Mali : «journalistes apatrides» riment avec pouvoirs putrides

Le ministre malien de la Justice, Mohamed Ali Bathily Photo: Maliweb.net

Le ministre malien de la Justice, Mohamed Ali Bathily Photo: Maliweb.net

Il est des propos qui n’ont pas seulement le don de faire date, mais aussi font de la peine. Ceux tenus par le ministre malien de la Justice, Mohamed Bathily, par lesquels il descendait en flammes la presse, en font partie. Comme dans un tribunal, il a dressé un réquisitoire dur à l’encontre du travail de la presse. Un réquisitoire dur, mais résonnant de vérités difficiles à mettre sous le boisseau, et qui sont comme le nez au milieu de la figure. Le garde des Sceaux n’a vraiment pas fait l’économie du peu de bien qu’il pense des journalistes.

Nous savons que, ces temps-ci, le département de la Justice se débat avec nombre de dossiers dont le plus important reste la fameuse ‘’affaire des bérets rouges’’, qui a débuté par l’incarcération du désormais général Amadou Haya Sanogo, et se poursuit avec l’arrestation d’autres poids lourds de l’ex-CNRDRE, la découverte de charniers à Kati et à Diago. Une affaire qui promet de nombreux rebondissements. Aussi est-il de bon ton de rappeler que le département concentre l’espoir de tous ceux qui sont assoiffés de justice, d’égalité dans un pays dont les administrations publiques avaient, et ont toujours, l’allure des écuries d’Augias, qu’il est urgent de nettoyer. Il ne faut pas être devin pour savoir que le ministre va s’attirer les inimitiés des profiteurs égoïstes qui abondent encore dans nos administrations, où ils ont érigé la corruption, le népotisme, le favoritisme en style de gestion, au point d’amener les usagers, issus pourtant d’un peuple fier, à troquer leur dignité et leur honnêteté pour la malhonnêteté. Ils sont toujours là, veillent au grain. Ils sont hostiles à tout changement, et passent la nuit à réfléchir sur la meilleure manière de l’empêcher. Pour cela, aucun moyen ne leur semble dérisoire, pas même celui de mettre à leur service la presse privée, où il est facile de « recruter » un « journaliste alimentaire » qui, en l’espace de quelques billets de francs Cfa, n’a aucune gêne de commettre des articles déséquilibrés et inconsistants pour prendre la défense d’un fieffé corrompu, tapi dans l’ombre dans un service public, craignant la tempête de la Justice.

« Partout, c’était le clientélisme et la corruption. Et quand on se hasarde à lutter contre ce fléau, on se fait sûrement des ennemis. Parce que ceux qui profitaient de cette situation ne sont pas prêts à lâcher prise. Ils mettent tout en œuvre, y compris l’achat de la presse pour parvenir à leur fin. Ces journalistes se permettent de citer ton nom dans des affaires pour lesquelles ils ne t’ont même pas interrogé. Au lieu de chercher à équilibrer l’information, ils prennent des sous par-ci et par là, et diffusent des contre-vérités en retour… », ces propos du garde des Sceaux, Mohamed Bathily, où il qualifie certains journalistes d’«apatrides», contenus dans un discours lu devant des militants des Associations pour le Mali (APM) et publié par Le Serment, parlent d’eux-mêmes.

Oui, le « journalisme alimentaire » est devenu une sorte de modalité du journalisme au Mali, et un nombre incroyable de journalistes s’en donnent à cœur joie. Oui, ce phénomène a jeté le doute sur les compétences et la crédibilité de la presse, l’un des éléments importants de la démocratie. Oui, le journalisme a été vidé de son contenu; le professionnalisme, l’impartialité sont devenus un luxe qu’on ne prend plus le temps de se payer.

Cette mise en cause du travail de certains journalistes (pas tous, il existe encore des confrères patriotes et sincères) est recevable, car il faut convenir que la presse n’a pas le comportement, la déontologie, que le lectorat est en droit d’attendre.

