Livre, « de la poésie à la prophétie »

Photo: La Sahélienne

Photo: La Sahélienne

Nous avions laissé Aicha Diarra en 2012, à 18 ans, avec son recueil de poèmes Les larmes de la tombe, dans lequel elle donne libre cours à sa révolte contre la mort, la mélancolie, la souffrance, la misère, la pauvreté, et qui en a dit long sur la maturité littéraire de cette jeune auteure. Elle nous revient avec un nouveau recueil de poèmes intitulé Coninoconos, de la poésie à la prophétie .

Coninoconos, autant le dire tout de suite, est « un homme de la nature », un individu en marge. Il pense le contraire de ce que pensent les autres, cherche une réponse à des questions qui semblent vides d’intérêt pour le commun des mortels, et, encore plus étrange, a des animaux comme interlocuteurs. Coninoconos et le cheval de retour est un long poème dans lequel Coninoconos, « le sage illuminé », se retire dans la nature. L’auteure fait entendre dans un dialogue la parole de deux hommes : « l’homme de la société » et « l’homme de la nature ». Les échanges des deux hommes touchent à des questions telles que la poésie, la vie, l’écriture, la nature humaine. Ainsi, à l’homme de la société qui souhaite troquer sa raison contre l’instinct d’animal de l’homme de la nature, ce dernier répond :

« Vous dans votre société, vous faites le mal par plaisir, par méchanceté et nous dans la nature nous le faisons par besoin. Notre raison nous permet de nous adapter et vous votre raison de vous modifier. Si j’étais toi je monnayerai ma raison contre la paix car cette raison ne vous sert qu’à vous autodétruire là-bas dans votre société. »

Enfin, en lisant ce poème, on ne peut s’empêcher de penser à Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche, tant il est vrai que Coninoconos a les attitudes d’un surhomme qui se propose de « résoudre l’énigme mondial comme personne jamais ne l’avait avant moi, l’énigme c’est la poésie, la poésie doit devenir de la prophétie. »

L’auteure aborde aussi la mythologie biblique sur l’origine de l’homme (dans laquelle se retrouvent musulmans et juifs), la jeunesse, la politique, le tout dans un style qui oscille entre vers et prose. En refermant ce livre, vient à l’esprit cette vue de Jean-Paul Sartre pour qui la littérature est « l’appel libre d’un homme à d’autres hommes. »

Coninoconos, de la poésie à la prophétie, Aïcha Diarra, La Sahélienne, 2015

Boubacar Sangaré

Mali : Iss Bill, faire du rap pour qu’on le… réécoute

Iss Bill, Jeune rappeur malien, Photo: RHHM

Iss Bill, Jeune rappeur malien, Photo: RHHM

« X, Y ont tous merdé, qu’est-ce que Y fait à la C.P.I. quand X traîne en R.C.I./Justice, deux poids deux mesures, comme toujours/Est-ce qu’on aura des Lumumba s’il existe encore des Mobutu/Crimes impunis et ils nous parlent de droit/Même les gosses du primaire savent qui a tué Sankara…»

Ces paroles ne sont pas d’un militant du Front populaire ivoirien (FPI). Non, elles sont d’Iss Bill, jeune rappeur malien qui, dans « Rebelle », morceau tiré d’une mixtape intitulée « Les aventures d’IBK », dit de lui-même : « Je suis ingouvernable, fuck ton président/J’ai plus de gars sûrs que François Hollande n’a de partisans/J’suis opposant, mais pas Mariko/Je n’veux pas entrer dans l’histoire en trichant comme Haya Sanogo ».

Paroles travaillées, rap conscient, engagement dans le texte, ce rappeur de 20 ans dénonce dans cet album ces dirigeants pour qui le peuple n’est que « vanité », les crimes contre l’humanité, l’Union africaine, « ces millions par mois pour des putschistes ». Et surtout la guerre en Afrique, singulièrement celle au Mali, qu’il évoque dans les morceaux « Maliba for ever » et « Combien d’fois on va les dénoncer », où il appelle les Maliens à l’union, à « libérer la paix et à enterrer la hache de guerre », évoque les nombreuses morts, les déplacés. « Quand les cœurs ne s’unissent pas, c’est Sheïtan (Satan) qui regale/ Faut pas graver dans l’histoire ce que la vertu condamne/ Ne me parles de charia quand tu pues la haine/ Tu me feras rire comme Oussama Ben Laden.», crie-t-il contre les hordes barbares d’Aqmi, du Mujao et d’Ansar Dine, qu’il appelle les « imposteurs » qui « ont remplacé la notion de Jihad par fusillade. »

