CAN2015 : Seydou Keïta, les sceptiques et la qualification in extremis

Seydou Keita dit Seydoublen, Capitaine des Aigles, Photo: AFP

Seydou Keita dit Seydoublen, Capitaine des Aigles, Photo: AFP

Un but sur penalty de Seydou Keïta et un autre de Moustapha Yattabaré sur une frappe. Oui, ça y est, le Mali est qualifié pour la phase finale de la CAN-2015. Cette CAN se tiendra aux dates prévues, la Confédération Africaine de football (CAF) a été intraitable. Le Maroc, pays organisateur, avait demandé un report afin de ne pas exposer les populations à l’épidémie Ebola qui sévit encore. La Coupe d’Afrique des Nations se jouera bien du 17 janvier au 8 février 2015, mais en Guinée Equatoriale, chez Teodoro Obiang Nguema Mbasogo.
Le Mali sera donc à ce rendez-vous à ne pas rater tant au plan sportif qu’au plan du moral collectif, surtout dans un pays où l’ennui est près d’être national. Tout ne va pas dans le sens du vent, et l’irruption d’Ebola n’arrangera certainement pas les choses. La victoire du Mali contre l’Algérie (2-0) au stade du 26 mars à Bamako dans un match comptant pour la 6e et dernière journée des qualifications est un évènement qui n’est pas sans importance, même s’il ne faut pas trop se bercer d’illusions.

Personne ne contestera le fait que le héros de la soirée du 19 novembre a été Seydou Keïta. Il a joué avec la motivation et la détermination professionnelles dont il avait toujours fait montre précédemment. Il a été, disons-le sans précaution, le joueur le plus dangereux, en témoigne le penalty, obtenu sur une faute de Carl Medjani, qu’il a transformé, à la 28e minute. Joueur malien le plus titré actuellement avec 17 titres collectifs, élu meilleur joueur de la coupe du monde des moins de 20 ans en 1999, soulier de bronze africain en 2007, le milieu de terrain malien qui évolue à l’AS Rome et qui est le capitaine de l’équipe, est « resté pro » tout au long de cette rencontre, avec ses couvertures de balles, le dispatching de la balle, sa détermination surtout.

On sait que son absence contre l’Ethiopie avait été déterminante dans la terrible défaite à domicile des Aigles. Les critiques avaient descendu en flammes des joueurs dont on avait l’impression qu’ils ne jouaient pas pour la victoire. Certains étaient même allés jusqu’à dire tout haut que l’Equipe nationale ne regrouperait que des joueurs qui ne sont là que sur la base du clientélisme, de l’affairisme, du népotisme, du favoritisme…avec la bénédiction d’une fédération où règnent magouilles, vols, et corruption.

Face à l’Algérie mercredi soir, Keïta a montré la pleine mesure de son talent. Ce joueur d’exception, présent régulièrement sur les terrains africains depuis 2002, devrait disputer sa dernière CAN en Guinée Equatoriale.

Après la défaite face à l’Ethiopie, et ensuite face au Malawi, le scepticisme en avait envahi plus d’un. Le Mali devait battre l’Algérie pour se mettre à l’abri. Dans les tribunes ou devant le petit écran, chacun a pu se rendre compte que la rencontre n’a pas fait stade comble. Certes, l’épidémie de fièvre Ebola est passée par là. Mais, reconnaissons que les supporteurs étaient sceptiques. Ils avaient eu leur dose de l’équipe nationale qui, depuis 1994, fait durer le suspense à chaque phase finale de la CAN, puisqu’il faut toujours attendre le dernier moment pour avoir la certitude que le Mali sera présent à la CAN.

« En tant que Malien, je suis évidemment content de cette belle victoire des Aigles du Mali sur la meilleure équipe africaine du moment. Mais cependant, l’arbre ne doit pas cacher la forêt. On n’avait pas besoin d’attendre la dernière journée pour être parmi les 2 premiers dans une poule composée de l’Algérie, de l’Ethiopie et du Malawi. Sans pour autant manquer de respect à l’Ethiopie et au Malawi, ce sont des équipes qu’on devrait battre à l’aller comme au retour. Cela dit, on ne va pas faire la fine bouche. Bravo aux Aigles pour la qualification à la CAN 2015 », a réagi un internaute. Et cela montre combien les Maliens qui s’intéressent à l’équipe nationale sont restés sur leur faim dans cette phase des qualifications.

