Le Mali est-il récupérable ?

Le soleil matinal est intraitable. Sur terre, des paquets humains s’agitent dans un interminable va-et-vient, chacun courant vers on ne sait quelle urgence. La terre ferme et les chaussures, c’est tout ce qui permet de tenir sur pied, désormais, quand l’espoir a déjà pris la forme d’une chimère. Quartier-Mali est comme tous les quartiers de Bamako. Des élèves sèchent les cours pour créer leur cours dans les rues parce que « l’école ne vaut plus rien, pas même le pet d’une vieille grand-mère », des vendeurs à la sauvette le long de la route, une myriade de petits kiosques qui ont troqué les journaux contre le sandwich, le pain et le chawarma. Une odeur suffocante s’élève des fossés ouverts vers les narines donnant un haut-le-cœur. Les hommes et femmes que l’on croise montrent peu de souci pour ce décor désolant.

Le Mali est-il récupérable ? La question est posée au chroniqueur dans un collège de ce quartier où il était venu parler de son livre Être étudiant au Mali pour sacrifier à un rituel de la rentrée littéraire. Un collégien d’environ 14 ans, qui pose pareille question sous une salve d’applaudissements de ses camarades, donnant de légers frissons dans la région du cœur du chroniqueur, qui a fait celui qu’en revenait pas. Le Mali est-il récupérable ? D’abord, il y a un sous-entendu. La question de la « récupérabilité » du Mali se pose, ce qui suppose qu’il est hors de contrôle, perdu, tombé. Tout se passe comme si le pays était compartimenté : nord, centre, sud et Kidal.

Les assassinats, enlèvements, tirs d’obus, braquages, voitures sautant sur une mine composent désormais la rengaine matinale dans les plusieurs régions, faisant des terres maliennes des cimetières. La quiétude, nous en avons perdu la notion. Trop de gens meurent, les rues pullulent de veuves et d’orphelins, le pays semble frappé de damnation.

Il y aussi cette humiliation d’entendre, de voir les autres répandre des bruits, des commentaires malveillants sur le pays. Mais l’humiliation réside aussi dans le fait qu’on n’arrive pas à s’assumer. S’assumer et accepter de s’entendre dire que les vrais ennemis du Mali sont ses propres rejetons.
Que répondre au collégien sinon que ce pays ne sera que ce qu’on décidera d’en faire ? Qu’on peut le « faire » ou le défaire, sortir nos haches pour le découper en petits morceaux et le jeter aux quatre vents. Qu’on le veuille ou pas, derrière la chute du pays, au fond de la crise se cache notre main à tous mais surtout de dirigeants indignes de confiance et de responsabilité.

Nous avons touché le fond : c’est ce qui est incontestable aujourd’hui et qu’il faut reconnaître plutôt que d’accuser les autres de nous cribler de mensonges, de calomnies. Que dire ? Que faire ? Rien à part redire que beaucoup de choses ont changé ailleurs, dans d’autres pays, dans d’autres continents et rien ne nous empêche de changer notre pays. Rien.

Bokar Sangaré

Mali: révolutionnaires partout, révolution nulle part

Pour les Maliens, il ne suffit plus de se contenter d’ «avoir été» : il s’agit aujourd’hui d’«être».

La nature n’a rien à faire de l’innocence, c’est pourquoi chacun se bat, se défend pour ne pas périr. Il en est ainsi des peuples qui, face à l’arbitraire qui règne et plie les têtes à sa volonté, se lèvent un jour, font front face à l’autorité, se libèrent de la résignation et de l’obéissance, parce qu’ils ont longtemps accumulé les ressentiments, les humiliations à dénoncer. Il y a un quart de siècle, quand le peuple a compris ce qu’il avait vécu, a compris qu’on tirait profit de ses infirmités, qu’on l’avait habillé en mendiant pour exhiber ses plaies à la charité des pays à qui la classe dirigeante tend la sébile, il s’est affirmé, a exprimé sa dignité. Le pays a vu le peuple chasser le dictateur qui en avait chassé un autre. Mais aujourd’hui, ce pan de l’histoire récente est devenu un fond de commerce pour certains, nostalgiques, nombrilistes.

