Mali : éduquez vos enfants, après on parlera du pays

 

Des enfants au Mali. Crédit photo: Ousmane Traoré dit Makaveli

Qu’est-ce qu’un enfant ? C’est un pays, une nation, une famille, une rue. Il ne vaut que ce que valent ces substrats. Tout ce qu’il dit, fait, exprime ou cache sert de baromètre de l’état d’une société. Cela veut dire quoi ? Telle société, tel enfant, pour paraphraser un célèbre adage. Quand on échoue à faire de l’enfant la matrice, le centre du renouveau, quand les oreilles lassées d’écouter un monde, un pays qui crie et se débat dans les pièges qui se referment, quand un pays, un monde s’engonce irrémédiablement dans les draps de l’orgueil, de l’arrogance, du mépris de soi entraînant celui des autres, cela montre que tout fout le camp.

Pendant un demi-siècle, la mise en avant, la glorification du passé a fait un grand pas, mais il y a eu un petit pas pour tout le reste : l’essentiel. L’autre, avec la débilité qu’on lui connaît, a pointé du doigt une de nos névroses : nous vivons trop le présent dans la nostalgie du passé, par conséquent le présent nous coule entre les mains comme de la fine poussière. Nous sommes responsables des ténèbres dans nos cieux, des aubes écarlates qui se lèvent sur nos terres et qui ne font que « ponctuer l’inlassable répétition des nuits », pour reprendre Leonora Miano (Les aubes écarlates).

Pourquoi parler de tout cela ? Parce que cela fait plusieurs jours que les internautes maliens et d’ailleurs, loin de tout ce que les réseaux sociaux proposent de bizarre et de dingue, bavent de rage de ne pouvoir mettre la main sur les auteurs d’un viol collectif dont la vidéo circule sur Facebook. Ce qui n’est pas aussi sans interpeller quant à l’ampleur que prend le voyeurisme chez nous. Mais le débat n’est pas là. D’ailleurs, des voix émergent pour dire que la vidéo en question remonte à assez loin, qu’elle circulait déjà en 2012 et quelques idiots inutiles se sont donc assis derrière leur clavier pour la balancer et écouter les gens jacasser. Mais le plus grave dans l’affaire, c’est qu’il y a eu un viol commis sur une jeune fille, nous renvoyant à l’interminable débat sur la femme, le sexe et le reste, c’est à dire l’éducation. Un viol, c’est une dignité bafouée, un déshonneur, une honte, un traumatisme. C’est un corps meurtri, désacralisé. Le corps de la femme à laquelle nous avons toujours un rapport maladif.

Pour certains conservateurs, les jeunes filles maliennes doivent faire attention à ne pas imiter les Blancs, comme le chroniqueur a pu le lire dans certains commentaires sur les réseaux sociaux. C’est déjà ça quand on veut détourner les gens de l’essentiel. Ecrit il y a quelques mois à propos des présumés cas de viol au Parc national sur des jeunes filles de 12 à 16 ans :

« Quand il y a un viol, les questions du genre ‘’la fille était habillée comment’’ ou ‘’c’est quel genre de fille ?’’ sont des questions de merde, parce qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise victime. »

Il s’agit encore une fois de problèmes humains de nature complexes. Mais il s’agit surtout du Mali, pays, société complexe où, grande hypocrisie, personne ne veut payer le courage de parler du sexe aux enfants, aux jeunes qui deviennent des Valmont frustrés et abreuvés de scènes sexuelles disponibles gratuitement sur Internet. Et qui s’en donnent à cœur joie en violant des Cécile de Volanges comme dans Les liaisons dangereuses de Laclos. Le chroniqueur tient à préciser que cela ne justifie pas, ni n’explique le viol. Il n’a point envie de plonger dans les détails pour essayer de faire comprendre : « Tout comprendre, c’est pardonner », disent les français. Dans Toiles d’araignées, l’éminent Ibrahima Ly nous renvoie au problème le plus préoccupant qui nous attend : « rééduquer le peuple », mais surtout nos enfants en sortant le microcosme malien de la danse du ventre, en ressoudant les familles qui se cassent et en sauvant les structures culturelles et scolaires qui se désagrègent. Et après, on pourra du reste, du pays.

