Mali : qu’on se le dise, c’est l’échec d’une Nation !

 

Mme Togola Marie Jacqueline, ministre de l'Education nationale malienne, photo : mali-web.org

Mme Togola Marie Jacqueline, ministre de l’Education nationale malienne, photo : mali-web.org

La presse locale et l’opinion publique n’en finissent pas de s’enflammer. Cette affaire charrie la colère, les accusations et les interpellations. Une fois n’est pas coutume, et pourtant ! Les sujets des examens scolaires nationaux ont fait fuite, mettant dans l’embarras le département de l’éducation qui avait garanti que, cette année, toutes les dispositions avaient été prises pour parer à toute éventualité. Une bien petite naïveté, car c’était sans compter sur la mafia de corrupteurs tapis dans l’ombre dans le département, dans les académies… et qui, chaque année, vendent des sujets d’examens nationaux. Cette chaîne va du département de l’éducation aux académies d’enseignement, en passant par les établissements secondaires.

Chaque année, les sujets font fuite, circulent dans les salons, les rues, entre les quartiers, sont envoyés par SMS, sont polycopiés dans les cybercafés avant même la date des épreuves. Tout le monde le sait depuis bientôt une décennie. Le phénomène gagnait en ampleur, était devenu un fait commun et banal pour ne pas dire une réalité qui dépasse tout le monde. Presque tous ceux qui ont eu à gérer ce département ont été confrontés à ce phénomène de honte.

Quand l’opposition argue que le président Keita a placé son régime sous le signe du changement, donc que de tels événements ne devraient pas se produire, elle joue son rôle, il est vrai. Mais, elle a cédé trop vite à la facilité en parlant de l’incompétence de Moussa Mara et sa ministre de l’Education. L’opposition a cédé à la facilité, car elle s’est refusée à toute réflexion nécessaire à propos de cette affaire.

Des sanctions vont tomber, les premières ont déjà été prononcées.

Cependant, rappelons que la fuite des sujets d’examens scolaires pose tout simplement la question de ce qui reste de nos valeurs ancestrales. Quelles valeurs dans une société en situation de faillite, en état de décomposition morale et intellectuelle avancée ? Une société qui poursuit sa terrible marche à reculons. Il faut convenir avec K. Selim, l’éditorialiste vedette du Quotidien d’Oran, qu’ : « Une société n’est jamais immobile, elle est en mouvement. Mais le cadre dans lequel elle évolue influe sur la direction de ce mouvement. Cela peut-être un mouvement vers l’avant ou la créativité et la solidarité des femmes et des hommes s’expriment sur la base d’un patriotisme historique. Cela peut également – et les exemples ne manquent pas- être un mouvement régressif ou l’idéal national s’étiole au profit du  » localisme »…(1) ».

Au Mali, la société est en mouvement mais régressif : laisser-aller général, misère dans les familles et les hôpitaux, chômage du père, des fils et des filles…

Cette affaire de fraude dans les examens scolaires n’est que le symptôme d’un Mali contaminé d’abord par les salopards et les voyous, et ensuite par une bourgeoisie cossue qui veut tout subjuguer convaincue que l’avenir du pays ne peut et ne doit reposer que sur ses propres enfants. Des enfants pour lesquels elle est prête à tout. Une bourgeoisie qui ignore que « ceux qui trichent dans la vie ne savent pas où ils vont (2) ».

Dans cette affaire, il y a un constat d’échec à faire par tout un chacun. C’est toute une nation qui a échoué. N’oublions pas qu’il y a ceux qui vendent les sujets et qu’il y a ceux qui les achètent !

(1) Ghardaïa, pourquoi ? K. Selim, Le Quotidien d’Oran
(2) Les Frasques d’Ebinto, Amadou Koné (roman)

Boubacar Sangaré

Le baccalauréat, quelques candidats et moi

 

le sujet de dissertation au baccalauréat (photo-crédit: Boubacar

Le sujet de dissertation au baccalauréat (photo-crédit: Boubacar)

 

A la veille des épreuves de littérature, j’ai été saturé d’appels reçus de certains candidats qui disaient avoir le sujet… Il y aurait eu des fuites.