La nostalgie, comme le chroniqueur l’a écrit plusieurs fois dans ces colonnes, est une de nos névroses. Certains acteurs nostalgiques de ce qu’on appelle par la force des choses « la révolution de 1991 » voudraient maintenir le pays dans le même ordre politique, social et économique, dans le système de réseaux de patronage néo-patrimoniaux. Quand ils parlent, ils commettent cette folie de ramener tout à leur époque, à leur personne sans se rendre compte un seul instant qu’ils sont malades à force de ressasser un récit national bucolique, idyllique, qui dit tout de nous sauf ce que nous fûmes.

Cela veut dire que pour les Maliens, il ne suffit plus de se contenter d’«avoir été» : il s’agit aujourd’hui d’«être». Dire cela, l’écrire comme ça peut faire lever pas mal de sourcils. Mais nos nostalgies de l’économie du temps de Kankou Moussa, de tout le bien que dit de nous Ibn Battûta, ont un parfum de médiocrité qui en dit long sur ce que nous sommes devenus. Or notre triste problème aujourd’hui est ailleurs : dans ce pays, un mur de Berlin passe toujours entre les ethnies, les communautés, les politiciens, les hommes d’affaires, la jeunesse à qui il est besoin aujourd’hui de donner un nouveau dictionnaire pour qu’ils apprennent que la patrie est différente de la famille et que sur nos passeports il est écrit Malien et non bamanan, peul, songhoy, tamasheq….

C’est un fait : il y a un tel bouillonnement au sein de la jeunesse qu’il est impossible de réfréner l’envie de dire qu’une révolution est inévitable et qu’elle peut être violente ou non. Partout, des jeunes sont vent debout et réclament de leurs vœux le changement à coups de slogans qu’ils puisent à pleines mains, qui dans un discours de Sankara, qui chez Fidel Castro, qui chez Che Guevara. Ils dénoncent la double société, un pays immobile dans le temps. Ils veulent changer le quotidien, le présent fait de médiocrité. Or, quand les jeunes s’emparent d’un truc, dans ce pays, comme nous l’avons lu dans les récits fondateurs de nos sociétés, il se passe quelque chose. Dans nos quartiers, nos ghettos, les jeunes en ont assez. Ils sont assoiffés de bouleversements et le fétichisme du passé ne les engage plus parce qu’il n’intègre pas le champ de leurs préoccupations. Partout, il n’y a que des révolutionnaires, qui poussent le pays à sortir de l’ordre ancien, qui veulent que les vieux laissent les jeunes naître.

 

Mais la révolution n’arrive pas. Pourquoi ? Tout simplement parce que les Maliens n’aiment pas les Maliens. Parce que le jeune est le pire ennemi du jeune.

 

L’indépendance a-t-elle été un truquage ? La démocratie un mensonge ? Le chroniqueur est sûr d’une chose : la liberté que la démocratie nous a octroyée, du fait de l’usage qu’on en a fait, a été un attentat contre notre progrès. Elle a accouché de mille et un marchands de patience qui continuent de chantonner la même bonne rengaine, celle de la cohésion sociale, de l’unité. Mais sans les bonnes paroles. Ils opposent les jeunes les uns aux autres. Au Mali, il n’y a pas une jeunesse mais des jeunesses. Les objectifs des uns ne sont pas ceux des autres. Tout ce qu’ils veulent tous ou presque, ce sont les postes, les privilèges et le pouvoir. Le pays et la révolution, eux, peuvent encore attendre. Voilà pourquoi on a des révolutionnaires partout, mais nulle part il n’y a de révolution.

Bokar Sangaré

Mali: ce qui doit être dit à IBK

Les propos tenus par le président Ibrahim Boubacar Keïta lors de sa rencontre avec la société civile, venue lui présenter ses vœux, continuent de rythmer les conversations à Bamako et au-delà. Le président a mieux à faire que de se perdre dans des batailles d’égo entre d’anciens camarades qui n’ont plus aucun crédit les uns pour les autres, après en avoir beaucoup perdu aux yeux du peuple.