Iss Bill, de son vrai nom Issouf Koné, est venu au Mali de la Côte d’Ivoire en 2012 pour entrer à l’université. Mais, le diplôme du bac en poche, la musique prenant trop d’ascendant, les difficultés financières s’en mêlant, il a fait son deuil des études pour se lancer dans le rap. Au lycée, à Abidjan, l’album « Dans ma bulle » de la rappeuse française d’origine chypriote, Diam’s, qu’il considère comme un grand talent du rap français, l’a beaucoup marqué. Outre qu’il écoutait Oxmo Puchino, IAM, Medine, Kerry James, Tata pound… Enfant, il était turbulent, passe le plus clair de son temps à traîner devant les boîtes de nuit, les maquis, ce qui lui vaudra le surnom de Billy the kid, célèbre hors-la-loi du XIXe siècle. De là « Bill » de son nom d’emprunt « Iss Bill ». Pourquoi avoir abandonné les études pour le rap ? Il répond, un peu hésitant, que « les diplômes, c’est de la façade. Il y a des rappeurs, comme Diam’s, qui n’ont pas de diplômes, mais qui écrivent bien. C’est pas forcément une affaire de diplôme, ça n’a rien à voir. Le rap, c’est une affaire de talent.»

« Y a rappeur et rappeur »

Au Mali, dans ces dernières années, le microcosme du rap a poussé comme un champignon. Le rap est devenu un art un peu prisé, plus qu’il y a une décennie, où celui qui choisissait de faire du rap était logé à la même enseigne que quelqu’un qui a commis un crime de lèse-majesté. Aujourd’hui, admet Iss Bill, « le rap a beaucoup évolué, il y a beaucoup de jeunes qui font des choses impressionnantes, qui ont du talent.» Mais, relativise-t-il, « c’est vrai qu’il y a des dérapages, comme les clashes insupportables qui n’en finissent pas. Et il y a rappeur et rappeur : il y a ceux qui le font parce que les autres le font, et ceux qui le font avec du cœur; ces derniers sont très peu.»

Pour lui, le « clash salit l’image du rap » et il propose à sa place de faire l’egotrip (Un texte est dit egotrip s’il a pour but de flatter son propre ego, de se vanter. Sa forme est souvent plus travaillée que son fond car un texte egotrip est rarement à prendre au premier degré. Ces textes sont souvent constitués de punchlines). « J’peux pas répondre à vos clashs de merde/J’ai trop de choses à dire, et puis c’est pas ça qui nourrit ma fille/Je me bats qu’avec les hommes je vous l’ai dit, et comme j’en vois/Aucun dans l’game », dit-il dans « Rebelle »

C’est un fait, au Mali, les adolescents sont les plus friands du rap, contrairement à aux adultes qui sont pour la plupart d’avis qu’il est inutile et ne vaut pas une heure de peine. « Quand il n’y a que des enfants qui s’y intéressent, c’est que c’est pas intéressant. Mais si c’est des médecins, avocats, écrivains, directeurs, policiers, ça veut dire que ce qu’on fait est bien, comme Mylmo par exemple, que tout le monde aime… », dit Iss Bill avant d’ajouter qu’il écoutait « tout récemment une interview d’Akhaneton de IAM qui disait qu’aujourd’hui des directeurs de sociétés, des types qui ont réussi, viennent lui dire qu’ils l’écoutaient quand ils étaient encore petits. Cela veut dire que ce qu’il faisait est intéressant. »

Sa devise, il la tient de Medi, le rappeur français d’origine algérienne qui a déclaré : « Je fais du rap pas pour qu’on l’écoute, mais pour qu’on le réécoute. » Et quiconque l’écoute se rendra vite compte que Iss Bill est fidèle à cette définition originelle du rap, c’est-à-dire « un coup de gueule », « une expression de la rage », « une voix de ceux qui n’en ont pas ». Ne voulant pas faire de l’art « la recherche exclusive du beau », il veut à travers le rap éveiller les consciences. Avec lui, il va sans dire qu’on est loin de ce rap de niveau bac à sable, que nous servaient il y a quelques mois les clashes dégoulinants d’insanités de jeunes rappeurs maliens. On sait qu’il s’agissait plus de règlements de compte que de prise bec artistique. Que ceux qui pensent que « Les aventures d’IBK » parlent d’Ibrahim Boubacar Keïta se détrompent : il s’agit de Iss Beat Killer (IBK), donc Iss Bill lui-même.