Jeudi 13 juin. Il est 22 heures, et la nuit commence à engloutir la voix des hommes, le bruit du moteur des véhicules. Ciel nuageux.
Premier appel. « J’espère que je ne t’ai pas réveillé ? Ah, tu n’es pas encore au lit ! D’accord, il faut que tu viennes ici tout de suite, ça ne peut pas attendre. Je ne t’ai pas appelé au début de la soirée parce que je croyais que tu allais venir. Il y a eu une fuite relative au sujet de littérature de la série LLT (Langues, Littérature Terminales). J’ai eu le sujet de dissertation, je l’ai donné à Alassane (professeur de français) pour qu’il traite, mais je lui fais pas confiance. Je compte sur toi. »
Après qu’il eut raccroché, des souvenirs se disputaient mon attention, souvenirs du temps où n’était pas bachelier qui voulait et où le mérite n’était pas vain mot.

Second appel. « Allô, Hampaté Bâ (c’est le surnom qu’on m’a donné au lycée) ? Ça te surprend peut être que je t’appelle, mais on aura le temps d’en parler. Tu devines pourquoi je t’appelle ? Voilà, nous avons le sujet de dissertation qui doit être donné demain en littérature et il nous faut quelqu’un pour le traiter tout de suite. Tu es où ? A Kouloubleni (un quartier) ? Tu peut arriver tout de suite ? D’accord, nous allons t’attendre. »

Encore une fois, un blizzard de déception m’a fouetté. J’ai tout de suite pensé à ce commentaire très en vogue chez les officiels, étrangers surtout, sur le Mali :

« C’est vraiment à désespérer du Mali. »

Et oui, c’est à désespérer du Mali. Il va sans dire que les fuites relatives aux sujets d’examens au Mali sont non seulement le symbole patent de la faiblesse de l’Etat, mais aussi d’une inconscience nationale. Sinon dans quel pays sérieux au monde peut-on admettre qu’un sujet d’examen national circule dans les rues, dans les salons, à la veille même des épreuves ? Et dire que ce phénomène ne date pas d’aujourd’hui – cela fait 4 à 5 ans qu’on y assiste – et que jamais des enquêtes n’ont été diligentées pour situer les responsabilités. C’est vraiment à désespérer du Mali.

Quelques minutes se sont écoulées. Je sors mon téléphone de ma poche et l’écran indique que j’ai manqué 4 appels. Des numéros qui me sont inconnus.
Troisième appel reçu. « C’est Boubacar ? J’ai reçu ton numéro avec Demba (un ami). Je me permets de t’appeler parce que nous avons un sujet de dissertation qu’il nous faut traiter tout de suite. Tu es occupé ? Oui, je comprends. Mais nous allons te rappeler quand nous aurons un problème, hein ? »

Et curieusement, mon premier interlocuteur avait un sujet de dissertation, le même qui a été donné le matin en épreuve de littérature. Voici le sujet que j’ai vu dans la nuit de la veille des épreuves, avec seulement quelques soucis de ponctuation :

« La poésie est à la fois un hymne et un cri de révolte : hymne chanté, l’amour, l’amitié et la liberté, mais aussi un cri de révolte pour dénoncer l’injustice et l’inégalité. »

La suite ? Ils entreront en salle avec le corrigé des sujets dans les téléphones portables et n’auront qu’à le mettre sur la feuille d’examen. Au vu et au su des surveillants. Et pourtant, les candidats doivent être dépouillés des téléphones portables avant qu’ils ne reçoivent les sujets.

Une discussion que j’ai eu avec Marthe Le More (une réalisatrice) à Dakar me revient à l’esprit. Elle a parlé de la jeunesse malienne et a été désolée de m’entendre dire que le Mali n’a pas à attendre grand-chose de sa jeunesse. Et je n’ai pas changé d’avis. Quand dans un pays les voyous et salopards deviennent des archétypes pour la jeunesse, c’est qu’il y a un problème. Et quand tout un peuple ou presque s’éloigne des valeurs sociétales et morales les plus simples, c’est qu’il y a un autre problème.

Voilà aussi l’attitude interlope du malien : se dire pays de la dignité, d’un passé noble et, dans le même temps, encourager au vol et à la tricherie ceux qui sont destinés à conduire le pays dans les années à venir.

La jeunesse malienne ? Elle fout la honte ! Son truc, ce n’est que la morale à deux sous. C’est vraiment à désespérer du Mali.

Boubacar Sangaré