Cette équipe malienne fait effectivement pitié à voir jouer. Le football malien est on ne peut plus ennuyeux. Le jeu à la malienne est nonchalant, routinier et progresse avec peine. Il n’y a aucune vivacité. A la fin d’un match, victoire ou pas, on a le sentiment d’avoir perdu son temps à regarder des « gars » qui n’en valent pas la peine et qui manquent d’implication. L’équipe nationale produit souvent un match qui n’a pas plus de niveau qu’une rencontre entre le Stade Malien et le Djoliba AC de Bamako. Mais il y a pire. A tout cela viennent s’ajouter des erreurs de choix tactique de l’entraineur. On a vraiment du mal à comprendre pour quelle raison Henri Kasperzack a voulu se passer d’un gardien de but comme Soumaïla Diakité qui a fait une bonne CAN en 2014.

Depuis la CAN 2004, en Tunisie, le Mali n’a pas connu une équipe bien soudée, avec des joueurs régulièrement sélectionnés, ce qui fait qu’on se retrouve à chaque match avec une nouvelle équipe. On imagine donc sans mal qu’il n’est pas évident d’avoir une équipe dynamique, digne de ce nom, et capable de remporter une CAN. Ce constat peut paraître cosmétique, mais il vaut ce qu’il vaut. Le football malien a besoin de travail, de sacrifice et surtout, surtout, de remise en cause.

Boubacar Sangaré

Mali: Ebola, vous êtes complices !

Ousmane Koné, ministre malien de la Santé, Photo: maliba24.com

Ousmane Koné, ministre malien de la Santé, Photo: maliba24.com

Depuis bientôt une semaine, la ville de Bamako vit dans la psychose. Après le décès d’une fillette à Kayes, un homme a été terrassé par Ebola à la clinique high-tech Pasteur. Sa mort a incontestablement signé l’entrée « par effraction » de la fièvre hémorragique au Mali. Avec la découverte de cas suspects, la mise en observation pour contrôle sanitaire de plus de 256 personnes, le Mali, longtemps sur la défensive vis-à-vis d’Ebola, a rejoint le rang des pays de l’Afrique de l’Ouest touchés par cette épidémie qui se répand comme une lèpre. Et pourtant, le pays était déjà assez laminé par les crises, le désarroi social, la gabegie financière, et les mensonges éhontés de certains ministres comme celui de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique.

Osons mettre les choses en exergue ! Au Mali, tout le monde est en train de mentir à tout, et partout. C’est grave pour tout le monde. Tel est le résumé d’une discussion avec une amie chroniqueuse. Face à la gravité de la situation, le président Keita a annoncé l’ouverture d’enquêtes pour « découvrir la chaine de négligences coupables ». Le ministre de la santé semble lui-même frappé d’apathie et d’impuissance.

Il est clair que le tragique épisode à la clinique Pasteur est un scandale. C’est d’abord et avant tout un scandale. L’hospitalisation d’un cas suspect d’Ebola par une clinique de cette envergure, sans procéder à l’isolement du malade et donc, apparemment sans s’intéresser aux symptômes de la fièvre que nul n’ignore, est le symptôme de négligences indéniables de la part des personnels de cette institution sanitaire. Des négligences que rien, mais absolument rien ne peut excuser. La clinique a eu tort. La clinique a commis des erreurs qu’elle ne peut plus réparer. C’est un scandale qui noircira à jamais son image. « Certes le serment d’Hippocrate interdit la discrimination contre les malades, mais face à un tel cas, la logique voulait que le personnel de santé s’entoure de toutes les précautions avant tout contact avec le malade surtout qu’on savait qu’il venait de la Guinée. », écrit Amadou Sidibé dans  Les Echos  pour souligner l’amateurisme dont la clinique a fait preuve. Une pétition circule sur internet. Elle vise à atteindre 1000 signatures pour engager contre la Clinique Pasteur « des poursuites judiciaires pour négligence criminelle ». Cela en dit long sur l’indignation des populations. Une chose est sûre, on n’a toujours pas toutes les pièces du puzzle pour reconstituer ce qui s’est passé à la clinique.