Le jeune rappeur se rebelle : « Et, qu’est ce que ma langue ferait dans ma poche ? C’est pas un objet/…/Trop d’leaders assassinés, trop d’leaders en prison/Pour l’emporter j’suis né, liberté de pression/De circulation comme les électrons/Je vote, j’me trompe, donc fuck les élections». Avec son groupe Bamada City Crew (Groupe d’artistes de rue réunissant rappeurs, graffeurs, DJs, breakdancers… tout ce qui touche à la culture Hip Hop), ils sont en train de préparer un album. En solo, son album, dont « Les aventures d’IBK » est le prélude, sera bientôt mis sur le marché : « Si l’album sort, j’fais un disque d’or ou j’arrête le rap/…/Africa Voice, plus qu’un album contre le système, une rébellion». En attendant l’album « Africa Voice », savourons la mixtape « Les aventures d’IBK ».

Boubacar Sangaré

Boubacar Sangaré

Mariage, ces interdits qui ont la vie dure…

photo: maliactu.net

Photo : maliactu.net

« Mes parents ont dit que c’est un forgeron et qu’il y a un interdit de mariage entre Peuls et forgerons. Sinon, pour le mariage, tout était au point, toutes les formalités avaient été remplies… Je n’ai pas besoin de te dire qu’on s’aimait à en mourir. Toi-même, tu nous surprenais dans la rue, marchant main dans la main. C’est au moment même de sceller notre union que ma famille, peule toucouleur, a viré de bord parce que Boua, mon petit ami, était de la caste des forgerons. J’ai eu du mal à m’en remettre, je n’en croyais ni mes oreilles ni mes yeux. C’était comme si tout autour de moi s’écroulait. Lui, il était aussi peiné. Ces croyances n’ont pas de sens pour moi ; elles appartiennent à une autre époque. J’étais comme larguée. Je refusais d’admettre ce qui m’arrivait. J’étais en pétard et me disais qu’avec le temps je parviendrais à convaincre ma famille. Mais j’ai fini par jeter le manche après la cognée. »

Cette jeune fille malienne s’appelle Fatou Dia, 23 ans. Il y a peu, sa famille, peule toucouleur, réunie en conseil, s’est opposée à son mariage avec un forgeron. Cette décision a porté un coup fatal à l’immense espoir des tourtereaux dont l’amour brillait de mille feux. Ce verdict a brisé leur rêve de fonder un foyer et de mener leur vie à leur convenance. Encore sous le choc aujourd’hui, Fatou Dia ajoute que même sa mère a du mal à s’en remettre, car comme toutes les mères « elle sait combien il est devenu difficile de trouver un mariage. »

Fatou peine à avaler la pilule, car elle trouve « minable » l’argumentaire de sa famille qui « puise sa force dans une légende aussi malheureuse que passée de mode ». Cette diplômée en secrétariat d’administration à lInstitut universitaire de gestion (I.U.G) de Bamako vit dans la douleur, rien qu’à l’entendre parler.

Comme toute société, la société africaine en général, et malienne en particulier, regorge de traditions qui se sont épanouies et perpétuées à travers les siècles. Ces traditions sont des croyances et coutumes ancestrales populaires, transmises de génération en génération, par les parents et les griots, grâce aux contes, devinettes, fables, épopées, mythes, légendes. Dans la société malienne, les interdits de mariage entre certaines ethnies perdurent comme l’une des plus frappantes et pesantes manifestations du traditionalisme conservateur. Vouloir transgresser l’interdiction d’union entre les groupes culturels bozo et dogon, peul et forgeron ou bambara et griot… peut engendrer une malédiction, ou des conséquences occultes.