Mais on peut fixer des limites aux critiques du ministre, dans la mesure où la presse malienne n’est rien de moins que le reflet d’une société en état de décomposition morale et intellectuelle avancée, où l’échelle des valeurs a subi de profonds changements. Notre presse est à l’image de ce peuple qui s’est débiné, égaré. Ce peuple qui a perdu la notion de la droiture. Ce peuple qui a été abruti par des décennies de pratique d’une démocratie de pacotille, et à qui on n’a pas pu éviter la voie de la corruption. Là où il faut se dissocier du point de vue du garde des Sceaux, c’est de dire que l’achat de la presse n’est pas une spécificité de ces corrompus finis en bisbille avec la justice. Non ! Si cette presse est d’une médiocrité énorme aujourd’hui, c’est aussi parce qu’elle a toujours été mise à la traîne, à coup de millions, par ces pouvoirs supposés démocratiques, qui préfèrent se voir encenser au mépris d’un peuple sciemment maintenu dans l’ignorance. Cette presse s’est parfois, de connivence avec le pouvoir en place, employée à fournir des écrits putrides destinés à abêtir le peuple. C’est pourquoi, parfois, « un journaliste apatride » rime avec un pouvoir putride. Un pouvoir qui utilise cette même presse, sur laquelle le garde des Sceaux Mohamed Ali Bathily cogne, pour désorienter son peuple. Et il est clair que ce n’est pas aujourd’hui que cette pratique disparaitra.

Boubacar Sangaré

Mali : ATT, les avocats du diable et le journalisme alimentaire

Amadou Toumani Touré, ancien président de République du Mali Photo: Malijet

Amadou Toumani Touré, ancien président de République du Mali Photo : Malijet

On a dit et redit que le Mali est un pays qui halète encore à cause de l’inconfort sécuritaire et institutionnel dans lequel l’a précipité la rébellion MNLA ayant charrié la horde de barbares d’Aqmi, du Mujao  et d’Ansar Dine. On a aussi dit que ce qui est arrivé à ce pays n’est pas simplement une question de terrorisme ou de rébellion, mais aussi celle d’une vacuité politique et d’une faiblesse de l’Etat. Un Etat brisé par la corruption, le népotisme, l’incompétence des dirigeants, et la kleptocratie. Un Etat dont les citoyens, offensés dans leur dignité et leur honnêteté, avaient fini par se coucher et s’en remettre…à Dieu.

Ce sont là des constats auxquels on ne doit rien enlever. C’est vrai, malgré l’instabilité dans laquelle marinent les populations de Kidal, le Mali commence à « décoller », avec les élections présidentielle et législatives qui ont permis de franchir un pas énorme sur le chemin de la sortie de crise. Les Maliens ont voté et attendent maintenant le « Mali Kura (le nouveau Mali) », débarrassé de la corruption, de l’injustice, et où il y aura une revanche sur les profiteurs du régime d’ATT, et ATT lui-même. Les Maliens, qui se sont sentis trompés et trahis, attendent de IBK qu’il juge tous ceux qui sont impliqués dans le pillage concerté de l’Etat malien.

Ces derniers temps, un communiqué de presse du gouvernement a fait du boucan, et vaut aujourd’hui au président Ibrahim Boubacar Keïta des accusations de toutes sortes lui attribuant même « un désir de vengeance». « Le gouvernement informe l’opinion publique nationale et internationale que l’Assemblée nationale, siège de la Haute Cour de Justice, vient d’être saisie par la lettre n°285/PG-CS du 18 décembre, d’une dénonciation des faits susceptibles d’être retenus contre Amadou Toumani Touré, ancien président de la République pour haute trahison. », peut-on lire dans le préambule du communiqué. Aussitôt publié, aussitôt placé au centre des polémiques dans la presse. Chacun y va de son commentaire, quitte à surenchérir.

« Ibrahim Boubacar Keïta n’a pas changé d’un iota. Au contraire, il vient de prouver aux Maliens qu’il est animé par un sentiment de revanche (vengeance ?) sur l’histoire récente du pays. Cette vengeance le sert-il ? Cette vengeance sert-elle les Maliens qui cherchent à se réconcilier et à construire un pays meurtri et détruit ? (…) Que l’on ne s’y trompe guère, l’éventualité d’une poursuite contre ATT n’obéit qu’à une logique : celle d’humilier et de régler des comptes… » s’interroge et s’indigne le journal L’Aube dans un article digne d’un avocat du diable. Après lecture, j’ai tout de suite pensé à cette phrase de Tahar Ben Jelloun dans son roman L’Auberge des pauvres : « Dire ‘’oui’’ à tout et à tout le monde, c’est comme si on n’existait pas. »  C’est pourquoi je refuse de dire « oui » à cet article, j’use de ma liberté d’expression et de ma liberté de presse pour dire qu’il n’y a vraiment pas lieu de voir dans cette décision du gouvernement un sentiment revanchard ou une volonté d’humilier ATT et son establishment. Que c’est vraiment insulter notre intelligence que d’établir un rapport entre la réconciliation nationale et le procès visant ATT.

