Les indignés de la Fac…(troisième partie)

Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ photo: maliactu.net

Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ photo: maliactu.net

Des jours avaient passé. Des nuits aussi. Aïcha n’avait pas su tenir sa langue, et s’était ouverte à sa voisine de table, Assa.

– Tu sais, Assa, dit Scotty, je pense qu’il est grand temps pour nous de cesser de nous lamenter. Si on ne fait rien, toutes les étudiantes, je dis bien toutes, seront des grognasses comme Aïcha. Nettoyer cette Faculté, c’est bien une affaire que nous devons prendre en main.

– Oui, mais… En quoi faisant ?

Scotty se pinça le bout des lèvres, impassible. Il fixa le sol. Puis, il dit :

– J’ai une idée que tu vas peut-être trouver folle. Mais cela fait des mois et des mois que je réfléchis à la création d’un journal dans cette Faculté.

En entendant le mot Journal, Assa ne put cacher sa surprise. Elle sourcilla.

– Mais tu sais mieux que quiconque que cela demande des moyens immenses !

– Non, pas seulement des moyens. D’ailleurs, dans la vie, rien n’est jamais seulement une question de moyens. Ne dit-on pas souvent que « quand on n’a pas les moyens, il faut avoir les idées. » Tu peux me croire, ça va marcher comme dans un rêve. Comme je te l’ai toujours dit, les plus belles initiatives ont été nourries sur les bancs de l’université. Oui, l’université ! C’est là qu’une poignée d’étudiants et d’intellectuels isolés, ont créé la Négritude, le journal L’Etudiant Noir. Pour résister aux clichés, aux injustices auxquels l’Histoire a soumis leur race.

– Mais ce n’est plus la même situation !

– Nom de Dieu ! Comment oses-tu dire que ce n’est pas la même situation ? Au contraire c’est la même situation qui s’est prolongée. Le néocolonialisme, jour après jour, étend son horizon impérial, avec la démocratie française, le libéralisme anglais, le mode de vie américain… Cherche à lire Stanislas Adotevi. On résiste aux difficultés selon notre temps, selon les moyens de notre temps. N’oublie pas que nous sommes à l’université. Ici, nous n’avons nullement besoin de sortir un pistolet pour nous faire entendre ; Il nous suffit d’user de la violence intellectuelle, d’être créatif. Avec ce journal, nous allons dénoncer, informer, éduquer. Appeler nos camarades à la résistance.

Scotty, il croyait autant à la presse qu’un enfant à la parole de son père. Il allait continuer sa plaidoirie si les idées dubitatives de Assa n’avaient pas déposé les armes au pied de ses démonstrations inébranlables.

Si l’homme ne vivait pas qu’une seule vie. Si, dans le ventre de sa mère, il pouvait découvrir que le monde n’était qu’un foyer de dangers où il rit, mange, dort avec ses ennemis. S’il pouvait ne pas naître. Si l’homme n’était pas un ennemi pour l’homme. Si le bien pouvait exister sans le mal. Si tous les hommes pouvaient être riches. Si tout le monde ne disait que la vérité, rien que la vérité. Si tous les hommes étaient à la fois noirs, blancs ou jaunes. La vie ne mériterait pas d’être vécue. L’homme ne serait pas un redoutable résistant, qui crée dans le mur des souffrances une porte par où pénètre le calmant.

Scotty continua :

– Assa, tu sais pourquoi j’aime Sartre ? C’est parce qu’il fait prendre conscience à l’homme le sens de la responsabilité. Il lui apprend à résister à la fatalité. J’aime à répéter cette phrase : « L’homme est responsable de lui-même et des autres. » Ou encore celle qui dit : «Faire et en faisant se faire, et n’être que ce qu’on fait. »

– Moi, je ne crois pas en Sartre… Je crois seulement en moi. Se gaver des idées de Sartre ça sent la naphtaline, répondit Assa, moqueuse.

Scotty ne répondit pas à cette provocation. Il avait la tête ailleurs.

– Je vais écrire au professeur de droit des affaires, dit-il.

Cette phrase tomba comme une sentence péremptoire. Il sortit son téléphone de sa poche et commença à pianoter sur les touches : « Monsieur, le week-end dernier, tu as invité Aïcha chez toi. Vous avez fait l’amour. Tu as un petit pénis, et tu ne l’as pas satisfaite. »

A la Faculté de droit, le feu du soir grignotait la paille de la vitalité avec laquelle les étudiants étaient montés dans le train de la journée. La nuit tombante chassait cette marée humaine chahuteuse. La nuit. C’était la nuit. Une nuit de quiétude. Les rues cherchaient tapageurs.