Cette interdiction est profondément enracinée dans l’histoire socioculturelle du Mali. Celle qui empêche peuls et forgerons de se marier reposerait sur un pacte originel entre Bouytôring (ancêtre des Peuls) et Nounfayiri (ancêtre des forgerons). Ce mythe, très répandu chez les Peuls, est rapporté par le poète et ethnologue peul, Amadou Hampaté Bâ, dans son ouvrage ‘’Njeddo Dewal, Mère de la calamité’’

« Bouytôring, ancêtre des Peuls, était travailleur du fer. Ayant découvert les mines appartenant aux génies (djinn) du Roi Salomon, il allait chaque jour y dérober du fer. Un jour, pourchassé par les génies, il fut surpris et dut se sauver. Dans sa fuite, il arriva auprès d’une très grande termitière qui était située dans un parc à bovins. Comme elle comportait une grande cavité, il s’y cacha.

Ce parc était celui d’un berger nommé Nounfayiri (l’ancêtre des forgerons). Le soir, lorsque le berger revint du pâturage avec ses bêtes, il trouva Bouytôring caché dans la termitière. Ce dernier lui avoua son crime et lui dit que les génies le cherchaient pour le tuer. Alors, pour le protéger, Nounfayiri fit coucher ses animaux tout autour de la termitière. Et quand les génies arrivèrent, il leur dit : ‘’Ceci est mon domaine. Je n’ai rien à voir avec le fer’’. Les génies furent ainsi éconduits et Bouytôring sauvé…

Quelques jours passèrent ainsi. Bouytôring avait appris à garder les troupeaux et à traire les vaches. Il savait parler aux animaux. Ceux-ci s’attachèrent à lui. De son côté, Nounfayiri avait pris plaisir à travailler le fer. Un jour, Nounfayiri dit : ‘’ Voilà ce que nous allons faire. Toi tu vas devenir ce que j’étais, et moi je vais devenir ce que tu étais. L’alliance sera scellée entre nous. Tu ne me feras jamais de mal et tu me protégeras; moi aussi je ne te ferai jamais de mal et te protégerai. Et nous transmettrons cette alliance à nos descendants’’. Nounfayiri ajouta :’’Nous mêlerons notre amour, mais nous ne mêlerons jamais notre sang (1)».

Cette légende témoigne d’une alliance très ancienne entre les groupes. Elle sert de socle aux relations sociales maliennes. Cette tradition, connue sous l’appellation sanankouya ou cousinage à plaisanterie, assure la paix interethnique entre Peuls et forgerons, Bozos et Dogons, entre autres. De fait, le cousinage à plaisanterie est un lien de sang ou un pacte de confiance, datant des temps anciens, que les communautés actuelles ne peuvent violer. Grâce au sanankouya, aucun conflit ne peut exister entre les communautés et aucune d’entre elles ne peut refuser la médiation ou les conseils de l’autre.

L’interdit de mariage entre Bozos et Dogons tire, lui aussi, sa source d’une autre belle légende :

« Deux frères pêchent au bord du fleuve. Mais bientôt le poisson se fait rare. Le frère aîné doit partir chasser au loin. Il marche. Puis court. Fort loin et fort longtemps. Mais il doit revenir bredouille après plusieurs jours. De retour au campement au bord du fleuve, il découvre son petit frère à demi évanoui, à moitié mort de faim. Que faire pour le sauver ? Après avoir mûrement réfléchi, le frère aîné s’éloigne un peu, découpe bravement un morceau de sa propre cuisse qu’il revient donner à manger à son cadet qui croit profiter des produits de la chasse. Une fois le jeune frère rétabli, ils entreprennent de traverser le fleuve pour s’établir dans une contrée plus favorable, plus giboyeuse et plus poissonneuse, pour fonder un nouveau campement et deux nouvelles familles. Mais en traversant le fleuve, la plaie de la cuisse du frère aîné se rouvre et se met à saigner abondamment. Le cadet demande ce qui a bien pu se passer, mais le grand frère ne répond pas. Le jeune répète sa question : mais que t’est-il donc arrivé ? Toujours pas de réponse. À la troisième question, l’aîné finit par raconter toute l’histoire et lui avoue que c’est grâce à sa propre chair qu’il a pu le sauver. Les voici tous deux bouleversés et pleins d’amour fraternel l’un pour l’autre.