En l’espèce, il s’agit plutôt d’appliquer cette formule lancée par Thomas Sankara, le 19 octobre 1983, lors du ‘’Procès des affameurs du peuple’’ :

« Nous jugeons un homme pour rétablir des millions d’hommes dans leurs droits. Nous sommes, par conséquent, de fervents défenseurs des droits de l’homme et non des droits d’un homme. A la morale immorale de la minorité exploiteuse et corrompue, nous opposons la morale révolutionnaire de tout un peuple pour la justice sociale. (1) »

Oui, je suis d’accord avec Sami Tchak lorsqu’il écrit dans « La Fête des masques » ( p.62) :

« Et c’est pure incapacité ou paresse que de peindre le pire des ennemis exclusivement par ses travers répugnants, alors que l’ennemi, même s’il offre toutes les raisons d’être haï, demeure le frère de l’homme ».

C’est pourquoi, je ne résiste pas à l’envie d’écrire qu’ATT n’a pas été qu’un président pantin, sans autorité, mais qu’il a eu le malheur aussi de s’entourer d’incompétents et d’inconscients, qu’il a fait de bonnes choses. C’est vrai, les Maliens veulent se réconcilier, se pardonner. Mais je n’admets pas que mes confrères, tels des matamores, essayent de dédouaner ATT, qualifient d’inopportune et de revancharde la décision du gouvernement de juger Amadou Toumani Touré doit être jugé, tout comme Sanogo et tous ceux qui ont commis des crimes, et ce, quel que soit le crime, c’est- à-dire toute action condamnable par la loi.

Par ailleurs, il est difficile de ne pas dire que le délire provoqué par ce sujet pose aussi la question de l’indépendance de la presse. On sait que quand elle parle, c’est le plus souvent pour détourner l’attention des problèmes fondamentaux, et cela, à cause du per diem, ce « traquenard qui paralyse la plume et la voix des journalistes ». La presse s’agite au sujet de Sanogo, de ATT, mais son silence est assourdissant quant au prix du riz, de la viande, du poisson qui n’a pas baissé d’un iota, et que l’on patauge encore et toujours à Kidal, que….
Ah, le journalisme alimentaire !

(1) Justice du peuple chez Sankara, Grands procès de l’Afrique contemporaine, J. A, Sennen Andriamirado

Boubacar Sangaré

La N’velle patrie, le journalisme et la vie sans sel !

Photo-montage à partir de Photo de géralt sur Pixabay

Photo-montage à partir de photo de géralt sur Pixabay

Cela peut choquer – mais il n’empêche ! – de dire que c’est grimper à l’arbre de la naïveté que d’espérer vivre du métier de journaliste. Surtout dans un pays où l’on a déjà fait de la lecture son ennemi numéro un que l’on combat avec le même acharnement qui a poursuivi Oussama Ben Laden ou Mouammar Kadhafi.

D’ailleurs, dans les potins entre étudiants, nous aimons nous taquiner en disant que « si tu veux cacher une chose précieuse au Malien, mets dans le livre ! ». Une boutade qui provoque toujours une salve de rires, parce qu’elle colle fort bien à la réalité et permet à quiconque de se rendre compte des raisons de la sécheresse intellectuelle qui s’est installée dans le pays et qui se répand comme une lèpre.

Dans une telle situation, il est bien facile de deviner que pour le journaliste, la vie n’est vraiment pas de sel ou de repos. Il y a quelques jours, je lisais « L’œil du reporter » (*) où la chroniqueuse Françoise Wasservogel s’est employée à brosser le tableau de l’emploi des jeunes. On y lit un tableau sombre, car il présente une jeunesse aux prises de l’injustice sociale, du népotisme, de la précarité.

