Mali_ présidentielles: Des élections, oui, mais pour changer…

Dans quelques semaines ou quelques mois, qui sait, les Maliens seront appelés aux urnes pour élire un nouveau président de la République et mettre ainsi un terme à une période de transition que tous ou presque veulent voir s’éclipser. Mais, cette présidentielle, d’ores et déjà, inquiète « grave », surtout en raison du doute qui plane sur la date de sa tenue.

photo-credit: Malijet

Électeurs Mali (Credit photo: Malijet)

 

A pas comptés, le Mali marche vers les élections présidentielles dont la visée est d’élire un pouvoir légitime, capable de redresser ce pays ployant sous le vent d’une crise sécuritaire et institutionnelle : un coup d’Etat foireux perpétré le 22 mars 2012 et une rébellion armée touareg charriant la horde de barbares d’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique), du MUJAO (Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest) et d’ANSARDINE, ont suffi à installer le Mali dans un « temps incertain ». Même s’il faut aussi reconnaître à ces événements fâcheux le mérite d’avoir crevé l’écran de fumée qu’était la démocratie malienne, et d’avoir aussi amené biens des Maliens, d’une naïveté incomparable, à prendre conscience de la vacuité politique et de la faiblesse d’un État auquel ils appartiennent.

 

Et dès lors, les langues se sont déliées, une démocratie brandie jadis comme un modèle est devenue la proie des flammes des médias locaux et étrangers. Ah, comme il est vrai qu’ « on ne brûle que ce que l’on a aimé… » (1)

 

Aujourd’hui, toutes les attentions sont mobilisées par les présidentielles prévues pour le 28 juillet prochain. Pour s’en convaincre, il suffit de lire la presse locale qui rend compte du ramdam provoqué par ce rendez-vous électoral très attendu. Sauf que, état d’urgence oblige, les campagnes électorales n’ont pas, à bien dire les choses, encore commencé mais déjà s’est engagée entre les différentes formations politiques une espèce de tauromachie électorale dont les règles ne sont pas encore définies. Dernièrement, après la formation d’une coalition du F.D.R (Front uni pour la sauvegarde de la Démocratie et de la République) – dont l’ADEMA PASJ est la figure de proue -, nombre de commentateurs de l’actualité se sont dépêchés de parler d’un duel « I.BK contre tous ». Mais, c’était aller vite en besogne, car une autre coalition composée de I.B.K (il est le président du Rassemblement pour le Mali), Moussa Mara (Yèlèma), Soumana Sako, Housseïni Amion Guindo, Cheick Modibo Diarra, Yeah Samaké, Ousmane Ben Fana Traoré est en gestation. Et pourrait voir le jour très prochainement. Preuve que la bataille sera dure et qu’I.B.K ne sera plus le seul torero.

 

Et que pensent les Maliens de tout cela ? Fidèles à leurs habitudes, ils parlent de ces élections avec, parfois, une déception née du chaos engendré par plus de 20 ans de démocratie. Vingt ans de démocratie qui ont fait d’eux un peuple incapable de juger autrement que par le discours, les promesses, les diplômes et le visage. Un peuple qui est bien en peine de comprendre ce que signifie un programme politique et qui, dans son simplisme, n’aspire qu’à trouver de quoi mettre sous la dent, croyant que le reste – c’est-à-dire la bonne gouvernance, la démocratie- n’est pas son affaire. C’est pourquoi, on dira ce qu’on voudra de ces élections, mais je ne suis pas sûr que le peuple malien soit d’avis que sa tenue les arrachera de la spirale des difficultés du quotidien. Au vrai, son inquiétude réside dans le fait que le gros des candidats ont déjà fait leur preuve pour avoir été les obligés et les obligeants de l’ex-président, Amadou Toumani Touré, chassé par la mutinerie qui a abouti au coup d’Etat.

« Il ne nous sera pas facile d’en finir pour de bon avec l’ADEMA-cratie », ironisait-il y a quelques jours un ami enseignant, qui met tous les malheurs qui arrivent au Mali aujourd’hui au compte de l’ADEMA, la plus importante formation politique dont est issu Alpha Oumar Konaté, qui a dirigé le pays de 1992 à 2002. C’est également l’ADEMA PASJ qui a soutenu, en 2002, le candidat indépendant Amadou Toumani Touré, devenu président… « S’il faut organiser des élections pour que ceux qui ont dirigé le pays de 1992 à 2012 reviennent au pouvoir, ce n’est vraiment pas la peine et c’est à désespérer du Mali! », ajoute t-il.