Le président malien, Ibrahim Boubacar Keïta, dit « IBK »

 

Ce que les proches d’IBK lui reprochent le plus souvent, c’est sa « brutalité ». Je le dis parce que l’excellent journaliste et écrivain feu Ousmane Sow l’a déjà écrit dans Un Para à Koulouba. Ils lui reconnaissent sa générosité, son humanisme face à la détresse des autres, mais il a plusieurs fois aussi fait preuve de naïveté, et il traine une réputation d’intransigeance : « IBK parle beaucoup et il sait beaucoup de choses. Mais, il n’écoute pas, c’est son gros défaut. », aurait dit de lui un ministre.

A bien y regarder, tous ces constats trouvent leur vérification dans les propos qu’il a tenus lors de sa rencontre avec la société venue lui présenter ses vœux dernièrement. Qu’a-t-il dit ? Qu’il a « trop encaissé », qu’il s’est « réveillé » et va « sévir ». Autrement dit, qu’il va sortir de sa résignation de vieille hyène édentée. « IBK » a poussé le bouchon loin jusqu’à s’en prendre au chef de file de l’opposition : « J’ai donné 500 millions à l’opposition, mais elle passe le clair de son temps à m’insulter. Elle ne sert à rien. Comme c’est la loi qui l’autorise alors, on va revoir » Interprétation simple : le chef de file de l’opposition passe lui aussi à la caisse à la fin du mois, il ne peut donc pas cracher dans la soupe même si elle est mauvaise.

 

Faisons grâce aux lecteurs des détails. Nous n’allons pas, par exemple, dire qu’il s’est exprimé avec un ton qui n’admettait pas de réplique. Nous n’allons pas dire que le tour de ses propos étaient directs. Mais, interrogeons-nous : pourquoi craint-ils les critiques ? Pourquoi passe-t-il le clair de ses discours à se forcer à la critique à destination de l’opposition, à répondre à ses détracteurs ? A-t-il oublié que le peuple, en lui déléguant sa confiance il y a cinq ans, l’a renvoyé à d’autres responsabilités plus nobles ?

Ce qui doit être dit à « IBK », c’est que s’il est vraiment le président, il doit le faire paraître à travers ses actions de tous les jours, plutôt que de se perdre dans des batailles d’égo entre d’anciens camarades qui n’ont plus aucun crédit les uns pour les autres, après en avoir beaucoup perdu aux yeux du peuple. Encore une fois, le débat est toujours là : d’où vient l’idée que critiquer le président, ses actes et agissements, qu’on soit homme politique ou citoyen lambda, reviendrait à ne pas aimer son pays ?

Disons-le clairement : prétendre que les fonds mis à la disposition de l’opposition ne servent à rien parce qu’elle critique le pouvoir est une façon froide de poser le problème voire une honte sans nom pour notre démocratie qui bat encore de l’aile à l’image du pays entier.

 

Colère des jeunes

Ce qui doit être dit, c’est que la contestation, la remise en cause des actions posées par le pouvoir ne vient pas que des opposants. Elle vient aussi d’une grande partie de la jeunesse qui organise désormais un nouveau front d’opposition à la classe dirigeante, au pouvoir. Et rien n’est plus grave pour un régime de se retrouver dans un maelstrom des critiques des jeunes qui sont de plus en plus facebookistes, youtubistes, twittos, savent ce qui se passent ailleurs, dans d’autres pays, dans d’autres continents où les choses ont changé. Et qui sont convaincus que le changement n’est pas impossible au Mali et aux Maliens.

Pourquoi les jeunes sont révoltés contre la classe dirigeante ? Pourquoi à Kayes, à Gao, à Bamako, les jeunes n’ont plus peur d’en découdre avec la police, la gendarmerie ? De descendre sans a rue quand cela devient nécessaire ? Pourquoi les syndicats n’accordent plus de crédit aux paroles du gouvernement ? La réponse est pourtant simple : parce qu’ils sont de plus en plus conscients de l’échec honteux du pouvoir.