Et pourtant, « l’article 19 de la Constitution du 25 février 1992 garantit l’égal accès des citoyens à l’emploi ».

 

Résultat, « la déception est un sport national » ; les jeunes heureux d’avoir décroché un diplôme, leurs familles, la société qui les a vu grandir n’ont récolté que déception du fait de l’entêtement de la classe dirigeante à descendre encore plus dans le puits de la corruption, du népotisme, du favoritisme et que sais-je encore.

A ce constat assez éloquent sur la détresse à laquelle toute une jeunesse est en proie, il faut ajouter qu’un nombre fort considérable de jeunes réussissent la traversée de l’université avec à la clé un diplôme. Le métier de journaliste est devenu un recours unique. On l’embrasse, pour la plupart, sans conviction aucune en ayant en tête ce dicton :

« Quand on n’a pas ce qu’on aime, on prend ce qu’on a ».

 

En disant cela, j’ai bien conscience de remuer le couteau dans la plaie, mais le fait est que la majorité de ces jeunes journalistes dits « reporters » ne font pas honneur à cette profession ; ils méritent aussi d’être accusés. D’une part, il y en a qui, bien que travaillant dans un hebdomadaire, s’exténuent à couvrir trois à quatre événements en un seul jour. Le plus souvent sans avoir été invités, l’essentiel pour eux étant d’empocher… D’autre part, nous avons ceux qui, pendant les pauses-café, se ruent sur les tables couvertes de boissons. On les appelle : les prédateurs pour les premiers, les adeptes du « journalisme alimentaire » pour les seconds (l’expression est d’un lecteur du site Maliweb).

On me dira, à raison d’ailleurs, que c’est le seul moyen de tirer son épingle du jeu, compte tenu du fait que dans l’immense majorité des rédactions, hormis deux à trois journalistes qui sont payés, tous les autres vivent du « nom » du journal. Et c’est peut-être la seule raison qui pourrait arracher au modeste chroniqueur que je suis un salut pour mes jeunes confrères qui croient dur comme fer que le meilleur viendra, qu’ils finiront tôt ou tard par prendre le chemin de la réussite.

Mais le chemin de la réussite n’est pas court. Combien sont-ils aujourd’hui de journalistes, dans l’aurore de leur carrière, à se débattre dans la toile d’araignée de l’inquiétude (pour l’avenir) ? Combien sont-ils étranglés dans des tunnels de peur ? Ils sont nombreux et, sans se lasser, continuent de recevoir du directeur de publication des leçons sur les vertus de la patience. Patience ! Patience ! C’est cela qui me prend aussi la tête et c’est pourquoi d’ailleurs je suis entré dans une colère farouche lorsque mon ami, Boubacar Yalkoué, m’a informé qu’il venait de démissionner de son poste de rédacteur en chef à La Nouvelle Patrie et qu’avant de le laisser partir, son directeur lui a dit ceci :

« Tout ce que je te conseille, c’est d’être patient dans la vie ! ».

Oui, c’est vrai que « tout vient à point nommé à qui sait attendre », mais quand on est dépassé dans la patience le mieux est de reculer, cela permettra de mieux sauter. Et c’est ce qu’a fait Boubacar en démissionnant. « Je ne tenais plus, moralement surtout ! », m’a-t-il confié le vendredi dernier. Aucun estomac, disent les Autrichiens, n’est satisfait par de belles paroles. Et la plus grande erreur de nombre de « dirpub » est d’exiger en permanence de ces jeunes journalistes qu’ils continuent de fournir encore et encore des papiers sans leur faire en retour un beau geste !

On peut remplir les pages de toutes les gazettes du pays pour exprimer la déception que je partage avec nombre de confrères, jeunes, nantis d’un diplôme supérieur, mais cela ne servirait à rien. Surtout que pour moi, comme pour eux, ce métier est devenu une passion. Et pour finir, j’aimerais citer cette phrase d’un ami, journaliste et essayiste, Akram Belkaïd :

« J’ai choisi de faire le journalisme, c’était cela ou travailler. »

 

(*) Bonjour, ça va ? Oui, ça va, et toi ? ça va…à la malienne !, Le Reporter du 14 mai


Boubacar Sangaré