Angola oui, mais Koweït aussi

Un coup médiatique réussi que celui de Yaya Sangaré, ministre des Maliens de l’Extérieur et de l’Intégration africaine, qui a décidé d’écourter sa visite à l’étranger pour retourner en catastrophe à Bamako. Parce qu’il y a péril si son gouvernement ne vole pas au secours des Maliens en situation irrégulière en Angola où, l’ivresse du boom minier passée, on en est encore à se demander si les mines sont une chance ou une malédiction. Mais, c’est une autre histoire.

Le sujet aujourd’hui est le sort fait à ces ressortissants maliens à l’étranger dans une période d’intense réflexion sur la migration, dont le chiffon rouge est agité pour faire peur à des électeurs qui ont déjà peur en occident. Mais l’Angola, ce n’est pas le nom d’un pays européen. Et là-bas au moins, les Maliens sont expulsés. Là-bas au moins, ils peuvent espérer revoir leur pays, leur terre, leur maison, les rues qui les ont vu grandir.

Mais au Koweït, non. Dans cette petite monarchie libérale du Golfe persique, les Maliens et autres africains qui ont quitté leurs tertres, poussés par la misère pour partir à la conquête du bonheur, finissent esclaves modernes. Et vivent dans la peur. Avant, c’étaient les bangladaises, les sri-lankaises et les philippines qui tombaient dans les bras d’agences de placements sur lesquelles comptent les familles koweïtiennes pour avoir des domestiques.

Aujourd’hui, ce sont des subsahariennes, à qui des connaissances dans le pays font miroiter les chances d’une réussite au Koweït, notamment dans la restauration. Mais qui se retrouvent domestiques dans des familles arabes où, souvent bien accueillies et leur passeport confisqué, elles sont sous-payées, maltraitées, mal nourries. Le chroniqueur a échangé via WhatsApp avec plusieurs maliennes ayant échoué dans ce qui a tout l’air d’un enfer. L’une d’elle a confié avoir profité d’une porte non verrouillée pour s’enfuir vers l’aube. Sa patronne l’a piquée deux fois avec le couteau. Tout ce qu’elle veut, c’est rentrer au Mali, en l’absence de représentation diplomatique pour l’aider dans un pays où elle ne peut pas non plus se rendre à la police au risque de passer plusieurs mois en détention pour ensuite être expulsée.

Bien sûr, il n’y a pas que les femmes. Les hommes aussi sont concernés.  Mais ce qui choque et humilie, c’est que tout se passe comme si personne ne semble au courant de cela dans les hautes sphères de l’État. Après les Maliens d’Angola sous le coup d’une menace d’expulsion, le ministre Yaya Sangaré devrait s’intéresser à ce que vivent les Maliens au Koweït.

B. S

Publié dans Le Pays du 31 octobre 2018

Ebola, Jean-Marie Le Pen et la question de l’immigration

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Jean-Marie Le Pen, président d’honneur du Front national, photo : tempsréelnouvelobs.com

C’est un fait, la fièvre hémorragique à virus Ebola a placé l’Afrique sous les projecteurs de l’actualité et installé un climat de peur générale. En Afrique de l’Ouest, elle connaît une flambée avec, selon Organisation mondiale de la santé, 1069 morts essentiellement en Guinée-Conakry, Liberia,  Sierra Leone et au Nigeria, qui sont les pays les plus touchés. De partout montent des appels à la vigilance face à une maladie qui se révèle foudroyante. Le continent est dans un état d’alerte permanent. Un malheur qui est en train de semer la dévastation, la désolation. Comme pour donner raison à Albert Camus dans Caligula :

« On ne choisit pas le malheur, mais c’est le malheur qui choisit.»

Mais ce qui choque, c’est que cette épidémie, outre le fait qu’elle a inspiré des comédiens, des cinéastes sur le continent ou ailleurs et fait des vagues, donne à quelques fachos et politiciens en mal d’inspiration, matière à clabauder, amalgamer et étaler devant tout le monde leur haine « de l’autre ».