Bientôt, voyant leurs familles s’agrandir, les enfants croître et les unions devenir de plus en plus nombreuses, le plus jeune frère décide alors son aîné à sceller une promesse réciproque. Pour prévenir et éviter les discordes qui ne manqueraient pas de survenir dans le futur, ils se promettent mutuellement que jamais, au grand jamais, un descendant de l’une des deux familles n’épousera un descendant de l’autre frère. Ainsi leurs familles resteront cousines, sans embrouille et sans discorde, perpétuant le souvenir du don de la vie et de l’amour entre les deux frères.»

Voilà pourquoi, traditionnellement, le mariage entre Bozos et Dogons est interdit. Amadou Hampaté Bâ précise, qu’à l’origine, « les interdits de mariage n’avaient en général rien à voir avec des notions de supériorité ou d’infériorité de caste ou de race. Il s’agit soit de respecter des alliances traditionnelles, comme c’est le cas entre Peuls et forgerons, soit de ne pas mélanger des ‘’forces’’ qui ne doivent pas l’être. »

Barrières ethniques, nouvelles mentalités

Ce phénomène, pour ne pas dire cette pesanteur sociale, conserve son importance dans la société malienne, dite de « l’oralité », et semble parfois déclencher un conflit de générations supplémentaire, aujourd’hui. Pour certains parents, conservateurs irrémédiables, ces pratiques ne doivent pas perdre de leur sens, car elles « font partie de notre héritage culturel. » Des idylles tournent court, des mariages sont empêchés. Quand les unions sont tout de même célébrées, elles se cassent plus tard à cause du mauvais œil et des méchantes langues. Pour la jeune génération, celle qui s’abreuve de séries TV produites au Mexique, en Italie et au Brésil, cet héritage socioculturel est rétrograde. Ces tabous doivent perdre de leur cuir.

Souley Diakité est peul. Enseignant dans le secondaire, il est allé à l’encontre de sa famille en épousant S. Ballo, une forgeronne.

« Je l’ai fait pour marquer les esprits. Au début, ça n’a pas été facile de faire adhérer les parents. Même aujourd’hui, notre union est mal vue. Certains de mes parents ne m’ont toujours pas pardonné d’avoir violé un interdit en épousant une forgeronne. Jusqu’ici, il n’y a eu aucune conséquence occulte. Nous avons eu des enfants, nous sommes heureux » confie-t-il, tout sourire. Il se laisse aller à dire qu’il s’agit là d’une barrière ethnique qui n’a aucune raison d’être maintenue. Il est convaincu que les traditions, quelles qu’elles soient, ne doivent pas rester figées, inchangées : elles doivent progresser. Il estime que même si quelques rares unions entre Peuls et forgerons, hier impossibles, sont scellées aujourd’hui, on ne peut pas encore parler de progrès. « Le non-respect de ces interdits par un iconoclaste comme moi n’est rien, ajoute t-il. Il faut mener le combat, l’étendre au niveau national, faire plus de sensibilisation, et pourquoi pas créer une association pour cela. Sinon, dans peu de temps, il sera impossible de compter les malheureux… »

« En Jésus, pas de distinction… »

Bien que ces interdits soient encore observés sans susciter de réel débat, il apparaît nécessaire de souligner qu’ils ne sont pas de mise dans les religions révélées. Paul Poudiougou, éditeur et représentant des éditions L’Harmattan au Mali,  explique que « Chez les chrétiens, en Jésus, il n’y a pas de distinction. Pas d’Arabes, pas de Noirs, pas de Blancs… Les barrières raciales disparaissent. Les chrétiens brisent les tabous. Le reste, Dieu s’en chargerait… Je connais en particulier un couple bozo-dogon. Ils sont chrétiens. Malgré les interdits de mariage qui existent entre eux, ils se sont mariés. Ils ont eu des difficultés à l’échelle sociale, surtout avec les parents, et avaient du mal à avoir un enfant. Mais maintenant, ils en ont un. Or, dans les deux familles on disait que s’ils se mariaient, la foudre tomberait, ou qu’il y aurait un blocage sexuellement. En tant que chrétien, les barrières sont paralysantes… »

L’imam Sidi Diarra considère que ces interdits méritent d’être respectés, même s’il concède que « nulle part dans le Coran et les hadiths, il n’est fait cas d’interdit de mariage entre race, ethnie, caste… L’essentiel en islam est que vous soyez musulman, et après, vous pouvez vous marier. Pas question de Peul, forgeron, Bozo… »