Ce qu’on sait maintenant : la jeune fille, le vieil imam et son fils déclarés morts d’Ebola venaient de la Guinée, l’un des 3 pays affreusement touchés par l’épidémie. Néanmoins, l’incompétence, l’amateurisme ne concernent pas que la clinique. Elles caractérisent aussi les autorités par la faute desquelles la frontière malino-guinéenne est un véritable gruyère. Au nom de la solidarité, IBK a assuré à son homologue Alpha Condé que le Mali maintiendrait ses frontières ouvertes. Il ne fait aucun doute que la fermeture n’est pas la solution. D’ailleurs comment prétendre être capable de fermer la frontière de 800 km entre les 2 pays ? Au-delà de cet aspect, ne doit-on pas exiger d’explication sur les négligences concernant le contrôle thermique, les mesures prophylactiques ? L’OMS n’est-elle pas allée jusqu’à y recommander un renforcement du contrôle ? Ce qui n’est pas anodin.

N’ayons pas peur de le dire, les autorités sanitaires du Mali, le Ministère de la Santé en tête, sont incompétents et complices de ce qui arrive au Mali aujourd’hui. Ils viennent de démontrer qu’ils n’ont jamais réellement protégé le pays. Le cas de la fillette décédée à Kayes était un sérieux avertissement. C’est alors qu’il aurait fallu consacrer des heures à Ebola dans des campagnes télévisées, afin de sonner la mobilisation générale.
Mais le mal est fait. « Le vin est tiré, il faut le boire. »

Fermer les frontières ou y redoubler de vigilance n’était en rien stigmatiser nos frères Guinéens. C’était protéger le pays. C’était le devoir d’IBK.

Éditorial du lundi 17 novembre 2014, Le Flambeau

Boubacar Sangaré

Ebola : panique au Mali

La clinique Pasteur credit: @Bamako.com

La clinique Pasteur crédit: @Bamako.com

Il est certain qu’après l’épisode de la clinique Pasteur dont l’image a été atomisée, les populations à Bamako, comme ailleurs, vont vivre habitées par la peur. La clinique est fermée pour 21 jours et le Mali « est mal barré ». Le président IBK et son gouvernement « sont mal barrés »…

Prières, peur, communiqués de sensibilisation, Journal ORTM « spécial Ebola… Au Mali », c’est la panique depuis l’annonce du décès d’un infirmier de la clinique Pasteur à Bamako, victime de la fièvre hémorragique Ebola. Il a succombé le mardi dernier après avoir déclaré « quelques symptômes de la maladie à virus Ebola ». Un autre malade arrivé de la frontière guinéenne est également décédé. Il avait été diagnostiqué « d’une insuffisance rénale aiguë. » Selon le journaliste Adam Thiam, à minuit, le soir du mercredi 12 novembre, un barrage de véhicules de la police et de gendarmerie barrait la route qui mène à la clinique. La clinique fermait ses portes, l’ensemble du personnel et des patients étaient mis en quarantaine. Toute personne ayant été en contact avec les deux personnes décédées doit être recherchée.

Ebola était à nos portes. Désormais cette fièvre est dans nos murs. Une fillette, elle aussi venue de Guinée, en avait été victime à Kayes. Mercredi, en quelques heures, la psychose s’est installée, c’est indéniable. Les appels au calme du ministre de la Santé n’y feront pas grand-chose. On le sait, la vérité est aussi amère que le jus de citron dans l’œil, mais, disons-le tout de même : c’était prévisible… Les journalistes n’avaient pas cessé de rapporter qu’il y avait un manque de contrôle à la frontière avec la Guinée, pays profondément touché par l’épidémie. Le président malien, Ibrahim Boubacar Keïta, avait lui-même fait le voyage pour assurer à son homologue guinéen que le Mali ne fermerait jamais ses frontières.

