Françoise Wasservogel, journaliste : « Les Maliens sont déçus, ils espéraient que l’élection allait être un coup de baguette magique’’.

Françoise Wasservogel, Journaliste (photo: F. W)

Françoise Wasservogel, journaliste (photo : F. W)

Françoise Wasservogel est la correspondante en France de l’hebdomadaire malien Le Reporter, où elle tient une chronique intitulée  »L’œil du reporter ». Dans les lignes qui suivent, elle livre son point de vue sur les derniers évènements qui ont agité la ville de Kati, les manifestations à Gao, la médiatisation internationale du Mouvement national de libération de l’Azawad et les lourdes tâches qui attendent le président Ibrahim Boubacar Keïta.

 

Quels commentaires vous inspirent les derniers événements qui ont mis la ville de Kati au premier plan de l’actualité ?

Les informations qui nous arrivent sont contradictoires, nous n’avons aucun recul, il est donc difficile d’avancer une analyse argumentée. Cependant, il est clair que, depuis le 22 mars 2012, le mot Kati engendre les sentiments les plus forts chez beaucoup, surtout une rancoeur absolue à l’égard de ceux qui ont fait tomber le régime ATT, et qui sont accusés d’avoir favorisé l’occupation du Nord par des bandits de toutes sortes. Aujourd’hui, quelque 19 mois plus tard, alors que Sanogo a été promu général par Dioncounda, on ignore quelle influence il peut encore avoir à Koulouba. Les revendications et jalousies de ses collaborateurs semblent avoir entraîné des altercations sérieuses à Kati. Les arrestations présumées des uns et la découverte des corps des autres alimentent toutes sortes de commentaires et condamnations verbales, alors que seule l’Histoire pourra nous éclairer. Ce qui me semble évident, c’est que les Maliennes et Maliens, qui sont sortis en masse pour élire le président afin de relever le bateau Mali, sont déçus, ils espéraient que l’élection allait être un coup de baguette magique. Il faut du temps pour apaiser 21 mois de chaos. C’est à toutes et tous que revient aussi la charge de relever le pays qui souffre depuis plusieurs décennies, ne l’oublions pas.

A Gao, le jeudi dernier une manifestation s’est tenue contre les négociations avec les différents groupes rebelles. Sur des pancartes, on pouvait lire  » Oui à l’opération Serval mais non à la partialité de la France dans la crise du nord du Mali ». Alors, vous pensez comme ces manifestants qu’au nord du Mali, la France a une position floue ?

On a vu les photos de ces pancartes, lu des slogans sur plusieurs autres thèmes, la vie chère, les coupures d’électricité, etc., mais  le principal souci des populations au Nord est leur sécurité physique et alimentaire. Elles demandent que les forces maliennes et étrangères assurent leur sécurité, car elles redoutent le danger qui les guette.

Les populations s’interrogent sérieusement sur le comportement de beaucoup de policiers et militaires maliens qui, au lieu de veiller sur elles, continuent à les racketter pour tout et n’importe quoi, comme autrefois. Les gens sont fatigués, se sentent méprisés, humiliés, et se demandent pourquoi les autorités ne rétablissent pas l’état de droit, puisque chacun sait que c’est cette quête à l’enrichissement personnel qui a ouvert les portes aux différents groupes armés.

Les populations qui sont restées chez elles tout le long de l’occupation savent ce qu’elles ont vécu, qui a fait quoi, et quelle est l’attitude des différentes forces armées en poste dans leurs régions. Ces populations, principalement, les « jeunes de Gao » ont marché à plusieurs reprises, face aux coupeurs de mains d’abord, et malgré l’état d’urgence, ensuite. En janvier, ils ont accueilli les forces Serval comme leur sauveur. Ils s’interrogent effectivement sur l’attitude de la France à l’égard du MNLA puisque la situation à Kidal n’évolue guère. Cependant, il ne faut pas faire d’amalgame entre les « différents groupes rebelles », comme vous dites. La marche du 10 octobre, à Gao, a fait suite aux tirs d’obus revendiqués par le Mujao, le groupe qui a martyrisé la région pendant des mois. Je répète, ils sont sortis principalement pour demander qu’on assure leur sécurité et que l’Etat assume ses responsabilités. Ils ne comprennent pas comment certains membres du Mujao peuvent circuler en ville sans être inquiétés. Donc, oui, on peut se poser des questions sur l’attitude de la France vis-à-vis du MNLA, mais, au vu des dernières attaques sur Tombouctou et Gao, cela ne doit surtout pas occulter le danger terroriste qui persiste dans le Nord, et menace donc tout le Mali.

Selon vous, qu’est-ce qui explique qu’au fort de la crise malienne, le MNLA se faisait inviter à tout bout de champ sur les plateaux de télévisions françaises ? On se souvient que c’est via une chaîne française que le MNLA a proclamé l’indépendance de l’Azawad.