En somme, les Maliens sont nombreux à penser que ces élections ne sont pas pour les tirer d’affaire, mais plutôt pour donner une occasion à ces politiques de participer à une course au pouvoir et à l’argent. Sans joindre ma voix à celles qui nous servent en longueur de journée des vérités insincères, il faut, encore une fois, pointer la responsabilité de la classe politique dans la situation qui prévaut au Mali. Responsabilité qu’elle n’a jamais ouvertement assumé et qu’elle s’ingénie à faire oublier avec la fièvre électorale qui saisit petit à petit le peuple.

« La classe politique malienne n’est pas étrangère au pourrissement de la situation intérieure. Il s’agit bien évidemment de celle ayant tenu les rênes du Mali pendant tout le temps que le terrorisme s’y implantait et narguait le pays avec des complicités politiques évidentes (…..) Ma conviction personnelle est que, au nom de l’éthique, ces partis au pouvoir doivent avec humilité s’amender et exprimer publiquement un mea-culpa : demander pardon au peuple avant de se redéployer pour la reconquête du pouvoir. Le peuple mérite qu’on le respecte. »
Ces propos, qui n’ont pas reçu des oreilles attentives dans la classe politique, sont extraits d’un entretien de Bandjougou Gakou accordé à Le Flambeau, qui a fait un tabac même hors des frontières du Mali.

Bien entendu, ce n’est pas tout. A moins d’un mois des élections, des doutes s’installent à propos de la date de sa tenue. Le président de la Ceni (Commission Nationale électorale Indépendante), Mamadou Diamoutani (encore lui, car l’on se souvient qu’il a émis les mêmes doutes à propos de la tenue de ces élections le 7 juillet pour les mêmes raisons ), est encore d’avis qu’il « est extrêmement difficile de tenir le premier tour de l’élection présidentielle le 28 juillet …»
En cause ? Le retard pris dans la production, donc dans la distribution des cartes d’électeurs à moins d’un mois, surtout le cas des déplacés et la situation à Kidal où, malgré l’accord signé à Ouagadougou entre le gouvernement et les rebelles targui, l’armée et l’administration ne sont pas encore retournées. Et les questions qu’on ne se refusait à admettre à propos de ces élections, s’imposent : Auront-elles lieu ? Seront-elles reportées ? En tous les cas, le Mali n’a que faire des mises en garde du genre « Nous voulons qu’il y ait des élections au Mali à la fin du mois de juillet. Et ça, nous serons intraitables là-dessus. »

Pour ma part, la question de la tenue, du report possible de ces élections n’est pas marquante. Le véritable intérêt de ces élections est qu’elles permettent au Mali de prendre le chemin du changement. Cela étant, soutenir l’idée que ces élections ne sont pas opportunes, comme le pensent nombre de maliens, relève d’une analyse parcellaire. Ce qu’il faut dire en revanche, et redire, c’est que le peuple malien n’a pas cette fois-ci droit à l’erreur dans le choix de ses dirigeants. C’est pourquoi, il lui revient d’aller, le jour du scrutin, remplir son devoir civique en votant pour un candidat. Il ne lui sert à rien de se réfugier derrière ce constat très répandu qui est qu’au Mali comme partout ou presque, chaque parti politique est la réplique exacte du concurrent, au point de dire par exemple que ADEMA et R.P.M, c’est, comme aiment à dire les algériens, Hadj Moussa et Moussa Hadj ! Non, l’aspiration la plus partagée par tous est le changement, et les élections à venir sont une occasion à saisir pour s’engager sur le chemin. Mais, le changement n’est pas une affaire d’une, deux, trois ou quatre années ; il a différentes phases et dans les pays du monde arabe qui ont connu le « Printemps Arabe », les révolutionnaires ont fini par se rendre à cette évidence, d’où les raisons de leur présence ininterrompue dans les rues, en Égypte surtout, pour narguer la stratégie du rouleau compresseur employée par Les Frères musulmans au pouvoir.

Pensez au Mali le 28 juillet prochain !

(1) Akram Belkaïd, un regard calme sur l’Algérie

Boubacar Sangaré

Mali: La necessité d’un printemps politique

On sait que le Mali s’est résigné au souhait de nombre de ses partenaires internationaux qui est d’organiser des élections qui donneront au pays des dirigeants légitimes. On sait aussi que le gouvernement de transition travaille à l’organisation de ces élections qui ne suscitent pas beaucoup d’intérêts pour la presse locale, tant il est vrai que la guerre contre les terro-jihadistes au Nord du pays occupe toutes les attentions.