Allongé sur le dos, dans son lit, Scotty fouillait dans son esprit le nom à donner à son journal, et les moyens pour l’animer. Il savait sur le bout des doigts que « la fin justifie toujours les moyens ». « Je crois qu’il est arrivé le temps de ne plus compter sur ma bourse pour festoyer. Plus de sortie en boite de nuit, plus de thé. Finies toutes ces saloperies ! Il n’y a que les livres et les éditoriaux qui vaillent maintenant. La bourse, elle sera injectée dans la défense de la Cause. Notre Cause à nous. La Cause de notre Résistance. Je dois m’imposer ce sacrifice. C’est nécessaire. Ça me grandira plus que cela ne me rabaissera. Nous dansons sur une corde raide. C’est pourquoi il nous faut résister pour rétablir la méritocratie. », se disait-il.

Il était recru de fatigue. La lune slalomait dans un firmament constellé. Les enfants, l’esprit vierge de soucis et de reproches, étaient dans les bras de Morphée. Seuls demeuraient éveillés ces pères et mères surpris. Ils étaient surpris. Ils n’avaient personne à qui confier leur surprise d’avoir découvert que c’était la vie qui faisait les bons et les méchants. Les menteurs et les « diseurs de vérité ». Le mensonge, la méchanceté, pour eux, n’étaient pas des défauts ; ils étaient plutôt des couvertures que l’homme se crée pour résister aux aléas de la vie.

Les yeux de Scotty se fermèrent aussitôt, et ne s’ouvrirent qu’avec les dards d’un soleil des moins agressifs qui perçaient les grilles de la fenêtre de sa chambre. C’était parti pour une nouvelle journée de résistance. Chaque jour est une vie. Chaque vie est une résistance. Comme à l’accoutumée, les amis de Scotty l’attendaient près de la marche qui menait à l’amphithéâtre. Parmi eux, Prince, une corpulence de bidasse, teint d’ébène, irrémédiable rastaquouère, chouchouté par les filles. Il avait bon pied bon œil. Il partageait avec Scotty l’amour pour l’écriture. Il ne suivait que trop Scotty, ainsi qu’un chien fidèle. A grandes enjambées, Scotty se dirigea vers eux. A quelques pas, il lança :

– Hé, la cause a besoin de vous tous. Le premier numéro du journal se vendra…comme des petits pains. Je l’espère bien. Le nom que j’ai trouvé est «Le Flambeau». Le journal «Le Flambeau». C’est parti, mon kiki !

– Ouais ! fit Prince. Que celui qui ne veut pas le lire se torche le cul avec, ou aille se faire foutre !

– Camarades, dit Scotty, nous autres étudiants sommes dépassés par la situation que nous vivons. Pour qu’elle ne nous déroute pas, nous allons appeler nos camarades à la résistance, à la prise de conscience. Avec ce journal, il n’y a pas à douter que nous allons réussir. La presse a un grand pouvoir. Nous avons tous appris que c’est à travers la BBC que De Gaulle depuis Londres a appelé son peuple à résister à l’occupation allemande, et mérita le nom de l’homme du 18 juin. Aujourd’hui, nous, nous allons résister pour chasser de notre Faculté ces occupants indésirables que sont les professeurs corrompus, les étudiants nullards. La lutte commence, la victoire est certaine.

A suivre.

Boubacar Sangaré

Les indignés de la fac…(deuxième partie)

Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ photo: maliactu.net

Faculté des Sciences Juridiques et Politiques/ photo: maliactu.net

Ce jour là, l’affrontement avait été sanglant. A la vue des policiers armés de pied en cap, certains étudiants, pris de panique, entendant leur cœur battre, étaient à deux doigts de parachuter un Sénégalais. Les policiers, comme s’ils s’attendaient à une résistance des étudiants, avaient foncé. Des coups de matraques, de crosses pleuvaient comme vache qui pisse sur la tête des étudiants qui, aussi téméraires qu’un lion affamé, avaient attaqué de front, armés de machettes, de cailloux, de tessons, de lames. Des hurlements de douleur montaient comme du mercure dans le thermomètre. Un étudiant voulant jouer le Rambo, avait refusé de détaler : rossé, piétiné, la tête cabossée, il rampait dans le sang. Il râlait…râlait. Il vomissait…vomissait le sang. Des policiers avaient la tempe ou le bras fendillé par des coups de tessons ou de lames.