Loin de moi l’idée de dire que fermer les frontières terrestres est la solution. Néanmoins, c’est tout de même un choix de poids. L’OMS, dans son rapport daté du 10 novembre, a d’ailleurs recommandé un renforcement de la surveillance et du dispositif à Kouremalé, principale ville malienne frontalière avec la Guinée. D’autre part, «dans son rapport de suivi d’hier 12 novembre 2014, où elle annonce 5 160 décès pour 14 098 cas d’infection principalement survenus en Afrique de l’Ouest, l’OMS révèle ce que le public malien ne savait pas : à savoir que, par rapport au terrible fléau, le Mali en est à son quatrième cas de décès et autant de cas d’infection confirmés et probables. Jusqu’à lundi, seul le décès de la fillette de Kayes était publiquement annoncé par nos autorités. Mardi 11 novembre, le ministère de la Santé a reconnu que l’infirmier mort dans une clinique de la place depuis sous quarantaine avec plusieurs dizaines de personnes était décédé des suites de la fièvre Ebola. », précise encore une fois l’éditorialiste Adam Thiam, non sans poser certaines questions qui devraient inciter les autorités maliennes à ouvrir une enquête pour y voir un peu plus clair au sujet de la clinique Pasteur : « A-t-il testé positif au virus Ebola ? La clinique Pasteur le savait-elle ? Quand a-t-elle su, comme l’a affirmé son directeur, que l’infirmier décédé mardi avait été contaminé par l’imam ? L’institution sanitaire a-t-elle cherché à cacher l’existence de cas d’Ebola en son sein ? » A ces questions, des réponses méritent d’être apportées.

Il est certain qu’après l’épisode de la clinique Pasteur dont l’image a été atomisée, les populations à Bamako, comme ailleurs, vont vivre habitées par la peur. La clinique est fermée pour 21 jours et le Mali « est mal barré ». Pays pauvre au système de santé et à l’Etat fragiles, le Mali ne s’est toujours pas relevé des crises qui l’ont terrassé dès début 2012. Les autorités appellent maintenant les populations à la vigilance, alors que la frontière avec la Guinée est restée une passoire. Laxisme ? Inconscience ? Incompétence ? Au risque de propagation de la fièvre sur le territoire malien, les autorités ont simplement opposé ce que Marwane Ben Yahmed appelle « une gestion suicidaire ».

Boubacar Sangaré

Ebola: au-delà de l’imaginable

 

credit: kdvr.com

credit: kdvr.com

Au fil des jours, l’épidémie de fièvre hémorragique Ebola laisse constater qu’elle a la vie dure, et continue de semer en tous, ou presque, la graine de l’inquiétude. La Guinée Conakry, la Sierra Leone et le Libéria ), plongés dans une situation sanitaire critique, sont considérés comme de véritables foyers d’infection, ce qui a amené leurs voisins à fermer leurs frontières et à suspendre les liaisons aériennes et maritimes. L’épidémie, qui se répand comme une lèpre, a fait 4 033 morts sur 8 399 cas enregistrés en Afrique de l’Ouest, selon le bilan de l’OMS publié le 8 octobre dernier. Contamination galopante, virus foudroyant, Ebola tue. Une maladie au-delà de l’imaginable.

L’épidémie enfonce les pays touchés dans une situation économique des plus préoccupantes. Le 28 août dernier, le FMI a tiré la sonnette d’alarme. Net ralentissement de la croissance économique, risque de besoins de financements, augmentation de la pauvreté et de l’insécurité alimentaire, autant d’épées de Damoclès qu’Ebola brandit sur les trois pays ouest africains. Selon la BAD, Banque Africaine de Développement, qui a déjà mobilisé une aide d’urgence de 60 millions de dollars, Ebola pourrait coûter 1 et 1,5 point de PIB à ces 3 pays.
Le virus est contagieux. La psychose de la contagion aussi. « La peur est là. Paradoxalement, elle se ressent plus au niveau de ceux de la classe moyenne, moins exposée, ils ont un emploi, un boulot, une voiture et une maison, que les gens moins aisés travaillant dans la rue, les marchés, les chantiers, etc. Ceux-là se préoccupent plus du quotidien qu’autre chose. Il y aussi le corps médical, très exposé, et très affecté et qui a donc peur aussi. », me confiait il y a quelques semaines le blogueur guinéen Alimou Sow, qui, sur Facebook, avait durement réagi lorsque des pays africains avaient pris des mesures de restrictions sur le voyage des personnes :

‘’Merci #Ebola de m’avoir fait comprendre que dans le malheur, la solidarité africaine c’est du PQ! Guinée, Sierra Léone, Libéria, nouvelle Bande de Gaza! #EbolaLand — déçu.’’