Vous touchez là une interrogation cruciale. La médiatisation internationale accordée au groupe indépendantiste nous ramène à l’Histoire qui lie le Mali et l’ancien colon. N’oublions pas que l’Histoire a commencé en 1885, à la Conférence de Berlin, car tout est une histoire de pillage des ressources. Après l’échec, en 1958, du projet français de création de l’Organisation commune des régions sahariennes (OCRS), qui ambitionnait de détacher des espaces territoriaux de l’Algérie, du Soudan français (le futur Mali), du Niger et du Tchad, des zones réputées riches en ressources minières au seul bénéfice de la puissance coloniale, le colon a ethnicisé les espaces afin de diviser pour mieux régner. L’image de « l’homme bleu » du désert a été créée, protégée par l’article de la Charte des Nations unies concernant le droit des peuples à l’autodétermination. Il ne faut donc, malheureusement, pas s’étonner que les médias internationaux aient offert et continuent d’offrir les plateaux à ces « hommes bleus » qui, consciemment ou pas, font le jeu de la mondialisation, exclusivement préoccupée par le profit au détriment des populations.

Mais est- ce que cela n’est pas aussi dû a une morosité diplomatique de la part du Mali, surtout de l’ambassade du Mali en France?

Les représentations diplomatiques ne sont que des antennes de leur gouvernement à l’étranger. Votre question interroge donc sur les desseins et alliances de ceux qui ont dirigé le pays pendant toute cette crise. La reprise des accords provisoires de Ouagadougou et l’accord final nous révèleront le dessous des cartes.

Etes vous d’accord avec le constat qui est que les médias occidentaux, français en tête, ont relégué aux oubliettes les Peuls, Songhaïs, Bozos, Dogons, qui, quoi qu’on dise, sont majoritaires au nord du Mali?

Cet « oubli » volontaire complète ce que je viens d’expliquer. Malgré les chiffres démographiques qui montrent que le Nord n’est pas différent de la mosaïque culturelle malienne en général, les médias continuent de soutenir les revendications d’un groupuscule qui ne représente que lui-même, qui n’est mandaté par aucune des autres communautés, largement majoritaires, et ce, malgré ce qu’ont pu affirmer les Maliens Tamachek, et les porte-parole des diverses populations maliennes : Peuls, Sonrhaïs, Bozos, Dogons etc.

Tout le monde s’accorde a dire que le président IBK a du pain sur la planche : réforme de l’armée, réconciliation nationale, lutte contre la corruption… Ne pensez- vous pas qu’on oublie un peu l’éducation qui, pourtant, apparaît comme le chantier le plus délicat ?

La tâche du président et de son gouvernement est vaste et immense. Vous citez vous même les chapitres principaux, et tout devra être mené de front. Mais, vous avez raison, la base de tout développement est l’alphabétisation et l’instruction obligatoires pour toutes et tous. C’est une politique à long terme, qui doit être menée d’une main de fer, mais, qui, encore une fois, est l’unique voie vers un développement du pays. Les bonnes mesures doivent être prises, et chaque famille doit en être le vecteur principal. Cela prendra certainement une vingtaine d’années, mais c’est la condition sine qua non, pour que le Mali nouveau voie le jour.

Par rapport à l’avenir du Mali, vous êtes pessimiste ou optimiste?

Je veux être optimiste, bien sûr. Mais il faut faire preuve de réalisme, et oser dire que l’avenir dépend de la volonté de tous les Maliens et Maliennes, de Koulouba au village le plus reculé, de tourner la page à la corruption, l’enrichissement illicite, et l’impunité qui ruinent l’avenir des enfants. C’est le chantier de chacune et chacun. Il faut relever les manches, construire des fondations saines au nouveau bâtiment malien, afin que chacun soit heureux d’y vivre et ne pense plus jamais à risquer sa vie vers l’enfer du mirage occidental.

Propos recueillis par Boubacar Sangaré

La N’velle patrie, le journalisme et la vie sans sel !

Photo-montage à partir de Photo de géralt sur Pixabay

Photo-montage à partir de photo de géralt sur Pixabay

Cela peut choquer – mais il n’empêche ! – de dire que c’est grimper à l’arbre de la naïveté que d’espérer vivre du métier de journaliste. Surtout dans un pays où l’on a déjà fait de la lecture son ennemi numéro un que l’on combat avec le même acharnement qui a poursuivi Oussama Ben Laden ou Mouammar Kadhafi.

D’ailleurs, dans les potins entre étudiants, nous aimons nous taquiner en disant que « si tu veux cacher une chose précieuse au Malien, mets dans le livre ! ». Une boutade qui provoque toujours une salve de rires, parce qu’elle colle fort bien à la réalité et permet à quiconque de se rendre compte des raisons de la sécheresse intellectuelle qui s’est installée dans le pays et qui se répand comme une lèpre.