Cet échec qui vient de ce que celui qui l’incarne n’a pas su y mettre le dynamisme et l’utilité attachés à la fonction qu’il occupe. Un président est élu pour répondre aux aspirations d’un peuple, mais lorsqu’il donne la main à ceux et celles qui « assassinent l’espoir », il ne peut empêcher les citoyens, surtout les jeunes, d’ouvrir les yeux, de se faire une opinion et de contester.

 

  1. S

 

Mali, comment réveiller un peuple qui dort ?

 

photo: Yagool

photo: Yagool

Comment réveiller un peuple qui dort, et qui somnole dans sa misère ? Question si banale qu’elle fait faire un pas en arrière, et fait cligner des yeux, et pourtant elle est, et a toujours été, la seule qui vaille d’être posée. C’est le nœud du problème dans ce pays où, pendant un demi-siècle, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants ont laissé leur destin entre les mains de charlatans, un pays où des millions de gens se sont aplatis comme des crêpes, et la misère et l’ignorance aidant, continuent à se monter la tête, et à sombrer dans la naïveté. Il y a quatre ans, ce peuple avait mis un soudard sur un piédestal, les gens l’avaient adoré, dorloté et avaient même chanté pour lui, alors que dans le pays tout allait à vau-l’eau. Il y a vingt-cinq ans, ce peuple était descendu dans la rue pour crier « à bas ! » à un autre troufion qu’il avait pourtant applaudi précédemment aux cris de « A bas Modibo ! Vive Moussa ! ». Evidences incontestables dans ce pays, acclamer quelqu’un avec des « vive » finit toujours par le huer avec des « à bas ». Tous ceux qui ont renversés sont eux-mêmes ensuite renversés. Une seule certitude : la poursuite de la Grande Illusion.
Socialisme, dictature, démocratie et que sais-je encore ! Ce peuple en a vu de toutes les couleurs, a toujours consenti d’immenses sacrifices tout en s’installant dans le silence, dans l’indifférence. Démissionnaire, simpliste, couché. Abêti et misérable. Malgré tout ce qu’il a vécu, il n’a rien compris. Rien. Il se gave de riz blanc, sirote le thé et, fier comme un paon, commence à hurler sa colère contre la mauvaise gouvernance, le pillage concerté de l’Etat dans son salon, avec sa femme, ses enfants, ses amis, sous le boisseau, et le lendemain, va continuer de tirer les marrons du feu pour un système qui « lui refuse le bonheur qui est sa conquête le plus sacré » et qui le réduit à un esclavage volontaire qui ne dit pas son nom. Un esclavage volontaire qui lui ôte la joie de vivre. Plus de vingt-cinq ans après la Grande Illusion…de la démocratie, qui avait promis à ce peuple l’équité et la justice, le tableau est, osera-t-on le dire, le même que celui que Moussa Konaté dressait, il y a plus de trente ans, dans son Fils du chaos :

« Si loin que se porte mon regard, je ne vois que des hommes tout sourire au-dehors, mais rongés de je ne sais quels sordides desseins; je ne vois que des grandes personnes prêchant une religion tout en en pratiquant une autre; je ne vois que des mâles pleins de mépris pour les femmes mais prêts à donner de leur vie pour une nuit nuptiale; je ne vois qu’une communauté brandissant une image tout en tendant la main vers une autre»
Ceux qui sont nés après l’avènement de la démocratie malienne n’ont connu que corruption, favoritisme, népotisme et péculat. Ils peuvent, dans leur colère, se demander à quoi a servi la démocratie. Ils peuvent dire que c’est une liberté qui a été gâchée, une liberté dont ils ont été abusés, car ils se sentent vivre dans un Etat « qui n’apporte rien au peuple », qui « opprime et humilie…», où « le pouvoir se partage entre les parents ». Ce qui fait dire qu’au Mali « il faut rééduquer le peuple, lui donner une patrie différente de la famille. (*)»
Comment réveiller un peuple qui dort, qui ne sait pas ce qu’il veut ? La question reste entière.
On ne peut se taire. Il doit se réveiller. Avec une jeunesse qui attend sans savoir ce qu’elle attend, qui ne sait pas ce qui l’attend, qui a le pénible sentiment que le système s’acharne à l’oublier, et pis, qui s’assoit autour du thé pour attendre que le Bon Dieu lui envoie l’Archange Gabriel…Une jeunesse qui ne sait que jouer au football, faire du rap ou pousser des poids pour devenir loubard. Le chemin qui reste à parcourir semble interminable, mais il faut commencer à se réveiller, à sortir de la résignation, et peut-être opter pour la désobéissance. C’est ce qui reste à faire, et c’est le plus difficile …