 

Dans l’ivresse de la colère, des étudiants, ne voulant rien épargner ni personne, avaient mis le feu à certains amphithéâtres, alors que d’autres ciblaient avec des cailloux les policiers qui avaient perdu leurs casques. Des cris. Des blessures. De la douleur. Des deux côtés, on était loin de baisser pavillon, on s’obstinait à rester sur l’offensive : pas question de caler.

Scotty se rappelait, comme une formule sacramentaire, ces journées d’affrontement qui avaient défrayé la chronique. Ce que venait de lui dire Assa avait provoqué en lui le même choc qu’un coup de poing assené au ventre d’un obèse. Il l’avait respecté, ce prof de droit des affaires. Il le revoyait, avec sa figure en permanence serrée, sa voix hautaine et son look de gentleman.

– Cela annonce la pourriture de la Fac, dit-il en hochant la tête. Quand les profs eux-mêmes commencent à flasher sur les étudiantes, il n’y a plus rien à dire.

– Oui, je ne sais qu’en dire, dit Assa glacée par les propos de Scotty.

– Déjà nous avons là tous les ingrédients d’une télénovela, poursuivit-il. La cote d’alerte a été atteinte, et il y a de quoi intéresser Hollywood. Bientôt, cette Fac sera notre honte. Bientôt, elle sera le symbole de notre déconfiture morale. Ce con de prof pense qu’il nous abuse, or nous, on dort là où il se cache.

 

Rongé par la machine infernale du vieillissement, le professeur de droit des affaires, cheveux chenus, était un homme élancé, au port droit. La bouche fendue, les oreilles décollées, des yeux en forme de bille, séparés par un nez écrasé. Seule l’hyène pouvait lui envier sa beauté. Pourtant, à la Fac, elles étaient rares, bien rares les étudiantes qui n’avaient pas mordu à l’hameçon de sa fougue amoureuse. Certaines l’aimaient d’amour, d’autres au contraire d’intérêts. Ces dernières étaient les plus nombreuses. Elles voyaient en lui le raccourci le plus sûr pour grimper l’échelle universitaire. Pour ce faire, elles n’écartaient aucun moyen, passaient dans son lit comme on passe chez le coiffeur, l’arrosaient d’argent, lui soufflaient à l’oreille des mots doux et enivrants, le berçaient. Dans la griserie de la jouissance, il avait cassé le mur de la morale pour s’offrir le luxe de mener une vie déréglée. Il s’était jeté dans la débauche. Il se baignait dans la rivière de la corruption. Il s’habillait des vêtements de la corruption. Il paissait dans la prairie de la corruption. Il buvait dans la jarre de la corruption. Il regardait darder ses rayons…le soleil de la corruption. A toutes celles qui, après avoir passé leur temps à faire l’école buissonnière, voulaient passer sans coup férir… il les rencardait dans un hôtel huppé de la ville où ils se retrouvaient, pour manger, boire et…coïter.

 

Un jour, après les cours, moment où la fatigue résorbe les bavardages des étudiants, Aïcha était venue le voir. Dans l’amphi, le calme était plat, les mouches vrombissaient. Le vent qui s’engouffrait à travers la baie précipitait les étudiants dans la somnolence. Seuls quelques rires et cris fusaient. Aïcha, la belle Aïcha. C’était une fille gentillette, délicieuse. Elle portait un jean qui redressait sa croupe galbée. Les uns et les autres savaient que le prof de droit des affaires la désirait, sans le lui avouer. Aïcha grimpa, le pas leste, les degrés de la chaire que le professeur occupait encore. Quand il leva la tête et vit Aïcha venir, il rangea ses affaires avec la promptitude d’une secrétaire, la saisit par la hanche à la grande stupéfaction de tous, l’entraina hors de la salle.

Dehors, le jour commençait à décliner. Les bouquinistes qui inondaient l’entrée de la Faculté avaient renversé leurs étals et s’en étaient allés sans demander leur reste. Les restaus-U, les resto-bistro avaient fermé plus tôt que d’habitude. Tous, en ce moment de galère commune, connaissaient une période de vaches maigres côté vente, à la différence de ces professeurs et de l’administration de la Faculté, qui faisaient leur gras, en débauchant, en acceptant d’être corrompus. Dans ce pays, il n’y avait que le cimetière où la corruption n’existait pas. Elle était partout. Partout. Dans les familles. Les rues. Dans l’eau qu’on puisait du puits. Même dans le sang ! Tous étaient des corrompus, des corrupteurs. Tous. Du plus vieux au dernier né.