Dans une telle situation, il est bien facile de deviner que pour le journaliste, la vie n’est vraiment pas de sel ou de repos. Il y a quelques jours, je lisais « L’œil du reporter » (*) où la chroniqueuse Françoise Wasservogel s’est employée à brosser le tableau de l’emploi des jeunes. On y lit un tableau sombre, car il présente une jeunesse aux prises de l’injustice sociale, du népotisme, de la précarité.

Et pourtant, « l’article 19 de la Constitution du 25 février 1992 garantit l’égal accès des citoyens à l’emploi ».

 

Résultat, « la déception est un sport national » ; les jeunes heureux d’avoir décroché un diplôme, leurs familles, la société qui les a vu grandir n’ont récolté que déception du fait de l’entêtement de la classe dirigeante à descendre encore plus dans le puits de la corruption, du népotisme, du favoritisme et que sais-je encore.

A ce constat assez éloquent sur la détresse à laquelle toute une jeunesse est en proie, il faut ajouter qu’un nombre fort considérable de jeunes réussissent la traversée de l’université avec à la clé un diplôme. Le métier de journaliste est devenu un recours unique. On l’embrasse, pour la plupart, sans conviction aucune en ayant en tête ce dicton :

« Quand on n’a pas ce qu’on aime, on prend ce qu’on a ».

 

En disant cela, j’ai bien conscience de remuer le couteau dans la plaie, mais le fait est que la majorité de ces jeunes journalistes dits « reporters » ne font pas honneur à cette profession ; ils méritent aussi d’être accusés. D’une part, il y en a qui, bien que travaillant dans un hebdomadaire, s’exténuent à couvrir trois à quatre événements en un seul jour. Le plus souvent sans avoir été invités, l’essentiel pour eux étant d’empocher… D’autre part, nous avons ceux qui, pendant les pauses-café, se ruent sur les tables couvertes de boissons. On les appelle : les prédateurs pour les premiers, les adeptes du « journalisme alimentaire » pour les seconds (l’expression est d’un lecteur du site Maliweb).

On me dira, à raison d’ailleurs, que c’est le seul moyen de tirer son épingle du jeu, compte tenu du fait que dans l’immense majorité des rédactions, hormis deux à trois journalistes qui sont payés, tous les autres vivent du « nom » du journal. Et c’est peut-être la seule raison qui pourrait arracher au modeste chroniqueur que je suis un salut pour mes jeunes confrères qui croient dur comme fer que le meilleur viendra, qu’ils finiront tôt ou tard par prendre le chemin de la réussite.

Mais le chemin de la réussite n’est pas court. Combien sont-ils aujourd’hui de journalistes, dans l’aurore de leur carrière, à se débattre dans la toile d’araignée de l’inquiétude (pour l’avenir) ? Combien sont-ils étranglés dans des tunnels de peur ? Ils sont nombreux et, sans se lasser, continuent de recevoir du directeur de publication des leçons sur les vertus de la patience. Patience ! Patience ! C’est cela qui me prend aussi la tête et c’est pourquoi d’ailleurs je suis entré dans une colère farouche lorsque mon ami, Boubacar Yalkoué, m’a informé qu’il venait de démissionner de son poste de rédacteur en chef à La Nouvelle Patrie et qu’avant de le laisser partir, son directeur lui a dit ceci :

« Tout ce que je te conseille, c’est d’être patient dans la vie ! ».

Oui, c’est vrai que « tout vient à point nommé à qui sait attendre », mais quand on est dépassé dans la patience le mieux est de reculer, cela permettra de mieux sauter. Et c’est ce qu’a fait Boubacar en démissionnant. « Je ne tenais plus, moralement surtout ! », m’a-t-il confié le vendredi dernier. Aucun estomac, disent les Autrichiens, n’est satisfait par de belles paroles. Et la plus grande erreur de nombre de « dirpub » est d’exiger en permanence de ces jeunes journalistes qu’ils continuent de fournir encore et encore des papiers sans leur faire en retour un beau geste !

On peut remplir les pages de toutes les gazettes du pays pour exprimer la déception que je partage avec nombre de confrères, jeunes, nantis d’un diplôme supérieur, mais cela ne servirait à rien. Surtout que pour moi, comme pour eux, ce métier est devenu une passion. Et pour finir, j’aimerais citer cette phrase d’un ami, journaliste et essayiste, Akram Belkaïd :

« J’ai choisi de faire le journalisme, c’était cela ou travailler. »

 

(*) Bonjour, ça va ? Oui, ça va, et toi ? ça va…à la malienne !, Le Reporter du 14 mai


Boubacar Sangaré