Mais, on sait autre chose. En voyant la fierté soutenue avec laquelle les caciques carriéristes de la planète politique se déclarent candidats, il faut se dépêcher de crier à l’insondable. Cette ruée vers les élections, au vrai, traduit une propension des formations politiques et de « leurs hommes graves » à vouloir tourner une page sombre qui appelle pourtant un éclairage direct pour que le malien puisse accéder à davantage de vérités sur les raisons qui ont précipité le pays dans le gouffre. Pour être simple, il faut dire que la situation dans laquelle nous vivons est, encore une fois, la démonstration qu’au Mali la démocratie n’était qu’une forme sans contenue. Et s’il y a une réalité que nombre de pays d’Afrique, au sud du Sahara, ont en commun c’est que les populations se sont accommodés d’une démocratie bloquée, qui a du plomb dans l’aile et les maintient dans une forme d’esclavage qui ne dit pas son nom. Sans avoir la prétention de dresser un bilan de la pratique de la démocratie dans ce pays, le moins que l’on puisse dire c’est que tous les écueils d’une telle démarche politique étaient réunis : corruption qui s’est taillée une place dans les mœurs, népotisme, favoritisme… A cela vient s’ajouter le fait que l’imbécilité et les saloperies sont devenues une norme dans l’administration publique, où les usagers sont présentés comme des dérangeurs qui sont indignes d’une once d’estime et qui n’ont droit qu’à un mépris masqué mais réel. L’arrivisme et le « pourquoi pas moi ? » (Il a volé pour réussir, pourquoi pas moi ?) ont eu le nombre de leurs adeptes grossi et sont vus comme les clés de l’ascension sociale. Résultat : partout, les premiers et les méritants sont les derniers. Tout passe par le piston.

Beaucoup de pays connaissent bien ces phénomènes néfastes, qui y ont joué un rôle critique dans le déclenchement d’une guerre civile. Comme ce qu’a connu l’Algérie, et que les Algériens refusent d’appeler « une guerre civiles » mais préfèrent plutôt parler « de décennie noire », « année du terrorisme » ou « guerre contre les civils » (1). Tout cela pour insinuer que le Mali est toujours une eau trouble qui est loin de se calmer : colère après les régimes précédents et leur clientèle rampante, étalage insolent du chômage, profonde dégradation de la santé économique… Un pays ankylosé. Et ce n’est en rien verser dans le catastrophisme que de dire que le pays n’est pas sauvé de l’embrasement.
Auprès de l’immense majorité des maliens, ceux qui votent compris, la démocratie n’est que du khorti, le mensonge. Ils ont tourné le dos à la politique pour se ruer vers le religieux, surtout islamique, faisant du coup des « hommes graves » de la planète politique des vils courtisans des leaders religieux qui, incontestablement, tiennent en laisse une grosse partie de l’opinion nationale. Et déjà des rumeurs affirment que les leaders religieux sont prêts à donner des consignes de vote pour les élections à venir.

L’urgence d’un printemps politique
La vérité, c’est que le Mali a besoin d’un renouveau, d’un printemps politique qui aura la vertu de donner au peuple d’autres visages, une autre race d’hommes politiques qui éviteront de tenir des discours où la démagogie coudoie la nullité. Un printemps politique, car il ne servira pas à grand-chose d’organiser des élections qui porteront au pouvoir les mêmes hommes. Et c’est là que résident les raisons de la crainte pour l’après élections si les mêmes têtes devraient revenir.

Mais, seul le peuple est arbitre. Au nombre de cet essaim d’ « hommes graves », le peuple sait qui est qui et qui a fait quoi, où, comment. Comme pour dire que le malien a son avenir entres ses mains. Quand même bien que les élections dans ce pays, comme dans beaucoup d’autres du continent, n’ont jamais été à l’abri de la fraude. C’est au peuple malien d’éteindre le feu de l’impatience d’écolier de tous « ces hommes graves » de se retrouver dans le logement de Koulouba.
Aussi faut-il se désoler de dire qu’en ces temps de démocratie intéressée, hélas, il ne serait pas étonnant de voir ces caciques carriéristes mobiliser la foule lors des campagnes électorales. En ces temps où la jeunesse n’a plus confiance dans la force du travail, le printemps politique n’aura pas lieu, car naïve qu’elle est, cette jeunesse va encore mourir dans les rets de ces mêmes démagogues qui ne se gêneront pas de faire de lui un bétail électoral, pour reprendre l’appellation courante. C’est là aussi que réside l’inconscience du malien.

(1) Un regard calme sur l’Algérie, Akram Belkaïd, ed SEUIL

Boubacar Sangaré