Mali: révolutionnaires partout, révolution nulle part

Pour les Maliens, il ne suffit plus de se contenter d’ «avoir été» : il s’agit aujourd’hui d’«être».

La nature n’a rien à faire de l’innocence, c’est pourquoi chacun se bat, se défend pour ne pas périr. Il en est ainsi des peuples qui, face à l’arbitraire qui règne et plie les têtes à sa volonté, se lèvent un jour, font front face à l’autorité, se libèrent de la résignation et de l’obéissance, parce qu’ils ont longtemps accumulé les ressentiments, les humiliations à dénoncer. Il y a un quart de siècle, quand le peuple a compris ce qu’il avait vécu, a compris qu’on tirait profit de ses infirmités, qu’on l’avait habillé en mendiant pour exhiber ses plaies à la charité des pays à qui la classe dirigeante tend la sébile, il s’est affirmé, a exprimé sa dignité. Le pays a vu le peuple chasser le dictateur qui en avait chassé un autre. Mais aujourd’hui, ce pan de l’histoire récente est devenu un fond de commerce pour certains, nostalgiques, nombrilistes.

La nostalgie, comme le chroniqueur l’a écrit plusieurs fois dans ces colonnes, est une de nos névroses. Certains acteurs nostalgiques de ce qu’on appelle par la force des choses « la révolution de 1991 » voudraient maintenir le pays dans le même ordre politique, social et économique, dans le système de réseaux de patronage néo-patrimoniaux. Quand ils parlent, ils commettent cette folie de ramener tout à leur époque, à leur personne sans se rendre compte un seul instant qu’ils sont malades à force de ressasser un récit national bucolique, idyllique, qui dit tout de nous sauf ce que nous fûmes.

Cela veut dire que pour les Maliens, il ne suffit plus de se contenter d’«avoir été» : il s’agit aujourd’hui d’«être». Dire cela, l’écrire comme ça peut faire lever pas mal de sourcils. Mais nos nostalgies de l’économie du temps de Kankou Moussa, de tout le bien que dit de nous Ibn Battûta, ont un parfum de médiocrité qui en dit long sur ce que nous sommes devenus. Or notre triste problème aujourd’hui est ailleurs : dans ce pays, un mur de Berlin passe toujours entre les ethnies, les communautés, les politiciens, les hommes d’affaires, la jeunesse à qui il est besoin aujourd’hui de donner un nouveau dictionnaire pour qu’ils apprennent que la patrie est différente de la famille et que sur nos passeports il est écrit Malien et non bamanan, peul, songhoy, tamasheq….

C’est un fait : il y a un tel bouillonnement au sein de la jeunesse qu’il est impossible de réfréner l’envie de dire qu’une révolution est inévitable et qu’elle peut être violente ou non. Partout, des jeunes sont vent debout et réclament de leurs vœux le changement à coups de slogans qu’ils puisent à pleines mains, qui dans un discours de Sankara, qui chez Fidel Castro, qui chez Che Guevara. Ils dénoncent la double société, un pays immobile dans le temps. Ils veulent changer le quotidien, le présent fait de médiocrité. Or, quand les jeunes s’emparent d’un truc, dans ce pays, comme nous l’avons lu dans les récits fondateurs de nos sociétés, il se passe quelque chose. Dans nos quartiers, nos ghettos, les jeunes en ont assez. Ils sont assoiffés de bouleversements et le fétichisme du passé ne les engage plus parce qu’il n’intègre pas le champ de leurs préoccupations. Partout, il n’y a que des révolutionnaires, qui poussent le pays à sortir de l’ordre ancien, qui veulent que les vieux laissent les jeunes naître.

 

Mais la révolution n’arrive pas. Pourquoi ? Tout simplement parce que les Maliens n’aiment pas les Maliens. Parce que le jeune est le pire ennemi du jeune.