(*)Toiles d’araignées, Ibrahima Ly, Editions L’Harmattan

Bocar Sangaré

Mali : c’est pourquoi il faut partir…

Jeunes à Douentza, Mali, photo: www.rnw.nl

Jeunes à Douentza, Mali, photo: www.rnw.nl

L’avenir appartient à la jeunesse. L’avenir d’un pays repose sur sa jeunesse. Il est fréquent d’entendre ce discours en politique, dans les débats, dans les amphis à l’université… Ces beaux discours provoquent presque toujours, un tonnerre d’applaudissements dans les rangs des premiers concernés, les jeunes, et une onde d’espoir chez leurs parents inquiets.

Pourtant, ces phrases sonnent comme une ritournelle publicitaire destinée à frapper l’attention. Des mots sans volonté politique.

Ce discours, je l’écoute toujours avec intérêt, même si pour moi comme pour beaucoup d’autres, il est l’emblème d’une hypocrisie qui ne dit pas son nom. C’est-à-dire que ceux qui le tiennent n’y croient pas eux-mêmes, ou plutôt, dissimulent sous ces paroles leur cupidité, leur incompétence. Ce n’est pas qu’ils ignorent la portée de ce qu’ils disent, non, non ! Ils savent au contraire que partout dans le monde la jeunesse est devenue une véritable industrie dans laquelle il faut investir pour assurer le futur, ils savent que la jeunesse peut faire tout (…), ils savent qu’un pays qui ne respecte pas sa jeunesse n’avance pas et donc se condamne à la régression, ils savent que dans toute vie la jeunesse est un carrefour, un virage qu’il faut savoir négocier au risque de tout faire capoter. La jeunesse, c’est une longue saison, une nuit constellée de rêves, un palier intermédiaire entre l’enfance et la vieillesse dont la traversée est un rien délicate.

Être jeune est dur. Le plus dur est d’être jeune dans un pays où tous les ingrédients sont réunis pour conduire la jeunesse dans l’impasse, où la jeunesse est considérée comme un cas désespéré. Dans son livre « L’Afrique en procès d’elle-même », Koro Traoré écrit :

« Plus de cinquante ans après les indépendances de la plupart des pays d’Afrique, le système éducatif ne s’est toujours pas adapté aux réalités du monde et à l’évolution des sociétés africaines.

L’enseignement élémentaire reste un luxe pour la majorité. Et l’enseignement supérieur ne forme en grande partie que des diplômés sans emploi, incapables d’entreprendre ou de s’insérer dans la vie active dès qu’ils quittent leur formation. Malheureusement, dans un tel contexte, l’enseignement professionnel et technique qui devrait être privilégié demeure le parent pauvre du système éducatif africain. »

Ce constat qui colle fort bien à ce qui se passe au Mali n’est pas fait par n’importe qui. C’est celui d’un ancien chargé de mission à la présidence de la République malienne, et au cabinet du premier ministre.
Je suis jeune et à l’université mes profs me disent de marcher la tête haute, d’être fier de mon pays qui me donne une bourse, les paye pour qu’ils m’enseignent… et qu’au temps où, eux, ils étaient à la fac, c’était différent, il n’y avait pas de bourses, il n’y avait pas Internet. Pour moi, ils commettent cette folie qu’ont les vieilles personnes de ramener tout à leur époque et à leur personne. Université livrée au chaos, la corruption et le pillage concerté des deniers publics sont devenus des institutions, le mensonge est devenu une langue officielle, les discours sont plus importants que les actes, chômage désespérant, diplômes qui s’achètent…