La démocratie et l’avenir de ces interdits

Ces croyances ancestrales mènent la vie dure aux plus jeunes. Les analyses sociologiques sur le phénomène concluent qu’il est « un des principes protecteurs du pacte. Tout comme le cousinage à plaisanterie est un puissant moyen de préservation de la paix. »

A l’heure de la mondialisation et de la rencontre des civilisations, on peut s’interroger sur l’avenir de ces interdits de mariage. Ont-ils réellement leur place dans la démocratie ? L’éditeur Paul Poudiougou estime que ce n’est pas le rôle de la démocratie de lever ces interdits. « Il ne faut pas confondre les règles de la démocratie et les convictions sociales. La démocratie ne parle pas des mœurs ; elle régule la relation entre les communautés. Et le travail de la démocratie ne concerne que l’aspect extérieur de cette relation, mais ne touche pas à l’intimité, c’est-à-dire l’intérieur. Il faut donc faire la part des choses. »

Interdiction de mariage entre Peuls et forgerons, entre Bozos et Dogons, noble Bambara et griot (2)…voilà un phénomène social qui n’en demeure pas moins étonnant dans une société réputée riche pour son multiculturalisme. Et pire, aucun débat n’est mené au niveau national sur cette pratique « essentielle » pour les uns, « rétrograde » pour les autres. Quoique quelques iconoclastes soient déterminés à bousculer ces tabous d’une autre époque, il est impossible de ne pas s’interroger sur leur avenir. Comment vaincre la peur, l’hésitation, ou encore le refus des ethnies peul, forgeron, bozo, dogon… de s’ouvrir les unes aux autres ? Cette question reste entière, loin d’être réglée, et continue de mettre aux prises ceux qui sont pour et ceux qui sont contre le maintien de cette pratique historique dans une société où l’on s’accorde à dire que les mentalités n’ont pas subi de changement profond, où il est de tradition de se glorifier en permanence du passé. Comment parier sur son abandon lorsque certains parents, musulmans ou chrétiens, c’est selon, continuent à y croire comme un enfant à la parole de son père ?

Boubacar SANGARE

Kefa, l’inconnu (suite et fin)

Un fou (Mali) Photo: maliactu

Un fou (Mali) Photo: maliactu

C’est la preuve que nous ne faisons plus partie du pays, s’était emporté le chef du village. Ils foutent quoi là-bas tes supérieurs, sinon couiner dans leurs bureaux sous les caresses de quelque gamine. Pendant ce temps-là, nous, on peut crever, ils n’en ont rien à faire. Barre-toi, ou c’est nous qui allons te chasser de là !

 

Abdou n’avait pas attendu qu’ils mettent leur menace à exécution. Il s’était retiré le temps que les esprits se rassérènent. Il n’en voulait pas aux villageois, au contraire, il compatissait à leur souffrance. Mais il ne supportait pas qu’ils peinent à se rendre compte qu’ils étaient tous les victimes d’un système défaillant à tous les niveaux. En soi, neutraliser Kefa était une bien mince affaire.

Kefa n’était pas un malheur que Dieu aurait envoyé pour les punir. Non. Il n’était que l’enfant bâtard d’un système dont on avait abusé, d’une société pourrie, poussive, malodorante, qui avait mis l’homme à genoux par ses folies, ses fantasmes, son angélisme, son manque de conscience que l’autre existe, son égo démesuré… Kefa, c’était une machine créée par le système, créée par la société, par tous, sans le savoir. La machine avait disjoncté, et ça avait provoqué des malheurs. Maintenant, il fallait la stopper.

 

La situation avait dépassé la barrière du supportable et exigeait qu’on mette le holà. Pour toutes les femmes, la forêt où, enfants, elles avaient passé de bons moments à la quête de morceaux de bois, cette forêt leur était désormais interdite à cause d’un homme, un seul homme, à cause de Kefa qui ne valait même pas une brassée.

 

C’était un matin froid, tranquille. Comme à l’accoutumée, Kefa dormait encore, rechignait à se lever. Quand le muezzin avait appelé à la prière, il l’avait traité de fils de grognasse, et s’était dit :
– Prier ? Je n’ai rien à faire du Salam. D’ailleurs, pour un Noir, faire le Salam ou pas, c’est pareil. Il est maudit, le noir ! Il n’entrera pas au paradis.