D’aucuns se demanderont quel est le rapport avec Jean-Marie Le Pen. Simplement parce que ce vieux tribun, serial provocateur, a encore puisé à pleines mains dans l’abécédaire de la xénophobie de l’extrême droite pour railler l’Afrique frappée par la FHVE. C’était en mai dernier, a-t-on lu sur le site de RTL, lors d’un cocktail de presse où celui qui est aujourd’hui le président d’honneur du Front national a évoqué « l’explosion démographique dans le monde, le risque de submersion de la France par l’immigration et le remplacement de la population qui est en cours ». C’est là, peut-on vraiment l’affirmer, les idées qui servent de fonds de commerce à l’extrême droite en Europe, surtout en France.

On le sait, en France, le Front national est le grenier d’idées xénophobes, racistes, islamophobes, ce qui l’a diabolisé auprès d’un grand nombre de l’électorat. Même si, ces derniers temps, sa présidente Marine Le Pen a entrepris une vaste campagne de dédiabolisation qui semble avoir l’effet d’un pétard mouillé, en regard des actes et déclarations racistes dont se sont rendu coupables des candidats du parti.

Pour Jean-Marie Le Pen, pour qui l’immigration serait une menace, « Monseigneur Ebola peut régler ça en trois mois » ? Voilà une trouvaille vaccinale, mais sardonique, contre ce qui est perçu par le Front national comme une épidémie : l’immigration. Ainsi, l’immigration est devenue une hantise, un sujet qui est plus cher à Jean-Marie Le Pen que le vieux cœur qui bat dans sa poitrine, un fouet dans sa main avec lequel il ne se lasse jamais de cingler dans ses discours les immigrés.

Pour le Front national et son électorat, le problème n’est pas le chômage, la dégradation de la santé financière… Pour eux, le problème est l’étranger, immigré noir ou arabe, qui est brandi en permanence comme une menace. Et le plus grave, c’est que ce parti est en train de monter en force, en témoigne le score de Marine Le Pen à la dernière présidentielle et la victoire du FN au récent scrutin européen. D’ores et déjà, des commentateurs politiques parient sur une présence de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle en 2017.

Disons-le clairement, s’il y a aujourd’hui un mensonge qu’on jette aux Européens comme des os aux chiens, c’est de leur faire croire que l’immigration est la seule menace. Au point que les politiques prennent des mesures pour tarir le flux de migrants qui arrivent à Lampedusa, traversent le détroit de Gibraltar… Personnellement, je crois à cette règle, qui n’est écrite nulle part, selon laquelle « rien ni personne ne peut arrêter un être humain qui a décidé de quitter sa terre pour un ailleurs qu’il juge meilleur (1) ».

Les propos de Jean-Marie Le Pen n’ont pas fait l’objet d’une forte dénonciation dans la classe politique et la presse française, ce qui est grave à une époque où ailleurs en Espagne, en Italie, aux Etats-Unis, au Canada, la tendance est à la reconnaissance du fait que l’immigration contribue à l’amélioration de la croissance économique. Ce qu’il faut signaler à l’attention de Jean-Marie Le Pen, qui semble appartenir à une époque révolue, c’est que le temps est à l’évolution des peuples, au métissage, aux mouvements des populations, et que le vrai problème de son pays, voire de toute l’Europe, c’est la faillite de la politique économique.

Et, on ne peut pas ne pas dire qu’il rit du malheur des Africains, ce qu’on pourrait appeler du « terrorisme moral ».

(1) L’Union européenne est en panne. Réponses inappropriées, erreurs diplomatiques, valeurs perdues… Face au flux d’immigration arabe, l’Europe s’entête et s’enlise, Slate Afrique, Akram Belkaïd, le 2 mai 2011.

Boubacar Sangaré

Lampedusa ou le tombeau des rêves

Les corps des immigrésPhoto: AFP

Les corps des immigrés
Photo : AFP

Plus 127 corps de femmes et d’enfants repêchés, 200 personnes disparues et 155 personnes sauvées, sur les 500 migrants qui étaient dans le bateau qui a fait naufrage, jeudi dernier, à presque 550 m de Lampedusa, cette île italienne de 600 habitants, plus proche de l’Afrique, et dont les habitants vivent essentiellement de la pêche et du tourisme. C’est un bilan meurtrier devant lequel la maire, Giusi Nicolini, n’a pu contenir ses larmes ; même le pape François a réitéré son soutien à ces migrants à qui, en juillet dernier, il avait confié :

« L’Église est avec vous dans votre quête d’une vie plus digne pour vous et vos familles ».

L’Italie a décrété un deuil national.

