leur pantalon. « C’est se condamner à mourir de faim que de s’attendre à être pris en charge par une personne qui n’arrive pas à supporter ce qui lui sert à se couvrir les fesses », disaient-ils, en proie à la désolation et à l’incompréhension. Incompréhension devant les agissements d’une génération qui ne leur inspirait que pitié dans sa volonté de mettre le feu à tout ce qui faisait d’elle un homme, avec ses propres structures sociales, ses codes, ses propres réalités. Cette génération qui s’était tellement ouverte à l’Autre qu’elle ne voulait plus seulement faire comme lui ; elle voulait être l’Autre.

Il était 8h. Assanatou revenait du fleuve. C’était à cette heure aussi que son père, Djibril, se rendait au travail. Il tenait une boutique d’alimentation au bord du goudron, non loin du marché. Chaque soir, devant la boutique, la mère de Assanatou dressait une table où elle vendait de l’Atiéké (1), des galettes… Dans ce petit commerce, elle dégageait assez de bénéfices pour aider son époux à supporter les charges du foyer qui commençaient à peser lourdes sur ses épaules vieillissantes, frêles. Et Djibril se faisait vieux. C’était un homme ventripotent, avec une taille de guêpe, le centre dégarni de sa tête indiquait une chauveté

A suivre…

Boubacar Sangaré