Mali: Théorie du complot

Editorial de Journal du Mali L’hebdo N°77 du 29 septembre au 6 octobre
« Dans une interview accordée à notre confrère Jeune Afrique, le Chevalier blanc de la musique malienne, Salif Keïta, a dit tout haut ce que beaucoup de Maliens pensent tout bas : « Je dis simplement que si la France voulait que la guerre s’arrête, ce serait fini demain. »

Des propos caractéristiques de l’état d’esprit ambiant, et qui mettent en lumière quelque chose d’assez inquiétant : les problèmes du Mali seraient « inventés » par la France qui, s’il est besoin de le rappeler, n’est pas intervenue militairement en 2013 pour faire de l’humanitaire. On s’en souvient, des centaines de Maliennes et Maliens avaient acclamé, remercié, vénéré François Hollande, aux cris de « Vive la France ! », qu’ils ont remplacé quelques mois plus tard par des « À bas la France ! », avec parfois des malheureuses scènes de drapeau brûlé. Tel un dépit amoureux, on découvre chez le peuple malien un sentiment anti-français qui va crescendo, renforcé par certains propos « peu diplomates » de Madame l’ambassadeur.

Cependant, voir le problème uniquement sous cet éclairage relèverait d’une analyse incomplète,  parce qu’aussi complexe que soit la situation au Mali, il est difficile d’affirmer que les problèmes sont inventés. Ce qui se passe au nord n’est pas qu’une question de terrorisme ou de rébellion. C’est plutôt l’affaiblissement d’un État et la vacuité politique qui permettent l’émergence des idéologies radicales et séparatistes. C’est cela qu’il faut faire comprendre aux partisans de la théorie du complot, qui devraient plutôt réfléchir et agir pour construire un Mali plus fort. Le problème est que les Maliens ont pris le pli de crier sur les autres, au lieu de se remettre en question. »

Boubacar Sangaré

Mort des deux reporters de RFI au Mali : le cauchemar de Kidal

RFI en deuil Photo: RFI

RFI en deuil Photo: RFI

« Le journalisme, on l’oublie souvent, c’est aussi prendre des risques et aller sur tous les fronts où se joue l’Histoire. Ce n’est pas dîner en ville où l’on ricane entre people. »(Christine Ockrent). Claude Verlon et Ghislaine Dupont sont partis, comme l’écrit René Maran dans Batouala « les yeux clos à jamais, pour ce noir village qui n’a pas de chemin de retour. » Leur mort a sonné le tocsin d’un dur réveil à la réalité qui prévaut dan cette ville de Kidal.

La nouvelle de l’assassinat à Kidal des deux reporters de Radio France Internationale (RFI), tombée ce samedi 2 novembre, a été pour tous une douche écossaise : elle est survenue au moment même où les Maliens, impatients, attendaient une opération spéciale de RFI au Mali. Et c’est en préparant un sujet sur Kidal dans le cadre de cette opération que les deux journalistes ont été enlevés puis exécutés par…par…comment d’ailleurs les qualifier ?

Une nouvelle qui a ébranlé, à n’en point douter, la rédaction de RFI encore haletante d’indignation. Indignation, parce que la mort de ces deux journalistes -dont le professionnalisme ne souffre d’aucun doute -, est une perte énorme non seulement pour cette radio, mais aussi pour le monde de la presse. Indignation encore, parce qu’on a d’un côté deux journalistes qui se battent pour la liberté d’information et qui sont morts pour la défendre; de l’autre, des lâches, des forbans qui, sous les étendards du terrorisme, n’ont pas la honte honteuse de tuer des innocents.

Dans un entretien accordé à Jeune Afrique, il y a 4 ans de cela, Christine Ockrent, alors à la tête de l’Audiovisuel extérieur de la France (RFI et France 24), interrogée par François Soudan, a confié ceci :

« Le journalisme, on l’oublie souvent, c’est aussi prendre des risques et aller sur tous les fronts où se joue l’Histoire. Ce n’est pas dîner en ville où l’on ricane entre people. »

Ghislaine Dupont et Claude Verlon, en choisissant de se rendre à Kidal, « où se joue encore l’Histoire », étaient conscients des risques qu’ils prenaient ; surtout qu’ils en étaient à leur deuxième mission dans cette partie du nord du Mali, après s’y être rendus le mois de juillet dernier pour couvrir la présidentielle. Elle, Ghislaine, a plus de 20 ans de carrière ; lui, Claude en a 30 ans. C’est au Mali qu’ils sont tombés, sous les balles d’invétérés assassins. C’est au Mali qu’ils ont été « mangés » par la mort. Ils sont partis, comme l’écrit René Maran dans Batouala, « les yeux clos à jamais, pour ce noir village qui n’a pas de chemin de retour. »

 

Mais, arrêtons un peu de nous perdre en délires, et essayons de saisir la réalité l qui va au-delà de tout cauchemar dans cette ville de Kidal . Après la mort de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon, il n’y a plus personne à duper à propos de cette ville que des représentants de la communauté internationale se sont dépêchés de qualifier de « zone de non-droit ». Les forces onusiennes déployées dans le cadre de la Mission multidimensionnelle intégrée pour la stabilité au Mali (Minusma), l’armée malienne et les forces de Serval-très concentrées sur le Sahara-, sont dans l’impuissance de « siffler la fin de la récréation » dans cette zone où les armes circulent comme si nous étions dans une période de guerre civile. On sait aussi que Kidal, c’est le fief des groupes rebelles touaregs du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) HCUA (Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad), MAA (Mouvement arabe de l’Azawad), voire des islamistes  d’Ansar Dine. Un cocktail de groupes rebelles qui sont loin de désarmer, en violation de l’accord du 18 juin qu’ils ont signé à Ouagadougou avec le gouvernement malien.

En effet, l’accord de Ouagadougou réaffirme un certain nombre de choses pour le Mali : l’intégrité territoriale, la forme laïque de la République, l’acceptation du principe de désarmement des groupes armés, le retour des forces de sécurité et de défense, et le redéploiement de l’administration générale et des services sociaux de base à Kidal. Il faut dire que c’est le contraire de tout ce que stipule cet accord qui se produit à Kidal.

C’est pourquoi d’ailleurs, j’adhère au point de vue de Tiébilé Dramé- qui a été l’émissaire spécial du chef de l’Etat malien à Ouagadougou-, qui crie à une impuissance nationale et internationale dans la mise en application dudit accord. C’était sur RFI, en réaction à la mort des deux journalistes.

Tous ceux qui ne refusent pas de voir admettent qu’à Kidal, la situation n’a connu guère d’amélioration. On est comme toujours au petit matin de cette rébellion. « Laisse faire le temps », « L’eau trouble finit toujours par s’éclaircir », voilà des expressions que les Algériens connaissent bien, qui résument l’attitude de l’État malien et de la communauté internationale vis-à-vis de la situation à Kidal. Et il a fallu la mort de ces deux journalistes pour que soit sonné le tocsin d’un dur réveil à la réalité dans cette ville. Kidal, c’est un cocktail Molotov dont l’explosion coûtera cher à tout le monde

Que Dieu accueille Ghislaine Dupont et Claude Verlon parmi les justes!

Boubacar Sangaré