Avec une jeunesse qui représente 65 % de la population (des jeunes de moins de 25 ans), mon pays est classé 182e sur 187 dans l’indice de développement humain du PNUD ( en 2012). Une société sans cœur. Une société hypocrite qui évoque la bravoure, la droiture, le patriotisme de Soundiata, Samory alors qu’elle est dans un gouffre taillé par elle-même du fait de l’inconscience, l’incompétence de ses propres enfants. Quelle société sans cœur ! Société qui a fait de sa jeunesse une quantité négligeable, en lui disant qu’elle est incapable, ignorante, qu’elle n’est rien, n’a rien, ne peut rien, ne sait rien. Ici, n’en déplaise à quelques ânes qui ne voient pas le bout de leur propre nez, nos dirigeants ont cultivé le mépris pour la jeunesse, faisant d’elle un ennemi qu’il faut contrôler en lui jetant en pâture des promesses, des discours, des billets de francs Cfa. Une jeunesse pour laquelle les voyous, les salopards et salonnards sont devenus des archétypes. Jeunesse à laquelle on a fait croire que le piston est plus important que le droit ou qu’avoir « des relations dans les services publics » est plus important que les diplômes. Jeunesse aujourd’hui convaincue que l’excellence et la médiocrité se valent, que le vol, la triche sont naturels. Une société sans cœur.

A la fac, pour mes profs, je ne suis pas un étudiant comme les autres, comme on en trouve plein à la Sorbonne, à Harvard, à Oxford. Non, non, je suis un étudiant à part, dans un monde à part, un étudiant pas fichu de faire le moindre raisonnement cohérent sur la situation sociale, politique et économique de son pays, qui en sait plus sur la ville de Paris que sur Tombouctou ou Kidal, à qui on recommande la lecture de Kafka, Dos Pessos, Hemingway alors qu’il ignore fichtrement qui est Yambo Ouologuem, Aïda Mady Diallo, Pascal Baba Coulibaly, Massa Makan Diabaté, Ismaïla Samba Traoré… Oui, je sais, nul n’est prophète en son pays. No man is a prophet in his own country. Et comprenez bien, je n’ai pas été contaminé par le virus du « localisme ».

La seule alternative, c’est de partir.. Fuir ce pays qui ressemble au « poisson qui pourrit toujours par la tête », le laisser aux mains d’incapables et d’incompétents. Mais, n’y a-t-il pas une autre explication, plus insupportable ?

Ces incompétents, ces incapables savent parfaitement que cette jeunesse est un atout, une chance qu’il ne faut pas négliger. Ils misent sur la jeunesse, mais pas toute la jeunesse. Ils misent sur leurs propres enfants. Ils leur réservent toutes les chances. Ils veulent que ce soit eux qui dirigent le pays quand eux-mêmes auront quitté la scène politique, économique … Les rênes du pays doivent rester entre les mains des mêmes. Il faut continuer à « assassiner l’espoir (1)» en sacrifiant la jeunesse, la méprisant, ne lui parlant que pour formuler des promesses en matière d’emploi et de création d’entreprises.

Et après, on se demande pourquoi la plupart des boursiers envoyés à l’étranger choisissent de ne pas revenir ? C’est parce qu’ils veulent être respectés, éviter cette humiliation qui veut qu’on ne réussisse que grâce au piston. La jeunesse est à nos dirigeants ce qu’étaient Goriot, Vautrin…à Paris dans Le père Goriot. C’est-à-dire des êtres qui ne disent rien à personne. Tant pis pour quelques « inféodés » qui penseront que je raisonne comme une pantoufle. Moi, je ne peux plus résister à cette nauséeuse angoisse de vivre dans un pays qui a renoncé à t’aimer depuis longtemps, où il n’y a que des loups. Partout des loups. Pessimisme ambiant. Béni-non-non je suis. Béni-non-non je reste.

(1) Mali, ils ont assassiné l’espoir, Moussa Konaté, ed L’Harmattan

Boubacar Sangaré