Boubacar Sangaré

P.S : Quelques heures après avoir bouclé cette chronique, l’arrestation des auteurs du viol a été annoncée.

Mali : qu’on se le dise, c’est l’échec d’une Nation !

 

Mme Togola Marie Jacqueline, ministre de l'Education nationale malienne, photo : mali-web.org

Mme Togola Marie Jacqueline, ministre de l’Education nationale malienne, photo : mali-web.org

La presse locale et l’opinion publique n’en finissent pas de s’enflammer. Cette affaire charrie la colère, les accusations et les interpellations. Une fois n’est pas coutume, et pourtant ! Les sujets des examens scolaires nationaux ont fait fuite, mettant dans l’embarras le département de l’éducation qui avait garanti que, cette année, toutes les dispositions avaient été prises pour parer à toute éventualité. Une bien petite naïveté, car c’était sans compter sur la mafia de corrupteurs tapis dans l’ombre dans le département, dans les académies… et qui, chaque année, vendent des sujets d’examens nationaux. Cette chaîne va du département de l’éducation aux académies d’enseignement, en passant par les établissements secondaires.

Chaque année, les sujets font fuite, circulent dans les salons, les rues, entre les quartiers, sont envoyés par SMS, sont polycopiés dans les cybercafés avant même la date des épreuves. Tout le monde le sait depuis bientôt une décennie. Le phénomène gagnait en ampleur, était devenu un fait commun et banal pour ne pas dire une réalité qui dépasse tout le monde. Presque tous ceux qui ont eu à gérer ce département ont été confrontés à ce phénomène de honte.

Quand l’opposition argue que le président Keita a placé son régime sous le signe du changement, donc que de tels événements ne devraient pas se produire, elle joue son rôle, il est vrai. Mais, elle a cédé trop vite à la facilité en parlant de l’incompétence de Moussa Mara et sa ministre de l’Education. L’opposition a cédé à la facilité, car elle s’est refusée à toute réflexion nécessaire à propos de cette affaire.

Des sanctions vont tomber, les premières ont déjà été prononcées.

Cependant, rappelons que la fuite des sujets d’examens scolaires pose tout simplement la question de ce qui reste de nos valeurs ancestrales. Quelles valeurs dans une société en situation de faillite, en état de décomposition morale et intellectuelle avancée ? Une société qui poursuit sa terrible marche à reculons. Il faut convenir avec K. Selim, l’éditorialiste vedette du Quotidien d’Oran, qu’ : « Une société n’est jamais immobile, elle est en mouvement. Mais le cadre dans lequel elle évolue influe sur la direction de ce mouvement. Cela peut-être un mouvement vers l’avant ou la créativité et la solidarité des femmes et des hommes s’expriment sur la base d’un patriotisme historique. Cela peut également – et les exemples ne manquent pas- être un mouvement régressif ou l’idéal national s’étiole au profit du  » localisme »…(1) ».

Au Mali, la société est en mouvement mais régressif : laisser-aller général, misère dans les familles et les hôpitaux, chômage du père, des fils et des filles…

Cette affaire de fraude dans les examens scolaires n’est que le symptôme d’un Mali contaminé d’abord par les salopards et les voyous, et ensuite par une bourgeoisie cossue qui veut tout subjuguer convaincue que l’avenir du pays ne peut et ne doit reposer que sur ses propres enfants. Des enfants pour lesquels elle est prête à tout. Une bourgeoisie qui ignore que « ceux qui trichent dans la vie ne savent pas où ils vont (2) ».

Dans cette affaire, il y a un constat d’échec à faire par tout un chacun. C’est toute une nation qui a échoué. N’oublions pas qu’il y a ceux qui vendent les sujets et qu’il y a ceux qui les achètent !

(1) Ghardaïa, pourquoi ? K. Selim, Le Quotidien d’Oran
(2) Les Frasques d’Ebinto, Amadou Koné (roman)

Boubacar Sangaré