 

La voiture vint s’immobiliser dans un garage où le silence était pesant. Le moteur s’éteignit d’un coup. Le professeur, par mesure d’élégance, invita Aïcha à descendre. Elle mit pied à terre, en proie à l’angoisse. Angoisse de se trouver seule avec un homme que toutes considéraient comme un étalon au lit. Mais derrière le miroir de son angoisse se dessinait l’espoir d’une grosse note. L’espoir d’un passage assuré dans la classe supérieure. Il l’invita à le suivre. Elle obéît. Lorsqu’ils entrèrent dans la chambre, il tourna la clef. C’était une pièce spacieuse, le sol couvert de tapis. La fenêtre donnait sur la cour. A peine avait-il déposé son sac qu’il s’était mis nu. Il demanda à Aïcha d’ôter ses vêtements à son tour, et de s’allonger dans le lit. Elle s’exécuta. Ce soir là, ils firent l’amour…

A suivre…

Boubacar Sangaré

La chronique de l’Etudiant malien: Être malien aujourd’hui

Le drapeau du Mali.

_ On est malien quand on se croit prophète, plus gaulliste que de Gaule, plus ou presque Général que lui, plus patriote qu’on puisse le croire !
_ Tu es malien si tu es assiégé en permanence par le malsain désir de « grimper » ta moto, filer à tombeaux ouverts, crever le tuyau d’évacuation des fumées pour Peter à la gueule des jaloux qui ne manqueront pas de t’accabler d’imprécations… Une manière de leur dire « je ne vis pas pour vous ! »
_ Quand on va l’école, on est élève ou étudiant qu’en classe ; ailleurs on se plaît à se mettre dans sa peau de star d’Hollywood, ne reconnaissant le plus souvent d’autorité qu’à celui qui fournit à manger ou qui peut renvoyer à coups de pieds aux fesses. On sait qu’on ne manquera jamais un tuyau pour passer… Quand on te parle d’un livre de Sartre, Marx, Dante, tu brandis Rihana, Fifty cent, Mylmo. Le bouquin, tu penses, c’est le repaire du pauvre. L’enseignant, pour toi, n’est qu’un pauvre type, indigne d’une once d’estime. Et tu échoues à l’examen, Dieu me damne !, tu pleures, et te mets à demander la chape de plomb pour le camarade qui a refusé de te pistonner en salle.
On est malien ou malienne
_ Si au volant de ta voiture tu fonces vers une flaque d’eau et mouille le piéton qui passe sans implorer son excuse, comme pour lui dire qu’il est venu le temps de se payer une
_ C’est toi qui as toujours raison : tout le monde se plante.
_ Quand on a besoin de toi à 08 heures, tu te pointes à 10 heures et trouves toujours mille excuses à formuler
_ Parlant de football, tu te crois plus professionnel que Mourinho, plus pensant que Messi. Si quelqu’un te pose la question sur le Nord-Mali, tu dames le pion à Adam Thiam, cognes plus fort que Chahana Takiou sur la grande muette que tu considères à tout bout de champ comme un ramassis de lâches. T’as un avis à donner sur tout et rien, tellement ta langue est aussi longue que ton bras !
_ Un usager de la circulation « urine » sur le code de la route, il lui faut juste 500 fcfa pour enterrer l’affaire. Tu as un parent policier, député, richard ou ministre, tu es dispensé de toute peine en l’espace d’un coup de fil, pourtant tu n’as ni vignette ni permis de conduire.
_ Maire, président, député, tu ne te donnes pas la peine de prendre le pouls de la population. Tu t’en fous comme de ta dernière chemise !!!!!!!! Crever comme des mouches, sembles tu leur dire. Oui, tu te réclames de ce peuple, mais tes enfants étudient dans des écoles surpayées, ignorent fichtrement que leurs congénères dans les écoles publiques sont relégués aux oubliettes.
_ Et tu es malien, si tu passes le clair de ton temps à épiloguer sur les travers des autres mais incapable de regarder tes propres défauts. Tu n’en finis jamais de la ramener.
_ Pour toi, tout est cher sauf le pain ; tu achètes le pain même à un prix explosif, dont la seule évocation brouille la vue ! Et le paracétamol suffit à tous les maux, donc pas besoin de se rendre à l’hôpital
Pour finir
_ On est malien quand on veut redresser une démocratie qui n’existe pas, qui n’a jamais existé, et, résultat : même ton petit frère qui s’apprend à marcher, pour ne pas dire ton enfant qui vient de naître, a déjà une voiture à sa discrétion…….
Boubacar Sangaré