Aujourd’hui, la situation est telle que même les pays qui, au départ, s’étaient gardés de céder à la panique, sont à deux doigts de craquer. La preuve la plus palpable vient d’être apportée par le Maroc qui a demandé un report de la CAN 2015 qu’elle doit accueillir. Une demande motivée, à en croire le ministère marocain de la jeunesse et des sports, par « la décision du ministère de la santé d’éviter des rassemblements auxquels prennent part des pays touchés ».

L’épidémie a franchi les murs d’Afrique pour s’insinuer en Europe et aux Amériques. L’Espagne et les USA ont enregistré leurs premiers cas de contagion sur leur territoire. Cependant, la propagation du virus reste improbable sur ces continents.

Nous sommes complices !

Dans un récent éditorial « Ébola, le fruit de notre grande misère » publié dans le Quotidien Fraternité Matin, le journaliste et écrivain, Venance Konan, a asséné certaines vérités. Il donne à comprendre pourquoi les épidémies qui frappent le continent peuvent s’y installer et résister longtemps. Il souligne notre inconscience, notre ignorance, notre allergie à l’hygiène et à un environnement sain. « Il ne nous coûte rien de vivre dans un environnement sain, mais nous trouvons que c’est fatigant. Se lever un samedi ou un dimanche matin pour nettoyer son quartier, sa rue ; assécher les flaques d’eau sale, c’est trop fatigant, c’est trop nous demander. Pour l’assainissement de notre environnement, nous attendons que l’état vienne le faire à notre place tout, en sachant que sans notre concours, ce n’est pas demain la veille qu’il le fera. Faut-il s’étonner après qu’une maladie comme Ébola apparaisse dans des pays comme les nôtres ? », écrit-il, ajoutant même que nous avons contribué à répandre la maladie :

« Lorsque la fièvre Ebola est arrivée, on nous a dit de ne pas toucher les morts pour éviter d’être contaminés. Mais nous avons dit que parce que nous sommes Africains, cela revient à piétiner nos coutumes. Nous avons donc touché nos morts, tout en sachant qu’en le faisant, nous risquions de mourir et de répandre la maladie. Et nous avons répandu la maladie. On nous demande de ne plus consommer de viande de brousse. Mais nous disons que parce que nous sommes Africains, nous devons en manger quels qu’en soient les risques. On est Africain ou on ne l’est pas. Que dire lorsque de jeunes Libériens vont libérer des malades d’Ebola de leur centre de soin et les laisser courir dans la nature ? Ignorance, ignorance, nègrerie, nègrerie ! La conséquence est que l’épidémie est devenue incontrôlable dans ce pays. »

Ebola est donc allée au-delà de l’imaginable. Partout des appels à la vigilance se font insistants. Le Mali n’a pas encore été touché. Mais, depuis quelques jours, une rumeur est véhiculée sous forme de message SOS qui prétend qu’un malade atteint du virus Ebola s’est introduit dans le pays par Kourémalé, une ville proche de la Guinée. Les populations sont presque soumises à une sorte d’harcèlement « textuel » de la part des réseaux de téléphonie mobile pour les appeler à la vigilance.

Bokar Sangaré

Ebola, Jean-Marie Le Pen et la question de l’immigration

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Jean-Marie Le Pen, président d’honneur du Front national, photo : tempsréelnouvelobs.com

C’est un fait, la fièvre hémorragique à virus Ebola a placé l’Afrique sous les projecteurs de l’actualité et installé un climat de peur générale. En Afrique de l’Ouest, elle connaît une flambée avec, selon Organisation mondiale de la santé, 1069 morts essentiellement en Guinée-Conakry, Liberia,  Sierra Leone et au Nigeria, qui sont les pays les plus touchés. De partout montent des appels à la vigilance face à une maladie qui se révèle foudroyante. Le continent est dans un état d’alerte permanent. Un malheur qui est en train de semer la dévastation, la désolation. Comme pour donner raison à Albert Camus dans Caligula :

« On ne choisit pas le malheur, mais c’est le malheur qui choisit.»