 

Il dormait, dormait comme un bébé. Dans les touffes d’herbe, un groupe de chasseurs avançait, sur la pointe des pieds, afin de ne pas éveiller Kefa. Les chasseurs venaient lui régler son compte. Ils venaient à plusieurs, Kefa était dans le viseur de chacune de leurs armes. Ils étaient arrivés à la hauteur de la cachette de Kefa, mais lui ne se doutait de rien. Il prenait du plaisir à dormir son sommeil, comme un loir. Les chasseurs éloignèrent d’abord de lui les armes qu’il gardait toujours à portée de main. L’un d’entre eux lui donna alors une tape qui lui fit l’effet d’une tarte. Kefa tressauta, bondit hors de sa couchette, promena ses mains partout pour s’emparer d’une arme pour riposter. En vain.

Les chasseurs l’entourèrent, ne lui laissant nulle part où aller. C’était fini…

Il savait que le jour où il serait capturé, ce serait la fin atroce assurée. Un chasseur grimpa à un arbre, attacha une corde au bout de laquelle pendait une extrémité en forme de cercle. Kefa fut trainé sous l’arbre, soulevé pour que son cou atteigne la boucle de la corde.

Il fut pendu…

Boubacar Sangaré

Intagrist El Ansari a répondu à l’appel du désert

photo: Intagrist El Ansari

photo: Intagrist El Ansari

Marcher, marcher…, « marcher rejoindre le désert saharien ». Marcher encore pour « parcourir et vivre le chemin » qui mène à sa destination. De Paris à l’Espagne, via le Maroc et Tamanrasset, le romancier Intagrist El Ansari a largué les amarres de sa vie parisienne, sédentaire, pour observer cette « loi du désert » si chère aux Touaregs : le nomadisme. Par voie terrestre, il a relié Paris à Tombouctou en un fascinant périple qu’il relate dans son premier livre Echo saharien : l’inconsolable nostalgie (1), préfacé par l’écrivain mauritanien Mbarek Ould Beyrouk.

Le sujet du livre, on l’aura compris, est donc le Sahara, cette immensité désertique, que l’auteur ne commence à célébrer qu’à partir de Ménaka, cette ville touarègue localisée à  1500 kilomètres au nord-est de Bamako.

« … mon expédition ne prendra sens qu’en m’enfonçant dans l’immensité désertique… », écrit-il.

Aussi se glisse-t-il dans le désert pour retrouver la « liberté perdue en tombant dans la sédentarisation ». Il y rencontre en chemin, comme à Tamanrasset dans le désert algérien, des personnes qui ont leur propre histoire, y passe soirée mémorable dans un village. Extrait :

« Ce soir-là j’ai appréhendé ce qu’un ami m’avait dit en cours de route, en venant à Tam : « La grâce, je n’ai compris ce que c’est qu’en venant à Tamanrasset. ‘’ Ce soir, à mon tour, j’avais pénétré ce que j’avais toujours ressenti comme un manque, mais que je ne parvenais pas à nommer !
Touché par la grâce qui régnait et qui émanait du public, je me suis approché du marié, lui demandant de me raconter son histoire…’’ Je suis venu à Tam pour la première fois l’an dernier’’, m’a-t-il dit, avant de poursuivre : « J’y suis resté deux mois, j’ai rencontré ma femme. J’ai eu beaucoup de mal à repartir d’ici… Et en repartant chez moi, à Kidal, je ne suis pas parvenu à tenir en place, là-bas… Je suis alors revenu me marier avec elle, et nous repartirons d’ici, ensemble, dans quelques jours… »

Mais ce voyage, effectué entre 2009 et 2011, outre le fait qu’il célèbre le désert, répondait aussi chez l’auteur à un besoin d’aller à la recherche de ses racines. En effet, Intagrist retourne sur la terre de ses ancêtres, les premiers membres de la tribu des Kel Ansar établis à Tombouctou depuis le 16 e siècle.

Intagrist El Ansari est journaliste malien. Il est réalisateur et reporter.

(1) Echo saharien : l’inconsolable nostalgie, Intagrist El Ansari, préface de Beyrouk, Editions Langlois Cécile, Montgeron, Essonne, Prix 17 euros

 http://www.editionslangloiscecile.fr

Bokar Sangaré