 

L’indépendance a-t-elle été un truquage ? La démocratie un mensonge ? Le chroniqueur est sûr d’une chose : la liberté que la démocratie nous a octroyée, du fait de l’usage qu’on en a fait, a été un attentat contre notre progrès. Elle a accouché de mille et un marchands de patience qui continuent de chantonner la même bonne rengaine, celle de la cohésion sociale, de l’unité. Mais sans les bonnes paroles. Ils opposent les jeunes les uns aux autres. Au Mali, il n’y a pas une jeunesse mais des jeunesses. Les objectifs des uns ne sont pas ceux des autres. Tout ce qu’ils veulent tous ou presque, ce sont les postes, les privilèges et le pouvoir. Le pays et la révolution, eux, peuvent encore attendre. Voilà pourquoi on a des révolutionnaires partout, mais nulle part il n’y a de révolution.

Bokar Sangaré

La chronique de l’Etudiant malien: Être malien aujourd’hui

Le drapeau du Mali.

_ On est malien quand on se croit prophète, plus gaulliste que de Gaule, plus ou presque Général que lui, plus patriote qu’on puisse le croire !
_ Tu es malien si tu es assiégé en permanence par le malsain désir de « grimper » ta moto, filer à tombeaux ouverts, crever le tuyau d’évacuation des fumées pour Peter à la gueule des jaloux qui ne manqueront pas de t’accabler d’imprécations… Une manière de leur dire « je ne vis pas pour vous ! »
_ Quand on va l’école, on est élève ou étudiant qu’en classe ; ailleurs on se plaît à se mettre dans sa peau de star d’Hollywood, ne reconnaissant le plus souvent d’autorité qu’à celui qui fournit à manger ou qui peut renvoyer à coups de pieds aux fesses. On sait qu’on ne manquera jamais un tuyau pour passer… Quand on te parle d’un livre de Sartre, Marx, Dante, tu brandis Rihana, Fifty cent, Mylmo. Le bouquin, tu penses, c’est le repaire du pauvre. L’enseignant, pour toi, n’est qu’un pauvre type, indigne d’une once d’estime. Et tu échoues à l’examen, Dieu me damne !, tu pleures, et te mets à demander la chape de plomb pour le camarade qui a refusé de te pistonner en salle.
On est malien ou malienne
_ Si au volant de ta voiture tu fonces vers une flaque d’eau et mouille le piéton qui passe sans implorer son excuse, comme pour lui dire qu’il est venu le temps de se payer une
_ C’est toi qui as toujours raison : tout le monde se plante.
_ Quand on a besoin de toi à 08 heures, tu te pointes à 10 heures et trouves toujours mille excuses à formuler
_ Parlant de football, tu te crois plus professionnel que Mourinho, plus pensant que Messi. Si quelqu’un te pose la question sur le Nord-Mali, tu dames le pion à Adam Thiam, cognes plus fort que Chahana Takiou sur la grande muette que tu considères à tout bout de champ comme un ramassis de lâches. T’as un avis à donner sur tout et rien, tellement ta langue est aussi longue que ton bras !
_ Un usager de la circulation « urine » sur le code de la route, il lui faut juste 500 fcfa pour enterrer l’affaire. Tu as un parent policier, député, richard ou ministre, tu es dispensé de toute peine en l’espace d’un coup de fil, pourtant tu n’as ni vignette ni permis de conduire.
_ Maire, président, député, tu ne te donnes pas la peine de prendre le pouls de la population. Tu t’en fous comme de ta dernière chemise !!!!!!!! Crever comme des mouches, sembles tu leur dire. Oui, tu te réclames de ce peuple, mais tes enfants étudient dans des écoles surpayées, ignorent fichtrement que leurs congénères dans les écoles publiques sont relégués aux oubliettes.
_ Et tu es malien, si tu passes le clair de ton temps à épiloguer sur les travers des autres mais incapable de regarder tes propres défauts. Tu n’en finis jamais de la ramener.
_ Pour toi, tout est cher sauf le pain ; tu achètes le pain même à un prix explosif, dont la seule évocation brouille la vue ! Et le paracétamol suffit à tous les maux, donc pas besoin de se rendre à l’hôpital
Pour finir
_ On est malien quand on veut redresser une démocratie qui n’existe pas, qui n’a jamais existé, et, résultat : même ton petit frère qui s’apprend à marcher, pour ne pas dire ton enfant qui vient de naître, a déjà une voiture à sa discrétion…….
Boubacar Sangaré