Mais il reste que l’île de Lampedusa est le tombeau des rêves d’une vie meilleure de ces migrants qui, la misère aux trousses, préfèrent tourner le dos à leur pays socialement, politiquement et économiquement en panne. Dans cette tragédie, on aura appris que les migrants sont Erythréens et Somaliens. Cela n’a rien d’étonnant pour qui sait que la Somalie est un pays menacé dans son existence, et dont on ne parle dans les médias, occidentaux surtout, que lorsque la famine y sévit comme un feu de brousse sous l’harmattan, ou quand les shebabs croisent le fer des forces de l’AMISOM.

L’Erythrée, ce pays de 6,2 millions d’habitants, devenu indépendant en 1993, et dirigé depuis par Issayas Afewerki, figure en bonne place au nombre des pays peu respectueux des libertés et des droits de l’homme : le parti unique ; une justice tout sauf indépendante ; une opposition en exil en Ethiopie, en Europe et aux Etats-Unis. C’est l’un des pays les plus pauvres du monde avec une économie fragile,  résultat des tensions avec ses voisins Ethiopiens et Djiboutiens.

Ce naufrage de Lampedusa est d’abord celui d’un continent- l’Afrique – dont les pays ne sont jamais parvenus à assurer à leurs populations des conditions de vie « sortables ». Ces populations qui sont excédées, auxquelles on fait miroiter les chances, fausses, d’une réussite dans une Europe qui les repousse comme on décline une offre. Une Europe qui veut se débarrasser d’eux, par tous les moyens, y compris en les laissant se noyer en mer. Dans une lettre adressée, il y a un an, aux Européens, alors que l’Europe venait de recevoir le prix Nobel de la paix, la maire de l’île de Lampedusa, Giusi Nicolini a estimé que c’est « un sujet de honte et de déshonneur ».

«Je suis de plus en plus convaincue que la politique d’immigration européenne considère ce bilan comme un moyen de modérer le flux migratoire, quand ce n’est pas un moyen de dissuasion. Mais si le voyage en bateau est pour ces personnes la seule façon d’espérer, je crois que leur mort en mer doit être pour l’Europe un sujet de honte et de déshonneur… », écrivait-elle.

Bien sûr, ce qu’a dit le président de la République, Georgio Napolitano, est à redire : à savoir que l’Italie se sent « seule » face à ce problème dans une Europe étouffée par une grave crise économique. Et il est allé jusqu’à demander le renforcement de la surveillance des côtes d’où partent « ces voyages de désespoir et de la mort. » Surveiller seulement les côtes suffira-t-il ?

Je ne pense pas. Surtout lorsqu’on sait que ce n’est pas aujourd’hui, en 2013, que les jeunes Africains ont commencé à monter au casse-pipe pour rallier l’Europe. Hier, en 2003, l’Espagne était une destination prisée pour ces immigrés clandestins, Africains majoritairement, qui tentaient de passer le détroit de Gibraltar (entre le Maroc et l’Espagne) au péril de leur vie. Et, encore plus important, parmi ces immigrés 10 % étaient des femmes, qui arrivaient en Espagne enceintes, ce qui facilitait d’ailleurs leur régularisation (la loi espagnole sur l’émigration clandestine prévoyait la régularisation des personnes les plus vulnérables, dont les femmes enceintes ou avec enfants). Ainsi, en mai 2004, dans un reportage intitulé « Gibraltar : détroit de détresse », une jeune femme de 21 ans, Cherish, ayant fui la guerre civile qui avait embrasé le Liberia, confiait au magazine « Elle » :

« La traversée a été terrible. Nous étions plus de cinquante sur un bateau de six mètres (…) Des gens vomissaient (…) J’ai vu trois personnes se noyer. Elles étaient tout près du bord et ne savaient pas nager. On n’a rien pu faire pour elles. C’est grâce à Dieu que je suis là (Espagne). »

Mais, on sait que depuis 2001, l’Espagne avait renforcé son système de surveillance du détroit sous la pression sécuritaire de l’Europe. Ce qui n’a dissuadé ni les passeurs ni les candidats à cette immigration clandestine.

Pour faire court, il faut dire que l’Europe et le monde entier n’assisteront plus à une tragédie de cette sorte le jour où la Mondialisation sera une réalité !

Boubacar Sangaré