Mais ce qui choque, c’est que cette épidémie, outre le fait qu’elle a inspiré des comédiens, des cinéastes sur le continent ou ailleurs et fait des vagues, donne à quelques fachos et politiciens en mal d’inspiration, matière à clabauder, amalgamer et étaler devant tout le monde leur haine « de l’autre ».

D’aucuns se demanderont quel est le rapport avec Jean-Marie Le Pen. Simplement parce que ce vieux tribun, serial provocateur, a encore puisé à pleines mains dans l’abécédaire de la xénophobie de l’extrême droite pour railler l’Afrique frappée par la FHVE. C’était en mai dernier, a-t-on lu sur le site de RTL, lors d’un cocktail de presse où celui qui est aujourd’hui le président d’honneur du Front national a évoqué « l’explosion démographique dans le monde, le risque de submersion de la France par l’immigration et le remplacement de la population qui est en cours ». C’est là, peut-on vraiment l’affirmer, les idées qui servent de fonds de commerce à l’extrême droite en Europe, surtout en France.

On le sait, en France, le Front national est le grenier d’idées xénophobes, racistes, islamophobes, ce qui l’a diabolisé auprès d’un grand nombre de l’électorat. Même si, ces derniers temps, sa présidente Marine Le Pen a entrepris une vaste campagne de dédiabolisation qui semble avoir l’effet d’un pétard mouillé, en regard des actes et déclarations racistes dont se sont rendu coupables des candidats du parti.

Pour Jean-Marie Le Pen, pour qui l’immigration serait une menace, « Monseigneur Ebola peut régler ça en trois mois » ? Voilà une trouvaille vaccinale, mais sardonique, contre ce qui est perçu par le Front national comme une épidémie : l’immigration. Ainsi, l’immigration est devenue une hantise, un sujet qui est plus cher à Jean-Marie Le Pen que le vieux cœur qui bat dans sa poitrine, un fouet dans sa main avec lequel il ne se lasse jamais de cingler dans ses discours les immigrés.

Pour le Front national et son électorat, le problème n’est pas le chômage, la dégradation de la santé financière… Pour eux, le problème est l’étranger, immigré noir ou arabe, qui est brandi en permanence comme une menace. Et le plus grave, c’est que ce parti est en train de monter en force, en témoigne le score de Marine Le Pen à la dernière présidentielle et la victoire du FN au récent scrutin européen. D’ores et déjà, des commentateurs politiques parient sur une présence de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle en 2017.

Disons-le clairement, s’il y a aujourd’hui un mensonge qu’on jette aux Européens comme des os aux chiens, c’est de leur faire croire que l’immigration est la seule menace. Au point que les politiques prennent des mesures pour tarir le flux de migrants qui arrivent à Lampedusa, traversent le détroit de Gibraltar… Personnellement, je crois à cette règle, qui n’est écrite nulle part, selon laquelle « rien ni personne ne peut arrêter un être humain qui a décidé de quitter sa terre pour un ailleurs qu’il juge meilleur (1) ».

Les propos de Jean-Marie Le Pen n’ont pas fait l’objet d’une forte dénonciation dans la classe politique et la presse française, ce qui est grave à une époque où ailleurs en Espagne, en Italie, aux Etats-Unis, au Canada, la tendance est à la reconnaissance du fait que l’immigration contribue à l’amélioration de la croissance économique. Ce qu’il faut signaler à l’attention de Jean-Marie Le Pen, qui semble appartenir à une époque révolue, c’est que le temps est à l’évolution des peuples, au métissage, aux mouvements des populations, et que le vrai problème de son pays, voire de toute l’Europe, c’est la faillite de la politique économique.

Et, on ne peut pas ne pas dire qu’il rit du malheur des Africains, ce qu’on pourrait appeler du « terrorisme moral ».

(1) L’Union européenne est en panne. Réponses inappropriées, erreurs diplomatiques, valeurs perdues… Face au flux d’immigration arabe, l’Europe s’entête et s’enlise, Slate Afrique, Akram Belkaïd, le 2 mai 2011.

Boubacar Sangaré